AVANT LES WEB-SÉRIES : LES SAGAS MP3. PARTIE 1.

par kitsunegari13

Essai de définition.

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Les personnages de Reflet d’acide, une de mes sagas favorite.

Il est beaucoup question des web-séries et de leur impact grandissant depuis quelques années, mais n’oublions pas un phénomène plus ancien, tout aussi intéressant et riche, les sagas MP3. Début de réflexion sur le sujet.

Les web-séries sont un phénomène en pleine explosion dans le monde et en particulier en France. Il n’est pourtant pas très nouveau et cela fait déjà plusieurs années que des passionnés plus ou moins professionnels nous racontent des histoires à épisodes sur les diverses plateformes de vidéo. Cependant, il y a clairement un engouement et une visibilité grandissante du phénomène. Il suffit de taper web-séries sur n’importe quelle plateforme de diffusion de vidéo en ligne pour en voir apparaître des centaines pour tous les goûts (avec une récurrence malgré tout pour les univers fantastiques geeks et issus d’hommages à la culture populaire). De plus, certaines ont fait parler d’elles en battant des records récolte de fond sous la forme d’une campagne de crowdfunding – je parle évidemment de Noob -. D’autres, comme Le Visiteur du futur, ont intégré des structures plus professionnelles issues de la télévision qui ont permis à leurs auteurs de mieux être rémunérés pour leur création et de bénéficier d’un cadre de production plus agréable (au risque de perdre l’aspect guérilla de la création en ligne ? C’est une autre question). A l’occasion de diverses visites dans des conventions de fans (Geekopolis, Japan Expo, etc.), j’ai constaté la place immense prise par ces productions dans ce type de manifestation. A chaque recoin de Geekopolis, par exemple, j’ai été assailli (gentiment) de passionnés voulant me montrer des extraits de leur série souvent parodiant ou reprenant un univers connu issu de divers supports (Kaamelott, Bioshock, Stargate, Walking Dead), mais aussi parfois tentant de créer un cadre original. Dernièrement, un excellent blog sur le site du journal Libération a même commencé à s’intéresser en profondeur au phénomène qui méritait bien ça. Pourtant on parle moins d’un phénomène plus ancien, pourtant proche et toujours très vivace, celui des sagas MP3, il me semblait intéressant de revenir un peu sur ces créations mal connues.

Essayons donc de définir ce qu’est une saga MP3. De nombreuses définitions émaillent la toile et on trouve un très bon web documentaire qui explique les caractéristiques typiques de ce type de production amateur. La manière minimale et la plus simple de les décrire (en dehors du fait d’en écouter), est de dire qu’il s’agit d’histoires audio à épisodes. Il est toutefois notable que l’on parle de sagas MP3 et non de sagas audio (même si l’expression est aussi utilisée, mais moins souvent, c’est donc que cette référence à une technologie est significative), cela n’est certainement pas innocent et reflète l’importance d’internet dans la production de ces histoires. Le MP3, un algorithme de compression audio (qui élimine les sons inaudibles par les humains et donc fait gagner de la place), désigne le format sous lequel sont diffusées le plus souvent ces sagas et il s’agit de la forme la plus courante de consommation de fichiers audio sur internet. Or, le réseau et plus largement la démocratisation des outils numériques sont essentiels pour comprendre l’essor de ces créations mais aussi le type d’écriture et de diffusion qui en découle, j’y reviendrai. On peut donc ajouter à notre définition un élément : il s’agit d’histoires audio à épisodes diffusés le plus souvent gratuitement sur internet.

Pourtant les histoires racontées de manière uniquement sonore ne sont pas un phénomène nouveau, mais il s’agit de ne pas tout assimiler pour autant. Sans même remonter jusqu’aux traditions orales et autres contes issus du folklore populaire, on peut déjà faire un rapprochement avec les premières formes de feuilletons radiophoniques qui sont apparues très tôt dans l’histoire de ce média. Le théâtre radiophonique où des acteurs jouaient des pièces célèbres ou créées pour l’occasion était par exemple très populaire dès le début des années 1950 aux Etats-Unis et en Europe. La manière dont étaient contées les histoires renvoie clairement à ce qui est produit aujourd’hui avec ces sagas. Toutefois, d’autres formes proches sont à différencier. Par exemple, la fameuse lecture par Orson Wells de La Guerre des mondes de H.G Wells (aucun lien, fils unique) diffusée à la radio en 1938 et qui aurait provoqué une grande panique (aujourd’hui largement remise en cause par des chercheurs comme Pierre Lagrange) pourrait à première vue rentrer dans cette filiation. Cependant, nous sommes ici justement plus dans une tradition de conteur classique qui raconte une histoire mais sans qu’il y ait incarnation de personnages ni adjonction d’effets sonores liés à la situation. Certes, les conteurs ont pu depuis toujours ajouter des bruits et d’autres effets à leur spectacle (on peut penser aux griots africains souvent accompagnés d’instruments mimant des effets sonores comme le tonnerre ou un cri d’animal), mais la situation de communication n’est pas la même. Dans un cas il s’agit de transmettre un récit dans une forme d’extériorité à l’action, dans l’autre il s’agit d’être au cœur de l’action et de suivre le récit en train d’être vécu par les personnages. C’est la même différence qu’entre regarder une série télévisée et regarder sur son écran une personne qui nous raconte ce qu’il s’est passé dans la série. Un livre audio lu par un comédien n’est pas une saga MP3, dans une saga nous entendons les personnages parler avec des voix différentes, nous entendons la pluie et les chansons des tavernes typiques de la fantasy, nous entendons souvent de la musique qui accompagne les actions, bref nous accompagnons ce qu’il se passe, cela ne nous est pas rapporté. En cela, la saga MP3 se rapproche donc du feuilleton radiophonique (souvenons-nous du « Its a bird, its a plane, no ! Its Superman », issu de la série radio consacrée au super héros) où différents acteurs jouent les différents personnages et où lorsqu’un téléphone sonne on entend une sonnerie et non pas un narrateur nous disant « et soudain le téléphone sonna ». On peut donc ajouter à la définition première un second addendum (oui on peut écrire des mots en latin sur internet), il s’agit d’histoires audio à épisodes mises à disposition le plus souvent gratuitement sur internet et dans lesquelles on suit directement le déroulement de l’action à travers divers personnages et non pas via un récit rapporté par un lecteur. Cette distinction est fondamentale non seulement pour comprendre ce qu’est une saga MP3 mais aussi pour comprendre les liens que cette pratique peut avoir avec d’autres pratiques populaires (en particulier le jeu de rôle).

Possède-t-on alors maintenant une définition assez englobante et assez précise qui permet de différencier cette forme d’autres productions proches ? Pas tout à fait. Je l’ai dit ce qui différencie la saga du feuilleton radiophonique, c’est sa diffusion sur internet. Bien sûr en soi ce n’est pas une grande différence surtout à l’heure où les radios diffusent toutes leurs émissions (et donc pour certaines qui ont continué cette tradition, leurs feuilletons) en ligne. Cependant, ce qui caractérise le monde des sagas MP3, c’est qu’on peut ranger ce phénomène (au même titre que les web-séries) dans la catégorie de la culture participative. On peut définir rapidement celle-ci en disant qu’il s’agit des pratiques amateurs qui consistent à créer et produire du contenu culturel par soi-même ou au sein d’une communauté et dont le but est le partage ainsi qu’une relation forte avec d’autres créateurs ou un public de passionnés. Internet est l’endroit où règne en maître la culture participative, il suffit par exemple de penser aux sites de fanfictions où des milliers d’internautes échangent leur production dans une forme d’économie ou la récompense est le fait d’émerger du groupe, d’être partagé et commenté mais qui implique aussi souvent en retour une proximité avec ses lecteurs. Il existe de la même manière plusieurs sites regroupant de nombreuses sagas à tester, et où bien sûr l’aspect communautaire, les retours, les discussions, les conseils d’écriture et techniques sont au cœur de l’activité sociale des pratiquants. Un auteur de saga MP3, en tout cas à ses débuts, et le plus souvent jusqu’au bout, est toujours un amateur (les sagas sont souvent libres de droits) pour qui la saga est une production certes chronophage mais qui se fait à côté d’une activité principale (chose aussi nommée travail) et qui trouve dans le retour des autres une forme de rétribution. Cette dimension, identitaire, communautaire, d’écoute réciproque et de succès émergeant de la communauté est centrale pour comprendre ce phénomène et nous rappelle encore une fois qu’il est question avant tout de MP3 un format lié au partage en ligne (même si le streaming, est une forme de plus en plus importante de consommation de ces histoires leur encodage numérique premier reste le plus souvent du MP3, mais aussi parfois des formats libres comme le OGG dont le nom vient d’un personnage de l’écrivain de fantasy humoristique Terry Pratchett. Cette dernière remarque nous permet une définition finalisée (mais pas finale car il y aurait beaucoup à discuter à son propos). Il s’agit d’histoires audio à épisodes diffusées le plus souvent gratuitement sur internet en format numérique, dans une logique amateur et participative, et dans lesquelles on suit directement le déroulement de l’action à travers divers personnages et non pas via un récit rapporté par un lecteur. Voilà, reste à présent à traiter du contenu en lui-même, des succès des sagas, des logiques à l’œuvre dans leur production, de leur histoire récente et de leurs influences. Mais ceci est une autre histoire

 

 

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