AVANT LES WEB-SERIES : LES SAGAS MP3. PARTIE 2.

par kitsunegari13

Welcome to the Donjon.

Après avoir défini les sagas MP3 de manière succincte, il va s’agir à présent de parler un peu plus concrètement de leur contenu, de leur histoire, du contexte culturel et social dans lequel elles s’insèrent. Il n’est bien sûr pas question d’être complet mais de lancer des pistes basées sur mes connaissances, recherches et réflexions sur le sujet en partant de la plus célèbre: Donjon de Naheulbeuk

Parlons un peu de moi. Parce que j’adore ça, et que je n’ai pas (encore) fait de recherche sur le public de ces sagas (même si j’ai rencontré beaucoup de fans parmi les enquêtés de ma thèse). Mon premier contact avec une saga MP3 est assez classique et s’insère dans le contexte de ma sociabilité de geek. C’était il y a plus de dix ans, au lycée, où entre deux parties de cartes Magic avec mes amis de la section scientifique (qui acceptaient un littéraire comme moi), un jour j’ai entendu parler d’une chose nommée Donjon de Naheulbeuk. A l’époque tout le monde n’avait pas internet et les modems faisaient un bruit de violon mal accordé, autant dire que la culture du partage généralisée ne battait pas son plein, et pourtant… Les jeunes geeks fans de fantasy et de technologie que nous étions avaient réussi à faire circuler une clé USB un CD sur lequel l’un d’entre nous, un chanceux, avait pu graver les premiers épisodes de cette saga qui se définit elle-même comme « improbable aventure rôlistico-médiévalo-fantastique ». Nous étions bien loin de nous douter que nos rires face à cette parodie très drôle des univers fantastiques à la Tolkien et du jeu de rôles, annonçaient un énorme succès, mais nous y avons, à nôtre échelle, participé en faisant passer de main en main avec plaisir et avidité (celle de découvrir et celle de faire découvrir) cette précieuse galette de culture numérique. Et je ne me doutais pas personnellement que moins de dix ans plus tard je pourrais croiser son créateur, que je connaissais uniquement alors sous le pseudonyme de Pen of Chaos, dans des conventions et parler de cette saga dans des cours à l’université (coucou, j’aime mon travail !).

Pourquoi cette parenthèse personnelle ? Parce que la saga Donjon de Naheulbeuk est aujourd’hui à la saga la plus connue et reconnue, que son créateur John Lang est devenu une superstar du monde geek, et surtout que s’il ne s’agit pas de la première saga francophone son impact historique est fondateur. Donjon de Naheulbeuk est née en 2001 (il y a une éternité) sous la forme d’un premier épisode téléchargeable sur le site du créateur (actif très tôt sur internet) et servira de modèle séminal pour un grand nombre de productions qui vont suivre. Lang étant avant tout un rôliste, il se rend compte que bien des parties de Donjons & Dragons (le tout premier jeu de rôles, créé en 1974) tournent à la parodie, à l’humour où à la catastrophe amusante bien loin du sérieux qu’implique théoriquement l’exploration de donjons sombres et mystérieux. Il décide alors de retranscrire cet esprit parodique dans une histoire audio à épisodes qui serait avant tout un pastiche du jeu de rôles et de ses mécanismes. On y suit alors un groupe d’aventuriers qui se préparent à explorer le fameux donjon de Naheulbeuk dans le but d’y trouver une relique magique, mais bien entendu tout ne va pas se passer comme prévu et les incompétences diverses des personnages ne vont pas faciliter les quêtes. Si au contraire de la série Noob il n’est pas directement affirmé qu’il s’agit ici de la retranscription de parties (dans le cas de Noob il s’agit d’un MMORPG), on retrouve de nombreux points communs avec cette web-série, parodie d’un loisir ludique et donc de ses règles et limites, personnages archétypaux de ce type de jeux (mage, voleur, guerrier, etc.) mais rendus maladroits et incompétents, et humour « méta » qui brise le quatrième mur. Je ne sais pas si les créateurs de la web-série connaissent la saga et l’affirment comme une influence mais la parenté est toutefois assez criante.

La proximité entre cette saga et le jeu de rôles, loisir lui-même très intertextuel puisqu’il s’agit toujours de puiser des références dans tout un répertoire fictionnel (littérature, autres jeux, cinéma, séries, BD, etc.) n’est pas anodin. La saga MP3 s’est développée au sein de la culture geek et de son culte pour le mash-up, le mélange, le croisement de références dont les fans s’emparent pour créer leurs propres univers. C’est ce qu’il se passe dans une partie de jeu de rôles et c’est ce qu’il se passe dans ces sagas amateurs dont les premiers gros succès sont très ancrés dans l’imaginaire fantastique et la parodie humoristique des genres qui y sont associés (fantasy, science-fiction…). L’importance du son, en dehors de l’avantage d’être moins contraignant techniquement que l’image (dans beaucoup de sagas les voix sont toutes enregistrées par la même personne), renvoie aussi au jeu de rôles où il est courant que pour faire advenir l’imaginaire collectif des sons, et des musiques soient diffusés dans les parties, certaines firmes spécialisées vendent ainsi des CD uniquement dans ce but. La surreprésentation de l’humour et du décalage est aussi à mettre au compte de cette base d’imaginaire déjà constitué dont la vision décalée est souvent une bonne manière de partager et de célébrer la connaissance commune, une blague de geek est une blague qui fait du lien entre les geeks. Si certaines sagas content des histoires plus sérieuses (et s’éloignent des univers geeks), elles sont plus récentes et restent loin d’être la majorité. On peut y voir aussi la trace et l’influence du grand ancêtre : avec ses histoires loufoques, ses voix aigües toutes faites par la même personne, Les Deux minutes du peuple de François Pérusse un humoriste québécois, diffusées en France à la fin des années 1990 et au début des années 2000 (qui par la suite à fait la voix des fruits dans les publicités Oasis à grand succès) sont une influence indéniable.

Les sagas s’inscrivent donc dans une forme de convergence sociale médiatique et participative et dans un ensemble de pratiques, de loisirs et dans l’engagement croisé des publics envers certains genres fictionnels et certains univers. D’ailleurs, un certain nombre de sagas sont elles-mêmes des mélanges de dialogues de plusieurs autres, et des machinimas (films amateurs faits à partir d’images de jeux vidéo) sont faites pour mettre en image la saga, la circularité et la circulation est totale. Cet ancrage des sagas dans un répertoire d’imaginaire et des compétences génériques déjà constituées permet une entrée aisée dans l’univers souvent très archétypal du point de vue des codes du genre, appréciation de l’humour très référencé et une appropriation ludique basée sur la liberté et la gratuité (aucune saga n’est payante). D’ailleurs, la boucle de cette convergence peut ensuite être bouclée quand par exemple Donjon de Naheulbeuk très inspirée de Donjon & Dragons et de la fantasy post-Tolkien, est à son tour adaptée en un jeu de rôles, en BD, et roman toujours écris par le même auteur (et bientôt en série télévisée !). Dans une logique très transmédiatique, les fans peuvent alors continuer à se plonger dans l’univers sur de multiples supports dont certains ont pour seul but de faciliter leur appropriation ludique et de les pousser à eux même s’emparer de l’univers. Naheulbeuk est un exemple extrême de ce cas de figure, et toute la galaxie qui l’entoure est inégalée, son auteur John Lang est même à l’origine d’un groupe de musique celtique et moyenâgeuse (nous sommes dans la fantasy, je vous le rappelle), le Naheulband. J’ai rencontré de nombreuses personnes plus ou moins geek ayant ainsi lu la BD sans avoir jamais écouté la saga, une preuve de l’effacement du support originel au profit d’une multiplication des traces de l’univers.

Cela possède un autre avantage, en débutant sous la forme d’une série de fichiers MP3 diffusés gratuitement sur internet, cette galaxie, et l’engagement de l’auteur envers son public lui ont permis de vivre de son œuvre. Un cas rare, mais en dehors de toute visibilité médiatique (après on dira que la culture geek est mainstream) il est impressionnant, et il suffit de voir la file d’attente dans les conventions ou Pen of Chaos se trouve pour comprendre le phénomène et ce qu’il peut signifier économiquement. Même s’il est clair que cela ne rend pas millionnaire, cette réussite est notable. D’autres sagas à la suite de Naheulbeuk si elles ne font pas vivre leurs auteurs, ont connu un succès notable. On peut penser à Reflets d’acide (ma favorite) de JBX, un auteur lui aussi qui passe énormément de temps à prendre soin de sa communauté de fan (il arrive souvent qu’il leur souhaite leur anniversaire sur Facebook !) et qui lui aussi a décliné son univers sous diverses formes. Elle aussi s’inscrit dans un univers rôliste et médiéval fantastique ainsi que parodique, sa particularité est la qualité de l’écriture (quasiment tout est en rime) et les blagues qui brisent le quatrième mur. La science-fiction n’est pas en reste puisque l’une des sagas les plus célèbres est Les Aventuriers du Survivaure, une saga parodiant les univers de space opera entre Star Wars et Star Trek. Je n’ai cité que les exemples les plus connus, je ne suis pas un connaisseur pointu et de temps en temps je tente une nouvelle saga au hasard ou par ouï-dire, et il y aurait encore beaucoup à dire à leur sujet, mais il me semblait qu’au vu du bouillonnement culturel autour de ces productions il fallait en parler un peu, peut-être mal peut-être pas assez, c’est à vous de vous faire une opinion auditive !

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