PIRATES DES CARAÏBES, MALEFIQUE, ONCE UPON A TIME, ALICE AU PAYS DES MERVEILLES… DISNEY EN CHAIR ET EN OS.

par kitsunegari13

Petite analyse de la stratégie de la firme aux grandes oreilles.

 

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Maléfique, succès de l’année 2014.  Je n’ai  malheureusement pas réussi à trouver l’auteur de ce magnifique Fan-art d’Angélina Jolie en Maleficent.

 

Depuis quelques années, la firme Disney a décidé d’adapter certains de ses personnages connus uniquement sous forme d’animation ou d’attraction, en films en prise de vue réelle. Tandis que les autres producteurs hollywoodiens font des remakes et autres reboots, Disney se recycle par un changement de forme, essayons de savoir pourquoi et quelle est la spécificité de cette stratégie.

Disney a beau être la plus grande des majors de l’industrie culturelle hollywoodienne, et donc une multinationale du divertissement écrasant et rachetant tout sur son passage (Pixar, Marvel, Lucasfilm, la chaîne ABC, et jusqu’à 2010 la société de films indépendants des frères Weinstein) elle possède un statut particulier. Celui-ci est lié au mythe qui entoure son fondateur et ses créations. En effet, lorsque l’on évoque Disney, c’est immédiatement à l’histoire et à la vie de Walt Disney que l’on pense, ainsi qu’aux dessins animés qu’il a produits. Aucune firme de divertissement n’est aussi clairement identifiée dans l’imaginaire social dès l’enfance, et jusqu’aux adultes qui continuent à apprécier les nouveaux films ou se souviennent avec nostalgie de ceux de leur jeunesse. Cette force éclipse même les autres productions de la firme qui sont pourtant très variées. N’oublions pas qu’à la fin des années 1980, alors que la société avait tendance à péricliter, Michael Eisner, le PDG, fraichement débauché de chez Paramount où il avait produit les Indiana Jones, a énormément diversifié les activités de l’entreprise. C’est alors que Disney va produire de nombreux films pour adultes. On peut citer par exemple ceux de Michael Bay grâce à son association avec le producteur Jerry Bruckheimer, des films indépendants grâce au rachat de la société Miramax des frères Weinstein (du coup oui certains des films de Quentin Tarantino appartiennent à Disney !), ainsi que des séries télévisées (Lost !). Pourtant Disney continue d’être associée (à dessein puisque les autres créations sont produites par des filiales pour ne pas embrouiller le public) aux classiques d’animation commencés avec Blanche Neige en 1937. Et c’est bien cette identification très forte de la marque à certaines de ses productions et le poids de celles-ci dans l’imaginaire populaire, un poids très exploité par la firme avec ses produits, parcs et jeux, qui expliquent à mon sens la nouvelle stratégie de films « live » (c’est-à-dire tournés par des acteurs réels ce qui n’empêche pas moult écrans verts, la frontière est faible de nos jours) de Disney.

Alors bien sûr des films estampillés clairement Disney, ou en tout cas qui utilisent l’imaginaire propre à la marque, il y en a déjà eu un certain nombre. On peut penser aux grands classiques que sont 20 000 lieues sous les mers (Kirk Douglas, la classe), Mary Poppins, ou mon préféré coproduit avec Amblin la société de Steven Spielberg, Qui veut la peau de Roger Rabbit ?. Ils existent donc, et certains sont des succès considérables qui restent dans les mémoires. Cependant depuis quelques années on assiste à un phénomène qui me semble assez inédit, des films tirés de l’univers Disney se multiplient. L’ancêtre de cette effervescence récente est à mon sens Pirates des caraïbes. Ce film n’est pas tiré d’un classique d’animation mais d’un classique de l’attraction ouvert en 1967 dans le parc Disneyland d’Orlando en Floride, mais il est représentatif d’une volonté d’exploitation des créations de la firme sous la forme de films en prise de vue réelle. Son immense succès qui a relancé la carrière de Johnny Depp a même fait en retour que l’attraction originelle a été modifiée pour ressembler plus au monde de la franchise cinématographique. D’autres ont suivi, on peut citer par exemple Il était une fois, quasi remake de Blanche Neige mâtiné de Cendrillon où une princesse de conte de fées est transportée dans le monde réel au milieu de New York, archétype de la mégalopole, en décalage avec une jeune fille qui chante avec des oiseaux pendant qu’elle s’habille. Le réalisateur du film est assez clair sur ses intentions lorsqu’il déclare que ce film « fait la même chose que ce qu’a fait Mary Poppins à sa sortie : il vous rappelle ce que vous avez aimé dans les films d’animation Disney, puis transporte tout cela dans le monde réel ». Et cela résume assez bien la stratégie récente de Disney qui est en train de s’accélérer avec à chaque fois de gros succès, comme Alice au pays des merveilles de Tim Burton, et plus récemment Maléfique qui s’inscrit dans l’univers de La Belle au bois dormant. On peut aussi inscrire dans cette tendance la série Once Upon a Time qui mélange monde réel et univers parallèles peuplés des créatures magiques du monde de Disney et des contes de fées. Ce frottement, et cette émergence du merveilleux dans la réalité quotidienne n’est pas un thème nouveau on le retrouve dans tout le courant de la fantasy urbaine dont l’auteur Neil Gaiman est le plus célèbre représentant, et des comics comme l’excellent Fables dont l’intrigue ressemble énormément à celle de la série. A l’heure où j’écris ces lignes, la firme aux grandes oreilles prépare une version live du Livre de la Jungle et vient juste d’annoncer un nouvel opus qui va venir s’ajouter à cette liste, un film Dumbo en prise de vue réelle. Mais alors, comment expliquer cette tendance qui semble n’en être qu’à ses débuts ?

Elle tient à mon sens justement au statut très particulier de Disney, à sa manière d’exploiter son catalogue et à l’espace qu’a trouvé son imaginaire auprès du grand public. Cette stratégie est alors un exemple typique de la complexité de l’interrelation entre les acteurs de la production culturelle et l’influence des conditions sociales et économiques de production sur la façon dont sont pensés les produits culturels populaires. Disney n’est pas la seule à réutiliser ses franchises et ses licences pour en faire de nouveaux produits et œuvres fictionnelles, bien au contraire on pourrait dire que de ce point de vue elle est presque à la traine. On ne compte plus ces dernières années les remakes et autres reboot qui permettent aux majors de réutiliser des franchises, des univers, des personnages, et des histoires déjà traitées. Il suffit de jeter un œil au programme des sorties au cinéma depuis cinq ans ou au contenu des grilles de programmes des chaînes de télévision américaines pour s’en convaincre, très peu de totales nouveautés et beaucoup de réutilisations (avec plus ou moins de réussite artistique). La planète des singes, X-men, Star Trek, Spider-man, Judge Dredd, Jurassic Park, Superman, etc. La liste des films qui ont fait l’objet d’un remake ou d’un reboot est immense (le premier est une nouvelle version du film et donc en suit globalement le scénario, le second une reprise de l’univers existant mais sans suivre l’histoire d’un film précédent). Même chose pour les séries, Bates Motel reprend l’histoire de Psychose d’Hitchcock, Sleepy Hollow est un reboot sériel du film éponyme de Tim Burton, et Fargo est tirée du chef-d’œuvre des frères Cohen. Tout cela s’inscrit dans une logique de franchise très en vogue à Hollywood depuis déjà un certain temps, et qui permet de rentabiliser des licences dont une major détient les droits. Parfois, cela donne des projets intéressants même si bien sûr cela pose la question du manque d’imagination, d’histoire originale et de la frilosité pour des productions originales du côté des acteurs principaux de l’industrie culturelle américaine.

Mais ne blâmons pas entièrement les majors et leurs logiques mercantiles (bon, si, faisons le mais n’oublions pas le reste) le public aussi peut-être frileux. A l’heure de l’économie des fans passionnés par des univers vastes, transmédiatiques et qui préfèrent souvent un nouvel opus qui explore un univers connu plutôt qu’une nouvelle franchise ce n’est pas facile d’imposer quelque chose d’à la fois totalement nouveau et qui va toutefois satisfaire les horizons d’attentes. Oui, les geeks peuvent être parfois un peu nostalgiques et préférer plus de Star Wars, un monde qu’ils connaissent bien et qu’ils ont eux-mêmes exploré maintes fois qu’un nouvel univers de science-fiction (cf. l’échec cuisant du film John Carter de Disney). Tout cela entre dans une économie complexe où des majors vont faire ce qu’elles savent faire le mieux, essayer de gagner de l’argent et de rentabiliser des franchises et où des fans vont râler en critiquant le manque d’imagination des industries tout en préférant le dernier Transformers à un scénario « original » proche comme Pacific Rim succès plus moyen. Il faut ajouter que la culture populaire a toujours été à la fois cyclique et transformative que ce soit du côté des publics que des auteurs, dont les rôles sont souvent échangés. Elle est cyclique parce que les mêmes histoires reviennent souvent, mais aussi transformative parce qu’en étant appropriées par différentes personnes à différentes époques, dans divers contextes, ces histoires sont changées et ne sont finalement que des cadres connus pour des interprétations qui elles sont toujours nouvelles. Cela remonte à la culture orale où un conte avait toujours plus ou moins la même trame globale mais n’avait pas le même sens et les mêmes péripéties selon celui qui s’en empare et plus tard selon le support et ses spécificités. Les remakes c’est donc aussi vieux que le cinéma et reprendre des histoires c’est aussi vieux que… Et bien que les histoires. Malgré tout, pour revenir au propos du début il y a clairement une accélération du recyclage, en terme de ratio d’œuvres originales et en terme de temps au bout duquel il est socialement acceptable qu’une réinterprétation soit faite (dix ans pour Spider-Man c’est un record !).

Cependant Disney à un problème avec ce phénomène, en tout cas en ce qui concerne son catalogue de classiques d’animation. Lorsqu’elle possède les droits d’un film qui n’est pas dans son catalogue de classiques d’animation, elle ne se prive pas de le refaire (un remake de 20 000 lieues sous les mers est en préparation). Mais pour ses dessins animés, elle ne peut pas faire de remake ni de reboot. Vous imaginez un remake de Cendrillon en dessin animé ? Non, moi non plus, par contre un Cendrillon aujourd’hui dans le contexte contemporain avec des acteurs réels, pourquoi pas (ils l’ont d’ailleurs plus ou moins fait avec des téléfilms destinés à Disney Channel). Cela est lié au fait que la stratégie autour de ce catalogue a été de continuer à le faire vivre. Pour chacun des grands succès des films d’animation Disney, même les plus anciens, on peut encore trouver des jeux, des jouets, des attractions thématiques dans les parcs et des ressorties vidéo savamment orchestrées. Disney est alors victime de son succès et du fait d’avoir été une firme avant-gardiste de toute la tendance actuelle vers la franchise, le produit dérivé et le déploiement transmédiatique des imaginaires. Les classiques ressortent régulièrement sur support vidéo (cassettes VHS, DVD, puis Blu-Ray), selon une politique de la rareté qui consiste à les sortir pour un temps court comme un événement puis de tarir la source avant une nouvelle sortie plusieurs années plus tard. Forcement, faire cela et continuer de nourrir un imaginaire issu du film original ne pousse pas à faire un remake qui viendrait parasiter la première œuvre et son succès toujours vivace et très présent chez le public. C’est là que Disney est un exemple rare, peut-être avec Star Wars et quelques autres œuvres. De génération en génération, un enfant va pouvoir regarder un film qui date de plusieurs décennies l’adorer et le voir et le revoir avec délectation souvent accompagné par des parents ou des frères et sœurs ravis de revivre leur émerveillement par procuration et de ressentir le plaisir de la transmission. C’est le propre d’un objet culte, tellement ancré dans la vie de ceux qui se sont construits avec, qu’il est très complexe de le refaire comme si le premier n’avait pas existé, alors que quand Steven Soderberg fait un remake avec son Ocean’s Eleven c’est moins grave pour les émotions du grand public qui ne se réunit pas à chaque noël pour regarder l’original. C’est cette appropriation générationnelle et culte par un public de passionnés et cette stratégie de vie longue d’une franchise qui rend impossible tout reboot de Star Wars et oblige J.J. Abrams à continuer l’histoire, pour tout autre film datant de 1977 cela ne serait pas le cas, et c’est la même chose pour les films d’animation Disney. Leur statut culte empêche toute exploitation telles celles qui sont faites par exemple avec La Planète des singes.

Alors, la seule solution est de changer la forme, comme cela il s’agit plus d’une adaptation comme celles, nombreuses, faites à partir de comics ces dernières années, que d’un remake ou d’un reboot même si cela peut y ressembler beaucoup. Changer la forme ou bien le support n’est plus une trahison et ne nuit pas à la vie de l’œuvre originale, cela s’inscrit dans la circularité typique de la culture populaire. Les fans qui ne veulent pas d’un retour vers elle ni de réinterprétation peuvent beaucoup plus facilement l’ignorer et continuer à révérer leur objet de culte. Et avec le progrès des effets spéciaux il devient alors plus facile d’adapter les univers des contes Disney sous forme de films, cela permet à la fois de capitaliser sur les licences et les jouets, et de toucher un public d’adolescents qui aime les blockbusters mais a grandi avec les classiques. La contrainte que la major s’est imposée à elle-même en instillant durablement ses films d’animation dans l’imaginaire collectif et qui rend impossible toute réinterprétation sous la même forme fictionnelle la pousse à trouver cette manière détournée d’y revenir. Contrairement à Universal qui pourra continuer à nous refaire des Frankenstein (je vous conseille le dernier en date, le merveilleux I Frankenstein, série B voire Z très drôle) en reprenant tout à zéro et sans changer de support ni de forme, Disney n’avait que cette solution pour faire comme les autres tout en restant toujours une major un peu à part. Nous n’avons donc pas fini de voir des films avec des acteurs de chair et d’os autour de l’univers des contes de Disney, reste une question, qui va jouer Mickey ?

Bibliographie complémentaire :

Le Royaume enchanté de James B. Stewart, éditions Sonatine. Excellent travail journalistique qui nous raconte les coulisses des années Eisner et comment ce dernier a fait de Disney la major la plus importante.

« Groupes multimédias et jouets : L’exemple de Disney » de Pierre Bruno dans La Ronde des jeux et des jouets dirigé par Gilles Brougère, Editions Autrement. Très bonne analyse des stratégies de marque chez Disney.

 

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