LE GIF COMME MODE D’APPROPRIATION DES IMAGINAIRES POPULAIRES

par kitsunegari13

DES IMAGES E-MOUVANTES

Tout le monde, même ceux qui ne savent pas ce que c’est, a déjà vu un GIF sur internet et apprécié cette petite boucle d’images mouvantes parfois longue parfois très courte et qui symbolise à elle seule un grand nombre des activités en ligne. Il serait impossible de circonscrire tout ce que l’on peut faire avec ce format d’image mais on peut déjà tenter de catégoriser quelques-uns de ses usages et en particulier les confronter à la manière dont les objets issus des industries culturelles sont utilisés pour en fabriquer.

 

"Quand j'ai lu l'article de David Peyron sur les GIF"

« Quand j’ai lu l’article de David Peyron sur les GIF »

Le GIF est devenu ces dernières années l’un des outils les plus représentatifs de ce que l’on pourrait appeler la culture internet, son succès a culminé l’année dernière avec l’arrivée d’un moteur de recherche uniquement consacré à ce format d’images. Il symbolise à lui tout seul le goût des internautes qui se sentent appartenir à cette culture pour l’illustration humoristique des situations les plus diverses à l’aide d’images ou de séquences très courtes. Les mèmes, phénomène sur lequel je ne reviendrai pas ici, font évidemment partie de cette tendance et parfois un GIF peut être un mème ou un mélange de plusieurs de ces images largement détournées sur internet. Mais avant d’avancer quelques réflexions sur le rôle des GIF dans le rapport à la culture populaire des internautes, imaginons que vous ne vous êtes jamais rendus sur Tumblr, ni sur 9gags, ni sur Buzzfeed (ou autre site du même type), ni sur un blog récent, bref, que vous n’allez que sur le site du Monde pour voir les news et sur Allociné pour planifier vos sorties cinéma entre amis. Du coup un GIF (à prononcer jif) c’est quoi ? Techniquement, c’est un format d’image numérique compressé tout comme le JPEG, le PGN ou encore le BMP (si, si les images Bitmap faites avec Paint quand vous étiez petits). Dans tous ces cas, les images ne sont pas brutes mais subissent les affres d’un algorithme de compression, en gros c’est une formule qui permet grâce à des astuces de réduire la taille d’une image sans (trop) perdre en qualité ce qui permet un échange facile. On rassemble les couleurs, on élimine celles qui ne sont pas visibles par nos yeux, bref on fait tout pour raboter la taille tout en gardant un beau souvenir pas trop pixellisé de nos vacances à la mer (c’est la même chose que l’on fait avec le MP3 où l’on enlève les sons inaudibles pour nos oreilles, tant pis pour les chiens). Ceux qui utilisent des appareils photo de qualité professionnelle savent qu’une image sans compression c’est gros (ou lourd selon la métaphore que l’on préfère). Le GIF en particulier est un format d’image assez limité dans sa palette de couleur (256, soit 8 bits) ce qui en fait un type d’image très léger mais à la qualité disons moyenne. Cette légèreté ainsi que d’autres éléments pratiques en font un format pionnier de l’histoire d’internet, bien avant les JPG ou JPEG qui constituent la majorité des images que l’on trouve en ligne aujourd’hui, le GIF était l’un des seuls moyens de mettre des images sur un site web pour qu’elle soit visible avec les premiers navigateurs. Cependant, le GIF a survécu à l’arrivée des autres formats et n’a pas rejoint la musique en MIDI et les curseurs colorés au cimetière du Web 1.0, grâce à un usage spécifique et à une évolution technique. En 1989, une extension du format a été mise en place, elle permet de grouper ensemble plusieurs images pour faire par exemple de courts diaporamas ou des animations diverses. La particularité d’un GIF animé c’est qu’il est toujours relativement court et que les images font une boucle, par exemple s’il s’agit d’un extrait de film de trois secondes, celles-ci repasseront de manière cyclique contrairement à une vidéo classique qui s’arrête à la fin. Cette dimension d’éternel recommencement allié à la durée assez resserrée des animations, si elle peut paraître anecdotique fait partie à mon avis des éléments fondamentaux qui expliquent le plaisir que l’on a à échanger ces images, j’y reviendrai. C’est donc à cet usage hybride entre la vidéo et l’image fixe que le GIF doit encore aujourd’hui son énorme succès et sa popularité.

Dans une logique typique de prise en main du contenu par les internautes, de nombreux outils existent en ligne pour fabriquer des GIF assez facilement et vous pouvez tout à fait vous amuser à mettre en mouvement une série de photos que vous avez vous-même prises. Du coup, on trouve aujourd’hui sur internet énormément de GIF animés qui ont énormément d’usages qu’il serait impossible de dénombrer ici. Parmi les plus courants, on trouve des images abstraites générées par ordinateur et qui sont animées pour former une boucle, cela donne au GIF une composante artistique et souvent mathématique mais aussi un aspect hypnotique assez reposant (ou agaçant).

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On trouve aussi, je l’ai dit, de nombreux GIF à caractère plus ou moins humoristiques qui sont extraits de vidéos déjà postées en ligne. Ce sont souvent des petits moments de gêne, des chutes, des personnes qui se battent, des accidents de voiture, des actions spectaculaires ou impressionnantes, et bien sûr des chats et encore des chats parce qu’ils possèdent internet via la fameuse holding féline qui contrôle le monde. Bref, on y retrouve tout ce qui est déjà populaire dans les vidéos YouTube se retrouve condensé et devient une boucle sans fin que l’on voit sur de nombreux sites compilant images et vidéos amusantes et/ou choquantes. Rien de bien nouveau si ce n’est que via ce format d’image, la courte animation est beaucoup plus rapide à charger, à télécharger, à copier, à détourner, et forcément à partager, qu’une vidéo classique. De plus, l’effet boucle permet de revoir l’action qui nous a fait rire sans avoir à recliquer encore et encore (même s’il existe des moyens pour par exemple lire en boucle une vidéo YouTube, le GIF permet de se focaliser sur le timing exact du moment important). Parfois, pour rentrer dans la taille limitée de ce type d’image mouvante, on peut même aussi accélérer l’action ou retirer des images qui deviennent une sorte de mash-up entre la vidéo et le diaporama rapide, bref il permet de s’essayer à des formes de montages diverses. Cet amour de l’instant amusant sans son (car c’est une image pas une vidéo) est donc très lié au corps et à l’imagination visuelle. Il suffit de voir le nombre de GIF consacrés aux chutes, d’humains, d’animaux ou d’objets, et autres gaffes pour s’en convaincre, à l’image du populaire mème à base d’image de ce format : Wasted. Il est né sur le site Reddit grand pourvoyeur de phénomène de ce genre et il s’agit de se moquer de personnes se faisant mal le plus souvent parce qu’ils ont tenté une action idiote.

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Un grand classique dans l’esprit vidéo gag.

 

On retrouve dans la popularité de ce type de GIF quelque chose de la comédie burlesque des débuts du cinéma (muet comme les GIF) et du slapstick. Cette forme de comédie définie sur Wikipédia comme « un genre d’humour impliquant une part de violence physique volontairement exagérée », doit beaucoup aux films de Buster Keaton et on la retrouve ensuite énormément du Woody Allen des débuts aux magnifiques Y’a-t-il un flic… Il s’agit souvent de comédie où le corps et les gags visuels jouent un rôle essentiel, et où souvent il arrive des catastrophes causées par les gaffes des héros. Si l’on regarde les grandes comédies de l’époque du muet, qui en plus ont un rythme plus rapide que les films d’aujourd’hui en termes de mouvements du fait du mode de projection, on ne peut qu’y voir un lien avec les rires déclenchés par un chat qui dérape dans une cuisine ou un saut périlleux raté devant une caméra. On peut même remonter encore avant puisque l’origine du cinéma (l’art cinétique) est très liée au mouvement des corps observés dans des séquences courtes. Les premiers dispositifs permettant de mettre des représentations et images en mouvement étaient des objets qui permettaient d’observer en boucle un déplacement. On peut penser par exemple au fameux zootrope que beaucoup d’enfants ont eu comme jouet (ou ont fabriqué eux-mêmes) et où l’on observe à travers une fente une séquence qui se répète encore et encore. Il s’agir finalement d’un retour aux sources. Cet esprit de rapidité dans l’action, le fait d’aller directement à l’essentiel, de faire des boucles, et le partage massif de courtes séquences est aussi présent dans l’application Vine aujourd’hui très populaire et qui doit à mon sens beaucoup au GIF puisqu’elle en reprend beaucoup d’éléments, mais en y ajoutant une meilleure qualité d’image et du son, la boucle est bouclée!

Je voudrais ensuite m’arrêter sur un dernier type de GIF, ceux qui reprennent des scènes de fictions populaires. Si les images amusantes de personnes qui se blessent font le bonheur des sites d’humour, eux font le bonheur de la plateforme de blogs Tumblr et des blogs de fans. L’avantage de Tumblr est qu’il s’agit d’une plateforme hyper simplifiée et minimaliste ou il est facile de poster des images, des textes assez courts et autres vidéos avec un rendu qui reste assez correct. Et cette forme spécifique a fait de ce site le paradis du GIF et en particulier du GIF extrait de films, de séries, de jeux vidéo, d’anime japonais, et d’émissions de télévision. Plus largement, sur le moteur Giphy, une grande majorité du « hot 100 » les GIF les plus regardés du moment sont des extraits de fictions diverses ou sont des extraits d’interview d’acteurs et d’actrices jouant dans des franchises cultes (Benedict Cumberbatch, Jennifer Lawrence, Emma Stone, etc.).

"Zut j'ai oublié d'acheter le pain!"

         « Zut j’ai oublié d’acheter le pain! »

Le découpage des fictions en milliers de petits moments animés est totalement à la fois dans la logique des cultures fans et du rapport des passionnés à la culture populaire mais est aussi typique de la culture internet et du mode de fonctionnement des médias digitaux (ce qui explique pourquoi les deux se rencontrent si bien). Il s’agit de découper et de déconstruire pour mieux s’approprier, agencer et partager l’objet selon un ordre et un objectif qui correspond à des velléités individuelles et collectives propres aux fans. Le culte du détail chez les fans qui analysent et revoient encore et encore leur série ou film, est un élément constant de leur rapport ritualisé à l’objet. Cela leur permet ensuite de faire tout un travail de découpage et de lecture minutieuse (intensive comme dirait Roger Chartier). Ils extraient de l’œuvre des détails significatifs (« regarde il est la même heure à toutes les horloges de la série ») qui deviennent savoirs valorisés dans les communautés. Cette connaissance de l’univers permet ensuite d’en discuter avec d’autres fans et éventuellement de produire ses propres expansions (fan-art, fanfiction, scénario de jeu de rôle). Ce morcellement est aussi bien sûr un moyen de savourer à nouveau ses moments favoris (combien de fois ai-je mis un DVD juste pour revoir une scène? Et ai-je été frustré de ne pas trouver tel extrait sur YouTube?). Les fans aiment découper les fictions en quantum de culture (ce qui est la définition du mot mème chez Richard Dawkins, comme quoi la culture web n’est jamais loin), qui sont facilement partageables et ré-organisable selon d’autres logiques que celle du texte premier en fonction de ce que l’on veut en faire. C’est la même logique mais vue par les producteurs qui est d’ailleurs à l’origine du transmédia storytelling et de phénomènes corolaires comme les ARG. Dans ces formes ludiques où il s’agit pour les participants de reconstituer une histoire à partir d’indices disséminés sur plusieurs médias et qui impliquent un engagement communautaire, il s’agit de redonner une cohérence à des fragments rendus fractales à dessein par les producteurs qui ont compris le goût des fans pour la prise en main sur les univers et l’agencement interprétatif de micro éléments.

Le GIF en surdécoupant l’œuvre permet de continuer ce travail et participe de cette culture du découpage, de la copie productive et de la circulation qu’en langage informatique on pourrait simplement appeler copier-coller. Le principe même de la boucle faite par les images de ce format permet de revoir sans fin sa réplique ou son moment préféré en allant directement au but et en analysant chaque micro expression de son acteur ou de son actrice préférée (allez sur Tumblr on y trouve des analyses entières sur des mouvements de sourcils). Le succès du GIF chez les fans s’explique donc en partie par le fait qu’il s’inscrit dans une continuité avec ce qui était fait avant mais avec une facilité accrue et un potentiel de circulation multiplié, bref tout ce qu’a fait la culture numérique aux fandoms.

Mais le GIF permet aussi un autre usage, celui-ci est encore plus directement dérivé de l’humour typique du web et de ses mèmes et autres images détournées. Il s’agit d’illustrer des situations que l’on vit à l’aide de l’extrait de la fiction. De ce fait, on s’éloigne du pur hommage à l’œuvre puisque celle-ci devient médiation pour l’expression de l’humeur ou des opinions d’un individu. Bien entendu, l’hommage n’est jamais loin car l’on ne choisit pas n’importe quel film ou série pour illustrer n’importe quelle situation. Il faut que celui-ci soit reconnaissable par un grand nombre et donc les objets cultes sont courants et lorsque l’on est fan d’un univers on va plus facilement puiser dedans pour s’exprimer. Malgré tout, il me semble que le fait de poster un GIF d’un fantôme qui vomit dans SOS Fantômes parce que l’on trouve cette scène drôle, n’est pas tout à fait la même chose que de poster cette image sur Facebook pour expliquer que l’on est malade depuis deux jours suite à une intoxication alimentaire. Dans les deux cas le GIF et sa mise en circulation disent quelque chose de nous, du statut particulier de l’œuvre, et dénote d’une appropriation numérique des objets issus de la culture populaire mais cela montre qu’il existe bien des moyens (au moins deux listés ici mais probablement beaucoup d’autres) de donner du sens à ces petites briques sémiotiques que sont les extraits d’œuvres populaires.

Ce qui est particulièrement amusant avec ces usages, c’est que certains ont un tel impact et un tel succès que l’on ne peut plus voir la scène sans penser au GIF. L’appropriation et la circulation des fictions produites par les industries culturelles les transforment donc et donnent un autre sens au texte vu dans sa globalité. Personnellement, même si elle est plus souvent montrée sous forme d’image fixe que de GIF, je ne peux plus regarder la scène du conseil d’Elrond dans La Communauté de l’anneau de Peter Jackson sans rire au moment du « one does not simply walk into mordor ». Cela est d’autant plus flagrant lorsque l’on regarde un film que l’on ne connaissait pas ou que l’on joue à un nouveau jeu et que soudain au détour d’une scène on dit « ah mais je connais ce moment, c’est un GIF que j’ai vu, ça vient donc de là ». La vision de l’œuvre est alors changée par ce troublant moment de reconnaissance, cela n’empêche pas d’apprécier l’objet dans son ensemble comme une histoire en soi, simplement les deux visions se superposent et participent alors d’un enrichissement. C’est le même type de sentiment que l’on a lorsque l’on découvre le contexte d’une citation célèbre en lisant le livre d’où elle est extraite. On la connaissait, on savait que quelqu’un devait bien l’avoir dite ou écrite mais de le voir concrètement rend tout cela plus présent. Et puis la fois suivante on peut alors se vanter en disant d’un air condescendant « quoi tu ne sais pas de quel film ça vient ? » et ridiculiser ses amis, ce qui est toujours un plus appréciable. Merci les GIF.

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