BRONIES, POTTERHEADS, WHOVIANS, TREKKIES… DU NOMINALISME CHEZ LES FANS

par kitsunegari13

DE QUOI LE NOM D’UN FANDOM EST-IL LE NOM ?

vote geek

Ce motif de tee-shirt parodiant les élection américaines de 2012 montre bien que le nom du fandom peut être une importante part de la manière dont on montre son attachement. Oui je possède ce tee-shirt. Non je ne le prête pas.

Pour chaque communauté de fans d’un objet culturel, qu’il soit série, franchise cinématographique, littéraire ou encore jeu vidéo, se pose très souvent rapidement la question du nom de ces fans. Cela peut paraître anecdotique mais il semble au contraire que cela soit aussi important pour certains du point de vue de leur construction identitaire que pour d’autres de se revendiquer geek (et peut-être pas si éloigné). C’est peut-être qu’un nom c’est une position dans un espace social, une chose fort appréciable à l’heure de la fluidité des identités et d’internet. Faisons donc un peu d’onomastique (science des noms propres) des fandoms.

« Chacun se définit et est défini pour les autres, par rapport à un nous. Mais ce nous, ce groupe, cette collectivité, cette société (…) c’est d’abord un symbole, les insignes d’existence que s’est toujours donnée chaque tribu, chaque société, chaque peuple, c’est bien sûr un nom. » Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société.

Sacré Cornelius (je me permets!), il avait compris pas mal de choses. En particulier le rôle de l’imaginaire au sens large dans la construction sociale des cadres de notre expérience quotidienne et des institutions qui comme le dit souvent Luc Boltanski servent à dire ce qui est réel ou non du point de vue du collectif. Et la remarque citée en début de cet article me semble à la fois simple et évidente mais aussi riche de sens et d’utilité pour penser les communautés de fans contemporaines et plus anciennes. Pour moi, tout est parti d’un léger agacement. Je travaillais sur la culture geek (où justement, le nom et l’auto-catégorisation est une dimension fondamentale de la sociabilité) et les frontières de ce qu’elle recouvre. Et là horreur ( !) est sortie une série que j’ai regardé au début par curiosité (une demi-saison) puis que j’ai appris à détester, Glee. L’agacement n’est pas là, je suis plutôt un fan d’univers fantastiques et pour qu’une série « autre » me plaise il lui faut de grandes qualités que je n’ai pas trouvées là (coucou West Wing !), donc aucun mépris pour ceux qui aiment la série. Non le problème est venu quand les fans de la série ont commencé à se présenter sous le nom de gleeks, des geeks de Glee ou des geeks qui aiment Glee. Le terme geek lorsqu’il est utilisé comme synonyme de très fan est souvent utilisé dans des domaines très loin de la culture geek, on peut se dire geek de base-ball aux Etats-Unis sans que personne ne soit choqué. Rien d’étonnant donc à cet usage d’autant plus que le nom de la série se prête assez bien au jeu de mots dont on sait que l’esprit humain est si friand. Mais ayant beaucoup associé ma personne et mon travail au terme geek je me sentais au début quelque peu vexé de cette dépossession d’une dénomination, d’une catégorie du langage que je m’étais approprié, non un geek ne pouvait pas être associé à un fan de Glee par ce jeu de mots. La rationalité et le respect des goûts de chacun ayant repris le dessus, j’ai commencé à m’interroger sur cette nécessité de donner un nom aux communautés de fans sur les raisons pour lesquelles certaines l’arboraient fièrement comme un badge de l’appartenance. Cela me rappelait aussi mon enfance où quand on était un « vrai« , on ne se disait pas fan d’X-files mais X-phile en utilisant la proximité sonore entre le titre de la série et le mot philo en grec qui veut dire aimer. Bon en réalité on le disait peu à l’oral, mais sur les forums internet et dans les fanzines c’était un terme très utilisé. Il y a beaucoup de mots comme ça que j’ai l’impression d’avoir entendus toute ma vie et que je n’ai su que très tard comment prononcer (ce qui inclut les débats de cours de récréé pour savoir si l’on doit prononcer Guilian Anderson ou Djilian), magie du web ! Etre X-phile, c’était plus qu’être fan, c’était avoir un nom collectif et c’était important, je ne suis pas encore sûr de savoir pourquoi mais il vaut le coup d’y réfléchir.

On peut déjà remarquer qu’il existe au moins deux catégories de nom de communauté de fan. Tout d’abord, il y a celles qui utilisent le nom de l’objet et y ajoutent un qualificatif ou un suffixe qui en fait un nom de personnes qui aiment cet objet. C’est le cas pour Gleeks, X-philes mais aussi Buffystes ou Trekkers/Trekkies pour Star Trek. Certaines communautés, plus rares utilisent un symbole qui représente le thème de la fiction ou est emblématique de l’univers, et le plus souvent se réfèrent à une population qui est nommée dans la fiction. C’est le cas des Browncoats fans de l’univers de la série Firefly de Joss Whedon et qui fait référence à la tenue des soldats qui combattaient du côté de l’indépendance dans une grande guerre civile galactique. Joss Whedon étant un phénomène à lui tout seul ses fans portent le nom de Whedonistes (c’est un cas rare pour un auteur de fiction mais de nombreux chanteur et chanteuses ont un fandom qui porte un nom ou leur en ont donné un, comme Lady Gaga et ses Little Monsters). On peut aussi citer les Bronies, fans adultes de la série My Little Pony dont le nom ne vient pas non plus du titre. Et parfois, il n’y a pas de noms, les noms sont si florissant que c’en est presque surprenant, comme si l’on avait pas de prise sur l’univers ou alors que la communauté des fans de tel ou tel objet n’était pas assez forte, n’avait pas assez de cohésion ou d’homogénéité pour se permettre d’avoir un nom, une bannière sous laquelle tout le monde se rangerait plus ou moins facilement. C’est le cas pour ces œuvres qui ne font pas l’objet d’un culte particulier tout en étant très populaires (les fans de Call of Duty n’ont pas de noms, ou peut-être Kevin pour ceux qui s’en moquent !) ou simplement cela n’est pas venu. Par exemple, les fans de Star Wars n’ont pas de nom. D’ailleurs, sur internet, si l’on cherche des débats ou des vidéos opposant les univers de Star Wars et Star Trek (oui les geeks font ça) pour savoir quel est le meilleur univers ou la communauté de fan la plus active on peut lire « Tekkies vs Star Wars fans ».

On aurait pu penser aux Jedis (mais je soupçonne que trop nombreux sont ceux attirés aussi par le côté obscur) mais au final rien n’a pris et sur l’image que j’ai mise au début de cet article on peut lire le terme Imperialists que je n’avais jamais vu avant comme s’il fallait absolument trouver quelque chose quand même. Star Wars en tant que grande franchise, que grand univers culte fait plutôt figure d’exception, peut-être que l’aspect très éclaté de sa communauté de fan très très nombreuse joue, ou que rien n’est sorti spontanément du fait que le titre n’était pas adapté à un jeu de mots (les Warsiens ?). Il existe énormément de sous-communautés de fan de Star Wars et donc peut-être qu’une seule communauté ne pouvait être revendiquée. Il faut noter que de manière générale (et Star Wars est là aussi une exception) on voit plus souvent fleurir des noms de fandoms pour les récits sérialisés, probablement parce que c’est de l’attente et de la frustration (et de la menace d’annulation pour une série télévisée) que va émerger le sentiment de faire partie d’un groupe au destin commun. C’est le cas pour les Browncoats qui ont fait arriver le nom en même temps qu’ils se sont mobilisés pour que la série continue, le nom et son émergence sont des marqueurs identitaires mais aussi des marqueurs des luttes du groupe pour exister et se faire entendre particulièrement sur internet (ou l’on peut croiser ces appartenances et assumer plusieurs noms de fandoms en les affichant par exemple sur un profil).

Quand c’est possible, simple, et que cela émerge spontanément on voit donc très souvent fleurir un nom pour le fandom qui tente de refléter à la fois le contenu de l’œuvre et aussi l’esprit de cette communauté. Et quand un nom simple et efficace ne s’impose pas alors il peut-être soumit au vote des fans. C’est le cas par exemple pour Hunger Games, une de ces franchises cultes récentes qui attire une grande communauté. Le site américain Down With Capitole, l’un des premiers sites de fans consacré aux livres et aux films, a décidé en 2011 de prendre les choses en main et a demandé à la communauté de faire des propositions ensuite soumises à un vote. Cela montre bien que le nom des fans n’est pas une petite catégorisation sans importance mais un enjeu pour la construction identitaire du collectif et de la sociabilité comme peuvent l’être la circulation d’images extraites d’un film ou les fanfictions.

Alors pourquoi cette importance ? S’auto-catégoriser collectivement comme tout classement peut-être aliénant car enferme dans un groupe dont on doit se revendiquer pour faire partie mais en même temps dans lequel on ne se reconnaît jamais totalement. Pourtant, il me semble que la citation de Cornelius Castoriadis est très éclairante et elle vaut pour tout groupe qui va de la nation au club de village. Il s’agit d’instituer la communauté en la nommant, donner un nom à une entité c’est alors le rendre réel et engranger autour un halo de représentation qui va constituer un imaginaire social que le nom va pouvoir encadrer. Comme le dit très justement l’historien Benedict Anderson dans son essai L’imaginaire national : Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, tout collectif humain est une communauté imaginée dont les valeurs et les liens sont construits à partir de représentations qui rassemblent les individualités.

Cela peut se rapprocher de la philosophie nominaliste qui a largement influencé la pensée moyenâgeuse nommée scolastique. Pour ce courant dont le représentant le plus célèbre de l’époque est Guillaume d’Occam (oui celui qui a inventé le rasoir), il n’y avait pas de vérité transcendante pour désigner les objets (contrairement à Platon pour qui tout objet possède une essence universelle qui réside dans le ciel des idées) mais il fallait partir de l’observation des choses pour donner un sens à la manière de les nommer individuellement et collectivement. Il n’existe pas d’Homme avec un grand H comme concept abstrait mais une somme d’humains, d’individus singuliers qui peuvent prétendre à cette catégorie qui n’est qu’une catégorie arbitraire construite artificiellement pour des raisons pratiques. Cette idée que les choses telles que nous les percevons n’ont pas d’essence mais sont construites par le regard collectif posé dessus et par des opérations d’élévation vers le général qui au final ne sont que des instruments de construction de collectif, d’appréhension du réel, et non des vérités absolues, est fondamentale. Les catégories sont essentielles à l’esprit humain mais elles sont des instruments au service du social et non des choses en soi, elles servent à rendre les choses réelles aux yeux du collectif et peuvent évoluer, changer, être appropriées et déconstruites, elles ne sont pas naturelles (c’est le cas par exemple des catégories de pensée Homme et Femme). Cette idée servira de base à toute la pensée constructiviste qui postule que rien ne nous est donné mais que tout est institué historiquement (la phrase « on ne nait pas femme on le devient » de Simone de Beauvoir est un exemple typique). On ne nait donc pas fan on le devient et on s’insère dans un fandom via un long processus d’apprentissage de ses normes valeurs et codes. Le nom lorsqu’il est bien accepté et répandu participe clairement de ce processus de catégorisation vernaculaire et il peut être une des traces observables parmi d’autres de la construction lente du groupe, de son imaginaire et de ses valeurs, comme un fossile est la trace de la solidification de sédiments.

Tout ceci est résumé à gros traits mais nous permet donc de mieux comprendre l’importance pour les fans de se trouver un nom, ils font exister ainsi la communauté dans une démarche nominaliste ou pour le dire avec des mots plus modernes, performative. Cela ne veut pas dire que rien n’existe avant le nom, mais que le nom cette petite chose abstraite devient une catégorie de pensée qui va renforcer la conscience de l’existence de ce qui existait avant, lui donner une force incomparable. Le nom lorsqu’il est accepté est un signe de reconnaissance mutuel. On n’a pas à argumenter sur à quel point on est fan d’Harry Potter (fan étant un mot parfois dévoyé, les fans cherchent souvent à prouver qu’ils sont des « des vrais ») il suffit de dire je suis un Potterhead. Si la personne en face ne se reconnaît pas dans le mot alors elle n’est pas vraiment membre de ce collège invisible et ne peut pas prétendre être un ou une vrai(e) fan. Un nom c’est quelque chose qui permet aux autres de nous repérer, de nous situer, dans un espace social, dans un imaginaire, dans une communauté et dans un contexte historique. Cela est valable aussi pour le nom propre d’ailleurs comme l’a montré Baptiste Coulmont dans l’excellent livre Sociologie des prénoms. Pouvoir se situer et être situé (ou multi situé) de manière assumée et choisie est un enjeu identitaire très fort des sociétés contemporaines et une catégorie comme le nom, de soi ou du groupe est un outil fort appréciable dans ce processus malgré tous les risques de généralisation que cela comporte pour les individus. Je n’ai pas lu beaucoup d’écris à propos du nom des fans mais l’usage de ces dénominations et son rôle dans la construction des communautés devraient à mon avis faire l’objet d’une attention particulière en tant que mode d’appropriation collective des objets en particulier grâce aux socialités en ligne. C’est un peu ce que j’ai essayé de faire dans ma thèse en traitant du rôle social et englobant du terme geek, mais une perspective comparatiste qui regarderait d’où viennent les noms et comment ils sont utilisés par les communautés serait très intéressante. Il faudrait aussi voir ce que le fait de nommer, et tout ce que cela induit en terme de circonscription d’un domaine, peut avoir comme effet retors, comme disait Oscar Wilde « définir c’est limiter » et nommer est la première étape pour définir ce qui peut être un problème, il faut donc comprendre ce que les fans ont à gagner à cela, et il s’agit probablement d’affirmer l’existence du collectif pour y trouver un entre-soi rassurant et avoir une voix face aux industries. Et pour tout ça l’usage du nom est d’un poids imparable pour s’affirmer de manière simple et en mettant en avant les individus plutôt que l’œuvre (je suis Whovian plutôt que je suis fan de Dr Who) c’est-à-dire pour revendiquer le caractère fondamentalement social de l’activité et de l’attitude fan. En attendant, vous aussi trouvez le nom de votre fandom et faites en des tee-shirts vous verrez on se sent mieux après.

Bonus : Pour une liste très complète de noms de fandoms allez voir sur l’excellent site Tv Tropes et faites votre marché.

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