UNE NOUVELLE ÉTYMOLOGIE DU MOT GEEK-PARTIE 1

par kitsunegari13

UN COUCOU NOMME GEAC

Geek, un mot qui incarne la modernité, le sense of wonder de la science-fiction et des nouvelles technologies. Un mot souvent péjoratif qui sert à désigner les accrocs, les addicts, des mondes virtuels, des gadgets électroniques, etc. Pourtant, parmi ceux qui utilisent ce terme peu en connaissent les origines très lointaines ou des éléments très parcellaires. Faisons donc un point le plus complet possible, parce que cela nous apprend des choses sur pourquoi ce mot est devenu ce qu’il est, le sens qu’il a pris, et aussi parce que c’est amusant !

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Cette magnifique infographie faite main retrace le parcours linguistique qui a donné le mot geek. Étrangement au moyen-âge cela ne désignait pas les informaticiens.

Je le fais à chaque conférence où l’on me donne un peu de temps, cela fait l’ouverture de mon livre et l’objet de tout un chapitre de ma thèse, on en trouve des tas de versions relativement juste sur internet. Pourtant, l’étymologie du mot geek reste l’une des choses que l’on me demande le plus, et qui fascinent le plus les publics que je rencontre. Je ne suis pas vraiment surpris même si parfois cela peut-être frustrant parce que la partie enquête sociologique constitue 75% de mon travail, mais dans le même temps l’origine de ce mot m’amuse beaucoup et j’y vois un vrai lien avec le sens contemporain. Alors à la demande générale et parce que régulièrement je trouve de nouveaux éléments, j’y reviens ici en détail tout en vous expliquant mon trajet dans cette recherche et son lien avec mon parcours au sein de l’univers geek.

Je ne pensais pas au tout début de ma thèse faire une étymologie du mot geek de manière longue et détaillée, je ne savais pas véritablement d’où il venait (j’ai découvert le mot une année avant de commencer à travailler dessus c’est simplement le fait de m’y être reconnu qui à déclenché les premières réflexions). En vérité je ne me posais pas véritablement de questions à ce sujet et préférait me concentrer sur mon terrain et la manière dont un sens était en train de se construire sous mes yeux. Puis, j’ai commencé à m’intéresser de plus en plus à l’histoire du mouvement et à ses origines, ce qui a largement reconfiguré la structure même de ma thèse, et m’a fait perdre énormément de temps (mais ça, c’est le principe d’une recherche) à tout recomposer. Dans le même temps, on a vu apparaitre sur la page Wikipédia consacrée au terme quelques éléments sur ses origines, qui liaient tout d’abord le terme à une attitude générale de focalisation sur des obsessions proche de celle associée au mot nerd. Petit à petit, d’autres détails plus anciens ont été ajoutés et si la source de certains semblait douteuse, d’autres étaient plus crédibles et surtout laissaient à penser que geek était un mot aux racines loin d’être modernes, ce qui a commencé à raisonner en moi. C’est aussi à ce moment qu’un premier véritable travail d’étymologie a été effectué en France, par un journaliste, Laurent Supply sur le blog Suivez le Geek. Il s’agissait d’un billet de blog pas d’une longue enquête, mais il mettait en avant de manière sourcée et détaillée, une relative ancienneté que j’avais plutôt ignorée jusque-là. Je l’avoue, quand j’ai décidé de mener mon enquête je suis reparti de ces bases existantes et je dois beaucoup au travail de Laurent Supply qui notamment à mis l’accent sur l’importance du mot geck, aussi parfois écrit gecken dans l’origine moderne et comme pivot étymologique.

En effet, la traversée du mot geck qui va passer de l’Europe aux Etats-Unis sera le moment fondateur qui va mener aux sens et à l’orthographe contemporaine. On va donc se concentrer ici en grande partie sur ce qu’il s’est passé avant quitte à remonter VRAIMENT très loin et du coup, à être moins dans la certitude pour les origines les plus lointaines. Pour des raisons de lisibilité je ne citerai pas toutes les sources dans le corps du texte (les plus importantes sont citées dans l’image qui ouvre l’article) et je préciserai quand les éléments seront hypothétiques (quand on s’attaque à la linguistique cela arrive beaucoup). Mes principaux outils sont des dictionnaires étymologiques anglais et anglo-saxons, des livres d’histoire, des travaux d’universitaires ainsi que des textes des différentes époques évoqués retrouvés grâce à la magie de Google Ngram Viewer (un outil qui permet de chercher au sein de milliers de livres numérisés).

Alors entrons dans le vif du sujet, si geck et le dernier ancêtre en date, d’où vient-il ? Les origines géographiques sont claires et faciles à évaluer, il s’agit de l’Europe du Nord. L’ancêtre le plus lointain du terme geek est très probablement un mot issu de la langue indo-européenne, une langue que l’on ne connaît qu’en creux, simplement par recoupement parce que des idiomes plus actuels semblent avoir une origine commune. En indo-européen, le mot qui a donné geek bien plus tard, devait très probablement désigner un oiseau et en particulier le coucou. On n’en sait évidemment précisément rien mais en linguistique on considère généralement que les termes désignant des éléments de la nature arrivent avant les métaphores et autres qualificatifs qui peuvent en dériver, l’observation étant la première source du langage. Tout cela est bien sûr toutefois très hypothétique, mais d’après plusieurs dictionnaires historiques et étymologiques le terme geck qui donnera geek est issu de geac ou gaec (en réalité la lettre centrale est un « æ » typique de certaines langues du nord de l’Europe et que j’ai vu retranscrit des deux manières). Ce mot, que l’on trouve dans les langues celtiques comme le gaélique, serait apparu dans l’actuelle Angleterre et remonterait (ou serait quasi concomitant, ici ce n’est pas toujours clair selon les sources) à un autre terme issu du langage oral et à ses dérivés : gaukaz qui donnera principalement gaukr, gawk ou encore gowke. Tous désignaient le coucou et tous sont donc probablement issus d’un mot indo-européen qui devait selon Charles Huntington Whitman à l’origine imiter le cri de l’animal (et là vous êtes plusieurs à avoir essayé de crier les mots pour voir si cela ressemblait à un cri d’oiseau, et pour ça je vous dis bravo !). On a vu apparaître gaukaz puis gaukr au début du moyen-âge, autour du IVème siècle dans les langues proto-Germaniques celles qui allaient ensuite donner l’anglais, l’allemand, l’islandais, et toutes les langues scandinaves telles que le danois ou le suédois (merci les Vikings) par la médiation du vieux norrois une langue commune à la Scandinavie. D’ailleurs, dans ces pays, des vocables qui rappellent fortement les origines sont toujours en usage, puisqu’en féroïen (la langue des Iles Féroé) geykur désigne un coucou, même chose pour gjøk en norvégien. Gawk (et d’autres formes proches) connaît un grand succès dans le nord-ouest de l’Europe et en particulier dans toutes les langues saxonnes.

C’est en Écosse que l’on va avoir apparaître les premières métaphores qui éloignent de l’animal. En effet, il semble que très tôt, que ce soit par la branche gawk ou celle légèrement plus tardive de geac, les termes servant à désignait notre ami le cuculidé volant ont aussi été associés à une attitude (probablement attribuée à l’oiseau). Le coucou est lié à l’idée de se faire avoir, de se faire duper et d’être naïf et niais, il n’est pas très clair si c’est lui qui est intelligent, et si du coup ce sont ceux qui se sont avoir par l’oiseau qui sont stupides ou, à l’inverse, si c’est l’animal lui-même qui est l’objet de farces et autres tromperies, il reste que cette attitude est liée à lui très vite. On peut penser la première plus logique puisque certaines espèces de coucou pondent leurs œufs dans le nid d’autres oiseaux (qui ainsi se font avoir) mais dans les sources il est aussi souvent fait référence à la stupidité de l’oiseau. Une confusion et une simplification se sont sans doute faites entre ce que l’oiseau faisait à autrui et son caractère supposé (un peu comme quand on parle de Frankenstein pour désigner la créature et non son créateur). D’ailleurs en français l’expression « être cocu » vient de là, du fait que pondant dans d’autres nids, l’oiseau est vu comme un trompeur. Quel rapport avec l’Écosse, me direz-vous à juste titre après cette parenthèse trompeuse ? Et bien vous aurez remarqué que tout tourne beaucoup autour de la future Grande-Bretagne dans ces origines, et ici pas d’exception puisque c’est bien au pays des Highlands et des MacLeods que l’on va trouver l’exemple à la fois le plus marquant et l’un des plus anciens de l’assimilation du coucou à une attitude particulière. Il s’agit de la fête nommée « Huntigowk Day » soit la « chasse au coucou » et qui n’est rien d’autre qu’une des versions premières de la célébration du premier avril (très liée à Pâques qui est d’abord une fête celtique célébrant la déesse Eostre, version germanique de la divinité Babylonienne Ishtar et qui donnera Easter en anglais). Dans son guide des amusements populaires, daté de 1878, William Hone explique que l’une des premières formes traditionnelles du premier avril tel qu’on le connaît (il y en a malgré tout quelques autres) est dérivée de cette fête où il s’agit de jouer des tours à son entourage, de trouver le plus naïf de ses amis, bref de chasser le coucou, celui qui se fait avoir. On voit que là le coucou n’est plus le farceur mais bien celui à qui la farce est faite. En France on parlera d’un poisson d’avril, alors pourquoi pas un coucou pour jouer le rôle du pigeon (vous suivez?). Cette fête est attestée bien après la période évoquée plus haut (un peu avant l’an mil tandis que nous étions autour du IVème et Vème siècle voire un peu après) mais on sait que ses racines sont anciennes et elle est la preuve d’une forme métaphorisée de l’usage du nom de l’oiseau. On sait aussi que dès le passage de gaukr/gawk à geac la version métaphorisée est déjà présente et bien ancrée même si toutefois dans les deux cas l’animal est toujours bien présent, les gens ne sont pas des têtes de linottes (oui c’est aussi un oiseau, suivez).

Durant toute la première partie du moyen-âge et un peu partout en Europe (principalement du nord) des mots vont donc naître, évoluer, disparaitre, être déformés, mais tous partiront de cette racine commune et tous renverront à la fois à l’animal à plume et à ce qu’en anglais on nomme un « fool », une personne qui se fait avoir, facile à manipuler. Si je tirai les choses un petit peu par les cheveux je pourrai déjà dire que cette facilité à croire n’importe quoi contient en germe une partie de l’attitude geek moderne, celle de confondre aisément réalité et fiction même si un mensonge n’est pas tout à fait une fiction. De la même manière que certaines personnes (dont moi) sont plus sensibles à l’hypnose que d’autres, certains seraient plus coucou que d’autres et se feraient plus avoir et seraient moqués et chassés (au sens de poursuivis) pour cela. Gawk en anglais contemporain est toujours lié à ces origines puisque cela veut désigne une personne maladroite et mal à l’aise, et une personne qui regarde fixement une autre bouche bée. De plus, durant très longtemps il s’agissait d’une désignation péjorative pour désigner les gauchers qui étaient censés être plus maladroits. D’ailleurs, l’origine du mot gauche en français est très discutée parce qu’éloignée du mot latin senestre et il pourrait y avoir un lien surtout que gauche comme souvent veut aussi dire malhabile, mais là je ne préfère pas m’avancer. Bref, on trouve alors durant le haut moyen-âge diverses variations, que je ne vais pas détailler (geke, gek, gouk, etc) et qui désigne toujours la même chose. Une relative stabilisation va finalement se produire et durer quelque peu avec une forme née autour de l’an mil (à cent ans près ce n’est pas une science exacte) : geck, qui à elle mérite un second billet.

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