UNE NOUVELLE ETYMOLOGIE DU MOT GEEK-PARTIE 2

par kitsunegari13

La foire aux monstres

Voici donc la suite et la fin de l’étymologie détaillée du terme geek. Dans cette partie, la plupart des éléments sont déjà bien connus et ont été détaillés ailleurs, je serai donc moins à cheval sur les sources et surtout sur la fin je résumerai à gros trait, la suite vous la connaissez car vous la vivez (non ?) !

 

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Si si, ceci est un geek. Son nom est Enigma et vous pouvez en savoir plus sur lui en visitant l’excellente exposition Tatouages du Quai Branly en ce moment. Il apparaît dans l’épisode 20 de la saison 2 de la série X-files.

 

Nous nous en étions arrêtés à l’arrivée du mot geck qui marque donc une certaine stabilisation. Certes, d’autres formes persistent, dans diverses langues, et geck lui même connaît d’autres versions (qui restent très proches) comme gecken, gueck et guecken, mais avec le temps il va se solidifier de plus en plus et s’autonomiser. Sa première apparition se situe, en toute logique si l’on se souvient des origines, au sein des diverses langues germaniques, en particulier moyen-haut allemand, hollandais et ancien anglais. Ce qui est particulièrement intéressant pour le fil que l’on suit ici c’est que d’autres mots existent à cette époque dans les langues évoquées pour parler du coucou, il s’agit donc d’une séparation définitive de l’attitude et de son lien ainsi que de son incarnation par une réalité animale. Un geck c’est un idiot, une personne à qui l’on peut faire croire n’importe quoi, le sens métaphorisé n’a donc pas du tout changé mais il n’est plus fait référence à un oiseau ou à une origine naturelle à cette attitude qui devient uniquement une insulte assez courante dans le langage oral du moyen-âge.

D’ailleurs, une anecdote liée à l’histoire de France est tout à fait éclairante sur le statut populaire de ce mot d’argot. Au début du XVe siècle, durant la guerre de Cent Ans deux camps s’affrontaient pour la domination du royaume de France aux frontières encore assez mouvantes. Cela va donner lieu à une guerre civile assez sanglante. Ces deux camps étaient nommés les Bourguignons et les Armagnacs et à la fin de la guerre en 1435 de nombreux mercenaires se retrouvent assez désœuvrés et continuent des exactions en étant assimilés par la population au nom des anciens camps. Ainsi, dans l’est de la France, même après 1435, de nombreuses attaques et pillages étaient mis sur le compte des « Armagnacs », alors qu’il s’agissait en réalité des compagnies armées qui n’avaient plus grand-chose à voir avec le conflit pour le trône de France, et surtout qui n’avaient rien à faire là puisque la région appartenait encore au Saint-Empire Romain Germanique. Ces compagnies étaient craintes et détestées mais aussi moquées par un peuple toujours prompt à utiliser l’humour et la moquerie comme arme de subversion. Ainsi dans ses Notices historiques statistiques et littéraires de la ville de Strasbourg, publiées en 1817, Jean-Frédéric Hermann raconte un usage du terme geck pour se moquer de ces hommes peu appréciés de la population. En 1439 ils débarquent à Strasbourg, les habitants détournent alors le nom Armagnac et « leur donnoient le nom de Arme Gecken (Guecken), qu’on peut rendre en françois par pauvres gueux, quoique le terme geck signifie plutôt un sot, un fat, un impertinent » (p. 142). On ne parle pas assez souvent de l’humour et des jeux de mots au moyen-âge en voici donc un bel exemple qui montre en même temps un usage du mot geck comme insulte et moquerie. On retrouve aussi le geck dans les carnavals d’Europe du Nord à partir du moyen-âge et de la renaissance et il va y perdurer très tardivement. James M. Brophy dans son histoire de la culture populaire allemande parle ainsi du personnage du Bellen-Geck très ancien mais encore très populaire au carnaval de Cologne dans les années 1830. Ce personnage y est une sorte de bouffon idiot, de fou, qui danse de manière étrange (cela a donné en français le nom d’une danse, la gigue, et le verbe gigoter). Et comme toujours avec le carnaval tel qu’étudié par Bakhtine par exemple, cette manifestation populaire est à la fois une occasion de pure fête dionysiaque mais aussi un jeu avec le pouvoir et un renversement des rôles qui moque les puissants et les riches en en faisant un portrait déformé. Le geck fait partie alors comme avec les Armagnacs de ces figures qui permettent à la fois de se lâcher mais aussi de frôler les limites de l’ordre établi. En allemand, on trouve même le terme geckerei signifiant folie douce et inconscience totale, souvent utilisée comme insulte, le personnage est ainsi devenu adjectif, ce que l’on retrouve aussi de nos jours avec des termes comme geeker, geekeries, ou geekitude.

Diverses formes du terme continueront de se répandre en Europe du Nord et de l’Ouest, jusqu’au dix-huitième siècle où un nouveau sens dérivé du premier va apparaître, un sens qui sera ensuite à l’origine de l’orthographe contemporaine. Celui-ci renvoie clairement à la dimension carnavalesque du geck comme fou étrange et est lié à une activité qui va devenir une grande mode durant cette période dans le centre de l’Europe alors dominé par l’empire austro-hongrois : les foires aux monstres. Dans ces foires qui connaîtront un grand succès jusqu’au XIXe siècle, on présentait des êtres étranges, difformes, femmes à barbe, hommes-troncs, etc. Ce sont les fameux « sideshows », issus des cabinets de curiosités qui trahissent une fascination pour le hors-norme, pour la monstruosité, et qui donneront par la suite le grand guignol et serviront de références à certains films d’horreur. On retrouve des allusions à ces pratiques en Europe par exemple dans l’histoire (tardive, puisque datant de la fin du dix-neuvième siècle) de Joseph Merrick l’homme éléphant portée au cinéma par David Lynch (je préfère personnellement la version de Alan Moore dans From Hell). Merrick, avant d’être découvert par le docteur Frederick Treves qui l’hébergera dans un hôpital du quartier de Whitechapel, avait en effet été montré en public en tant que monstre de foire dans une boutique de curiosités.

L’un de ces « monstres » était le gecken, forme dérivée du geck allemand qui deviendra ensuite geek en traversant l’Atlantique. Celui-ci était généralement présenté comme un enfant sauvage issu des forêts exotiques de Bornéo ou d’Amazonie, mêlant ainsi l’intérêt naissant pour l’exotisme et ses mystères encore inexplorés à l’attrait de la difformité. En réalité, il semble qu’il s’agissait généralement plutôt d’un vagabond que les organisateurs payaient pour assurer le spectacle, d’un handicapé mental (les trisomiques 21 étaient par exemple appréciés dans ce rôle), ou d’un membre de la troupe n’ayant plus les capacités physiques d’assurer ses prestations habituelles (acrobate ayant subi un accident…). Le spectacle du geek consistait en particulier à avaler tout ce qui se présentait à lui, bris de verre, pierres, objets divers. Selon le Merriam Webster Dictionnary ces artistes de foire étaient notamment connus pour décapiter des poulets à l’aide de leurs dents et de les manger ensuite, le geek est défini comme « a carnival performer often billed as a wild man whose act usually includes biting the head off a live chicken or snake ». Il est donc celui qui mange tout et qui constitue un spectacle interactif puisque les spectateurs peuvent lui proposer des objets et animaux divers à avaler sans ménagement.

C’est sous cette forme que le geek va traverser l’Atlantique avec les migrants quittant l’Europe pour les jeunes Etats-Unis au milieu du XIXe siècle. Là aussi, et même plus qu’ailleurs les foires vont connaître un grand succès sous le nom de « freakshows » c’est-à-dire spectacles de monstres. Le plus célèbre de ces cirques itinérants était celui de Phineas Taylor Barnum (1810-1891), crée en 1871, qui est rapidement devenu une franchise prospère et qui reste aujourd’hui très associé à ce type de foires aux monstres. On trouve une représentation de ce type de cirque dans le film Freaks de Tod Browning sorti en 1932 qui dépeint la forme américaine des sideshows européens devenus freakshows, en mettant en scène des acteurs eux-mêmes issus de véritables foires aux monstres. Et, bien sûr, la saison 4 de la série American Horror Story baigne tout entière dans cet environnement.

Le geek était alors la forme la moins légitime, la moins valorisée du freak, du monstre de foire, celui qu’il fallait avoir pour que le spectacle soit complet, mais aussi le plus interchangeable et le moins rentable. Ceci est dû au fait, mentionné plus haut, que ce personnage n’avait aucune caractéristique intrinsèque, aucune particularité physique (difformité, handicap…), aucun pouvoir surhumain (force, résistance à la douleur…), mais simplement faisait ce que personne d’autre n’avait envie de faire.

Le geek entre alors définitivement dans le vocabulaire américain pour désigner uniquement ce sous-type du freak. D’ailleurs, aujourd’hui encore, alors que l’acception contemporaine a encore changé le sens du mot, l’ancienne définition est toujours présente. Evidemment, les foires ont disparu (quoi qu’il en subsiste quelques résurgences, ou musées consacrés à leur histoire sous la forme de cabinets de curiosités), mais le mot dans son sens originel est toujours présent même s’il s’est fait plus rare. Mon exemple préféré est le film d’horreur nommé Luther the Geek sorti en 1990 dans lequel un tueur en série monstrueux tue ses victimes de la même manière qu’un geek des foires, en leur mordant le cou. Le film est mauvais, mais pour la science, je vous le conseille. Pour prendre un exemple fictionnel plus célèbre, on retrouve aussi dans un épisode de la saison neuf de la série télévisée Les Simpson intitulé « Un drôle de manège », les deux héros, Homer et Bart, obligés de travailler comme geeks dans une foire afin de rembourser des dettes qu’ils ont contractées. Bien sûr, en français, le terme n’a pas été traduit, mais l’on peut voir une pancarte derrière eux avec le mot geek et le dialogue du personnage qui leur explique ce qu’ils ont à faire est assez clair : « Bon alors, ce numéro de monstre est simple comme bonjour. [Il donne un poulet à Homer et un à Bart] Vous arrachez la tête des poulets avec les dents. Vous saluez. Allez-y, essayez. Et n’oubliez pas, je veux vous voir sourire ». Et dans ma série favorite de tous les temps, X-Files, un personnage de geek est montré durant la seconde saison dans l’épisode « Faux frères siamois », qui se déroule dans un cirque, il est même au cœur de l’intrigue. L’exemple de l’utilisation du terme dans son sens de monstre de foire dans des séries télévisées aussi populaires montre que si un tel usage peut difficilement être quotidien, il n’a pas totalement disparu et que ce sens du mot n’est pas une vague étymologie révolue mais est bien présent. C’est sans doute lié, comme je l’ai dit, au succès des freakshows aux Etats-Unis qui a perduré bien après la fin de ce type de foires en Europe et qui donc a durablement marqué le vocabulaire américain.

C’est à partir de ce sens du terme geek que vont se construire les métaphores et les stéréotypes qui vont mener au sens actuel. Mais il est assez aisé de noter que les deux origines, celle de l’idiot du village, et celle des foires ont des points communs et elles ont toutes deux fortement influencé les formes actuelles. On retrouve dans la première une idée de décalage, d’asociabilité, et de folie. Celle-ci est une folie particulière, celle de l’idiot au sens étymologique du terme c’est-à-dire de celui qui est seul à se comprendre, qui n’arrive pas à communiquer et qui est objet de moqueries plutôt que dangereux pour les autres. Le geek est ainsi un « idiot » social. Avec l’autre acception qui garde les traces d’une forme de marginalité, arrive une autre idée, celle d’une capacité surhumaine (qui peut être feinte) à avaler tout et n’importe quoi avec avidité, et ce de manière pantagruélique et indistincte, mais aussi une certaine monstruosité associée au lieu de ces spectacles de geeks. Ces deux traits serviront plus tard pour forger la figure du geek actuelle dont les prémisses datent des années 1950/1960.

Là aussi nous sommes dans le langage oral donc il n’est pas facile de dater les choses avec précision mais la plupart des sources s’accordent pour dire que ce terme est devenu un mot d’argot assez courant dans la jeunesse américaine pour désigner les individus hyper focalisés sur un sujet jusqu’à en devenir pointilleux obsessionnels et isolés socialement. C’est en particulier dans le domaine scolaire que cette image va connaître un grand succès car à l’école les hiérarchies sont très dépendantes du rapport au monde adulte et à la réussite scolaire. Le mot geek est alors proche d’un autre stéréotype social : Nerd, mais on peut aussi le rapprocher de divers termes proches possédant à chaque fois quelques nuances comme dork, anorak, dweeb, egghead, etc. Finalement dans les années 1970 l’émergence d’un bouillonnement culturel spécifique lié au retour à la mode de l’imaginaire pulp, à la contre-culture et à l’utopie informatique va lier le mot à ce mouvement spécifique qu’on nommera culture geek dans les années 2000. Il conserve toutefois une dimension péjorative et un caractère parfois général dans le langage américain, et garde en cela les traces de son histoire complexe et mouvementée.

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