Une analyse du phénomène des creepypastas – Partie 1.

par kitsunegari13

« Inspiré de faits réels ». Des creepypastas aux found footage.

Première partie d’une série d’articles sur les creepypastas et leurs liens avec d’autres formes fictionnelles, la culture internet, les fanfictions, ou encore les légendes urbaines. Pour commencer il sera question d’une présentation du phénomène ainsi que de de sa parenté avec les fictions qui se donnent pour vraies et en particulier le genre du film d’horreur en found footage dans le contexte de l’usage massif des outils numériques.

Dead Bart Simpson.

DAEDBORT

Bart Simpson est mort. Comment ça vous ne le saviez pas?

Le saviez-vous ? Il existe un épisode de la série Les Simpsons qui n’est jamais passé à l’antenne alors qu’il a été écrit par Matt Groening, le créateur de la série lui-même. Il était alors très anxieux car nous étions durant la production de la première saison de la série qui allait changer sa vie et le visage de la pop culture américaine, mais rien n’était encore fait et le succès était loin d’être joué d’avance. Comme pour conjurer le sort et dans un moment de grande dépression (et d’ébriété) il a donc décidé d’écrire un épisode morbide dans lequel Bart mourrait de manière horrible lors d’un accident d’avion. Et cette mort était tout sauf burlesque mais au contraire représentée de manière crue et brutale tandis que son cadavre gisant et brûlé était montré en pleine caméra. La suite de l’épisode montrait alors le reste de la famille dans leur chagrin et leur dévastation. Peu de gens ont pu avoir accès à cet épisode et encore moins dans une version de qualité, et les descriptions de la fin divergent, mais tous la qualifient de glauque et ne comprennent pas comment cela a pu être tourné. Les raisons avancées sont que ce scénario a été envoyé au reste de la production par Groening à la fin de sa soirée d’écriture morbide et que le lendemain il ne s’en est plus souvenu. Plusieurs relecteurs de scénarios ont trouvé le ton très sérieux et le réalisme de la violence décrite étrange et dissonant avec celui du reste de la série. mais qui ira questionner l’autorité du showrunner ? C’est seulement bien plus tard, alors que l’épisode était quasiment entièrement prêt, que Groening s’est rendu compte de cette erreur, de cet épisode tourné sans raison ni volonté. L’auteur a alors demandé à ce que toute trace de cet épisode que l’on peut qualifier de maudit soit effacée. Mais on peut en voir encore certains extraits sur des sites de vidéo russes ou chinois ayant échappé à la censure. Diverses personnes ont tenté de poser des questions à ce sujet (pourquoi ne pas le mettre en bonus dans un coffret DVD ?) lors de conventions, ne provoquant que malaise et colère. Cet épisode est en quelque sorte un symbole de la création et de la difficulté pour un auteur de faire sortir ce qu’il a dans la tête face à la pression du succès, des annonceurs, de la légitimité artistique et des normes en place (les films de Tim Burton ne parlent que de ça). Je ne vous conseille pas d’en regarder des images même si vous arrivez à les trouver, surtout si vous aimez Les Simpsons, elles sont glauques, vraiment dérangeantes et on se demande comment personne n’a pu stopper cela avant. Cela symbolise aussi la froideur d’un système industriel où chacun obéit à celui d’au-dessus et fait sa petite part d’un travail global sans se demander quelles sont les conséquences de ses actes (un peu comme pour le Cube du génial film éponyme de Vincenzo Natali). Cette histoire circule depuis déjà plusieurs années sur internet et de nombreuses preuves de l’existence de cet épisode fantôme ont été avancées (en premier lieu un problème de numérotation des épisodes qui rappelle l’histoire du numéro 14 de la revue Marvel qui lui aussi est devenu légendaire).

Une creepy quoi?

Or, tout ceci est faux. Totalement et entièrement. Ce que je viens de raconter ici est une variation personnelle d’une histoire faite pour avoir l’air crédible tout en étant assez incroyable et surtout assez glauque. Elle circule sur de nombreux blogs, forums et autres recueils de rumeurs en ligne. J’y ai moi-même ajouté ici quelques éléments mais si vous tapez Dead Bart Simpson sur un moteur de recherche vous trouvez d’autres variantes. Ce type d’histoire qui est racontée sous forme de rumeur rendue la plus plausible possible et qui circule sur internet le plus souvent sans être crue (ce n’est pas le but on y reviendra) mais en provoquant tout de même parfois quelques frissons tant les détails et documents semblent presque crédibles est nommé creepypasta (apparemment, cela s’écrit un mot). Et c’est un phénomène tout à fait passionnant. Il mélange goût pour l’étrange, le glauque et le grotesque typique de la culture populaire (d’où le mot creepy pour effrayant), les légendes urbaines, les histoires de feu de camp, des tas de références venant de jeux, de séries, de films et autres objets médiatiques. Ajoutez à cela tout ce qui fait le sel de la culture internet contemporaine, le partage, l’esprit collaboratif et le détournement (d’où le mot pasta pour copy-paste, le copier-coller en anglais). Il s’agit de raconter des histoires effrayantes, plus ou moins surnaturelles, et surtout présentées comme vraies pour provoquer une impression de malaise au public. Il faut qu’elles soient simples et partageables avec si possible des éléments de « preuve » comme des images, vidéos ou témoignages.

Slenderman is watching you.

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Le voyez vous? Une illustration de TheTuneOfTurbo sur DeviantArt.

Pour donner un autre exemple, on peut citer l’une des plus récentes et célèbres de ces histoires, celle du Slenderman. A l’origine, tout est parti d’un forum de discussion où les membres s’amusaient à retoucher des photographies banales pour y ajouter une subtile touche de paranormal. Il s’agissait de jouer de façon moderne avec les vieilles peurs et légendes urbaines liées à la photographie et avec le folklore classique des apparitions fantomatiques. Parmi les contributeurs, Erik Knudsen connut alors un grand succès avec son Slenderman, une figure humanoïde longiligne habillée de noir avec de longs membres et un visage blanc et diaphane effrayant. C’est un personnage qui apparaîtrait de manière sporadique pour terroriser et/ou enlever les jeunes enfants dans la grande tradition du croque-mitaine et qui renvoie à l’esthétique des jeux vidéo de type survival horror (coucou Silent Hill!). Mais l’auteur ne s’est pas arrêté là, s’inspirant de légendes existantes et y ajoutant une touche personnelle, il a ensuite posté toute une série de faux documents attestant de l’existence de cet être étrange : autres photos, extraits de journaux, rumeurs inventées ou véritables histoires circulant de feu de camp en feu de camp. Tout cela, bien vite enrichi par d’autres contributions, a permis de former une véritable mythologie alternative et collective propre à la culture internet. Le Slenderman est par la suite devenu un véritable mème extrêmement populaire en ligne, inspirant notamment de nombreux illustrateurs amateurs ou professionnels. Le Slenderman a été ensuite le héros d’une série de jeux vidéo d’horreur (plus ou moins réussis) et d’une Web Série nommée Marble Hornets qui se présente comme une série de films en found foutage (littéralement images trouvées) façon projet Blair Witch. Je ne parle là que des projets les plus populaires, mais sur les sites de creepypastas on trouve des centaines d’histoires ou d’illustrations mettant en scène des personnages toujours présentés comme réels mais insaisissables. Et je ne parle pas des personnes qui font le cosplay du Slenderman en convention, j’en ai fait l’expérience le terme creepy n’est pas usurpé.

« Faire vrai », un enjeu fictionnel classique.

On peut partir d’un critère important des creepypastas, pour faire peur, elle doit « faire vrai ». Une fiction essaie toujours de se donner des airs de vérité dans le sens de plausibilité interne qui permet au public de « croire » et de faire comme si. Dans le cas du phénomène évoqué ici c’est particulièrement important puisqu’il faut qu’on puisse, au fond de soi, penser l’espace d’une seconde, que cette histoire s’est véritablement produite sinon l’intérêt et surtout la peur disparaissent. Il ne s’agit pas de suspension volontaire ou consentie d’incrédulité, une expression qui évoque une sorte de choix préalable (qui peut exister mais ne me semble pas si clairement intentionnel) et ne dit pas grand-chose de l’acte de lecture. Elle est beaucoup trop utilisée par facilité lorsqu’on veut parler de notre rapport à la fiction. On ne suspend rien du tout, au contraire, et encore moins volontairement comme un acte délibérément et très consciemment choisi. Selon le parcours de chacun, en fonction de ses attentes et de son identité, on sera sensible à tel ou tel types de régimes de vérité, à tel ou tel types d’incohérences, à tel ou tel types de représentations caricaturales qui nous feront sortir de la plongée dans l’imaginaire… Je ne vois pas (sans effort d’analyse) certains types d’incohérences et choses non crédibles dans les œuvres que j’aime (il y’en a toujours), je n’ai donc rien besoin de suspendre. Je sais que l’on ne peut pas voyager plus vite que la lumière mais dans Star Wars ça marche parce que je me laisse prendre par l’univers. Je ne suspends pas ma croyance en ce fait, simplement ma culture et mon parcours font que ça ne compte pas assez pour me gêner ou que je n’y pense juste pas du tout au moment de la réception. Et d’autres œuvres, pour une raison ou une autre, alors qu’elles sont appréciées par certains, me semblent trop truffées d’éléments qui m’empêchent de m’identifier aux personnages et à leur parcours. C’est donc bien que je n’ai pas mis de côté mon jugement sur la crédibilité, simplement que parfois on arrive à me le faire oublier ou que j’accepte des choses plus que d’autres.

La fiction ne ressemble pas à une suspension d’incrédulité mais à un tour de magie. On sait qu’il y a un truc, mais si c’est réussi on sera pris tout en étant bien conscient des limites. On ne pensera même pas à dire « allez je suspends mon incrédulité » je prends l’objet qu’on me présente comme il est, et le juge par l’impact qu’il a sur moi, point. La mécanique est donc l’inverse de celle d’une suspension volontaire, par défaut je n’y crois pas (même si j’ai envie), mais si c’est bien fait je serai quand même impressionné. A la limite, on peut aussi faire la comparaison avec le jeu, quand on joue on fait semblant et on le sait, mais selon notre identité et les règles que l’on applique, certaines choses seront possibles ou non. On fait comme si le monde créé était totalement crédible pour rendre l’expérience agréable, mais on ne fait pas comme si on n’avait plus aucune incrédulité, dès qu’on ne s’amuse plus, dès que ce n’est plus ludique parce que les règles formelles ou nos règles personnelles ont été enfreintes, on a beau essayer de suspendre tout ce qu’on veut, ça ne marche plus.

Le document comme preuve.

Quel rapport avec les creepypastas ? Et bien en dehors du fait qu’on les trouve souvent (mais pas toujours) sur des sites qui se présente comme des recueils pour ce type d’histoire et donc que le cadre, le paratexte comme on dit en théorie littéraire, nous invite à ne pas les considérer comme réelle, elles se présentent comme telles. Tout est fait, à l’aide d’un grand nombre d’artifices, pour « faire vrai », et donc non pas à nous aider à suspendre notre incrédulité mais à challenger en permanence notre tendance à ne pas y croire et notre scepticisme fictionnel. Contrairement aux fanfictions (je reviendrai sur la comparaison avec ce type de création) où l’univers de référence est déjà fictionnel, il n’est jamais dit qu’il s’agit de quelque chose d’inventé. Il s’agit au maximum de donner des indices qui laissent à penser que cela est arrivé. Et il y a des techniques pour cela. Il vaut mieux éviter les « il était une fois » (même si cela arrive), et les « je vais vous raconter l’histoire dont j’ai eu l’idée ». Non, il faut partir de témoignages présentés comme véridiques et mystérieux, racontés souvent à la première personne par un individu qui souvent n’a pas vécu directement les événements mais à qui ils ont été rapportés par une source sure. Regardez cet extrait typique qui vient du site http://creepypastafromthecrypt.blogspot.fr/ :

creepy1

On y trouve un grand nombre d’éléments qui renvoient à cette volonté de crédibilité et de donner des sources. Comme souvent la source originale a disparu et de vaillants internautes ont sauvé son contenu. Cela revient très fréquemment, il peut s’agir d’une photo abimée que l’on a réussi à scanner avant qu’un incendie la détruise, ou encore d’une vidéo que YouTube a voulu supprimer à de nombreuses reprises mais que la communauté continue à remettre en ligne, etc. On trouve aussi un témoignage direct, une personne qui rapporte des faits et qui d’ailleurs est souvent aussi perturbée que nous par eux. On a même le droit à un peu plus avec la première phrase qui pose un personnage, étudiant(e) en médecine fatigué(e) par son internat. Cela nous permet de situer le locuteur comme une véritable personne, avec sa psychologie, sa fragilité et sa fatigue. Ensuite, une grande partie du plaisir du récit, qui fait déjà monter en puissance la force dramatique, est le moment de la découverte des documents qui permettent d’attester la chose. Ici des archives poussiéreuses et un heureux hasard, permettent d’accéder aux résultats d’une expérience macabre qui seront retranscrits « tels quels » dans la suite du texte. Tous ces éléments font passer le texte du statut de récit à celui de document, c’est-à-dire à celui d’un ensemble de données que le lecteur doit ensuite lui-même analyser pour en tirer son avis. Les creepypastas fonctionnent souvent sur ce mode. L’auteur prouve d’abord son existence réelle et la fiabilité des sources, puis nous présente des faits. Ensuite, pour ne pas nous influencer il/elle se met en retrait et nous laisse travailler, faire les connexions. Il en ressort un sentiment de participation, et de récompense face à un effort comme lorsque l’on résout une énigme. Cela nous donne l’impression que le sens est un trésor à trouver, une récompense satisfaisante parce que c’est nous qui avons trouvé, une quête ludique, ou dans le cas d’une histoire vraie une enquête. C’est comme ça aussi que fonctionnent les ARG et de nombreux dispositifs transmédia, mais aussi les théories du complot pullulant sur internet et qui font des liens parfois farfelus entre des faits déjà discutables, mais on en reparlera.

L’âge d’or du found footage à l’ère numérique

Ce qui fonctionne aussi de cette manière aujourd’hui, et c’est particulièrement criant, ce sont de nombreux films d’horreur. La fiction s’est emparée des codes du document, et du documentaire pour faire vrai depuis très longtemps, et c’est particulièrement le cas quand il s’agit de faire peur.

Je ne dis pas que c’est spécifique à ce genre loin de là. C’est même un grand classique. L’un des exemples les plus connus est celui du livre Robinson Crusoé publié en 1719. Dans ce texte pionnier de la littérature romanesque occidentale, l’auteur Daniel Defoe ne se présente jamais comme l’auteur d’une histoire fictionnelle. Il explique simplement qu’il a réussi à retrouver les documents écrits par le protagoniste lui-même, et qu’il les a trouvés assez intéressants et instructifs pour qu’ils soient rassemblés et publiés. D’ailleurs, le titre véritable du livre n’est pas Robinson Crusoé et il en dit long (mais alors très long) sur l’intention : La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de York, marin, qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, à la suite d’un naufrage où tous périrent à l’exception de lui-même, et comment il fut délivré d’une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même. Depuis, de nombreux écrits à succès ont joué de manière plus ou moins appuyée sur le statut du document pour créer un effet de forme donnant une forme de caution de réalité ou simplement créer un style particulier. Par exemple l’une des nouvelles que je préfère d’un des auteurs que je préfère, Neil Gaiman, se nomme « Pages d’un journal trouvé au fond d’une boite à chaussure laissée dans un bus entre Tulsa, Oklahoma, et Louisville, Kentucky« . Dans le domaine audiovisuel on peut aussi penser aux nombreux « mockumentaires » ou « documenteurs » (faux documentaires). Le classique This Is Spinal Tab présente ainsi la vie d’un faux groupe de rock dans ses tournées, l’excellent Catfish le reportage de jeunes à la recherche d’une jeune fille connue sur Facebook, et Peter Jackson a même réussi à faire croire à l’existence d’un pionnier Néo-zélandais du cinéma avec son génial Forgotten Silver. Mais ces dernières années, le domaine qui s’est le plus emparé de formes habituellement liées à des récits non fictionnels est clairement le cinéma de genre, en particulier avec le genre du found footage qui rejoint clairement la problématique des creepypastas. Il faut d’ailleurs différencier ce genre de celui évoqué juste avant. Le faux documentaire se présente malgré tout comme un film avec des choix de cadrage et une intention cinématographique d’un auteur qui a ensuite fait en sorte de diffuser son œuvre selon un montage qu’il a choisi. Dans le cas du found footage on est plus près de la culture du document et de la donnée brute qui à l’air vraie parce qu’elle semble non retravaillée (alors qu’il y a tout de même un montage). Le film fondateur de ce mouvement est peut-être Cannibal Holocaust sorti en 1980. Même s’il n’est pas le premier à utiliser le procédé et ne le fait pas entièrement (une partie du film est présentée comme un documentaire, le reste comme des rushs retrouvés), son influence reste marquante du fait de l’impression de réalisme provoqué par ses images qui ont abouti à un procès. On peut penser aussi aux nombreux films qui se situent dans l’esthétique des snuff movies ces films amateurs (qui relèvent avant tout de la légende urbaine) présentant des meurtres réels. L’ancêtre moderne qui à relancé le genre du found footage est bien sûr Projet Blair Witch sorti en 1999 (la même année que Matrix, une grande année de cinéma). Si l’on regarde la liste des films appartenant à ce genre sur Wikipédia, on peut clairement observer une recrudescence massive après ce dernier dont les images sont censées avoir été retrouvées après la mort des protagonistes.

Cette nouvelle émergence est aussi liée à une petite nouveauté peu connue : internet et plus généralement la place grandissante des outils numériques dans nos vies. L’esthétique du « film trouvé » et souvent présenté comme « inspiré de faits réels » (mention que l’on trouve très souvent sur les affiches d’œuvres en found footage) se retrouve totalement dans celle des vidéos YouTube, des selfies, des Vine et autres Snapchat ou encore des caméras de surveillances. Nous sommes devenus habitués à voir des images d’amateurs filmés avec un téléphone sur les chaînes d’informations lors de faits divers ou d’événements dramatiques. Une image décadrée qui tremble, de mauvaise qualité, avec un son grésillant et des personnes qui parlent directement à la caméra, tous ces éléments sont pour nous un signe de réalité passé par le prisme de la diffusion numérique. Or, et c’est aussi la leçon des creepypastas, l’horreur et la peur fonctionnent mieux quand elles sont ancrées dans un cadre qui semble familier et associé à des éléments qui n’ont rien à voir avec l’étrange. Je vous conseille par exemple cette courte vidéo qui personnellement m’a fait mourir de peur en exploitant la mécanique très actuelle de la selfie. Cela marche d’ailleurs bien au-delà de la pure fiction, puisqu’il n’y a souvent rien de plus inquiétant que votre propre maison ou appartement mais plongé dans la pénombre un soir d’orage hivernal. Une belle maison de campagne où vous avez passé tous vos étés peut devenir effrayante au moindre craquement quand vous vous y retrouvez seul. Ici, c’est la même chose: un cadre et un langage visuel et sonore familier et associé à des choses que vous côtoyez tous les jours va renforcer une lente immersion dans le malaise lorsque c’est associé à des événements désagréables. La transformation de l’œuvre en document trouvé, qu’il soit sous la forme d’un film ou de documents photographiques, ou encore d’archives qui ont toutes apparences de véritables documents officiels renforce alors la possibilité de la peur. On retrouve cela dans l’esthétique des films en found footage du type Paranormal Activity mais aussi, comme pour les creepypastas dans tout le paratexte qui les accompagne. Par exemple, le titre français du film The Conjuring, est Les Dossiers Warren, évoquant l’idée d’un ensemble de documents et d’archives brutes chroniquant les aventures d’un couple de chercheurs en surnaturels (qui en plus ont vraiment existé).

Les creepypastas s’inscrivent donc dans toute une mouvance esthétique et dans une manière de jouer avec la réalité pour y instiller de l’étrange qu’elles partagent avec d’autres formes fictionnelles plus professionnelles. Ce n’est pas un hasard si ce ne sont pas des histoires joyeuses ou drôles qui ont connu un tel succès et ont fait l’objet d’un tel phénomène. Le but est de faire peur, et les moyens exposés ici sont très efficaces et surtout demandent de moins en moins de moyens pour être efficaces tant pour les cinéastes que pour les internautes. A l’heure où il est facile de publier sur internet, tout le monde peut s’amuser avec ces petits tours de magie numériques exploitant la créativité de chacun et le fait que le numérique permet d’aplanir la question de l’authenticité des documents (une archive véritable scannée et une archive photoshophée sont toutes les deux à la fin une image au format JPEG que l’on peut uploader sur un site web). Une bonne synthèse de tout ce propos est le récent film d’horreur Unfriended dont toute l’intrigue se passe sur un écran d’ordinateur et qui arrive à nous effrayer uniquement avec des effets liés aux limitations du médium.

Ce que tout cela questionne alors c’est d’abord notre rapport aux outils numériques, le statut que l’on donne aux informations que l’on peut produire avec leur aide de plus en plus facilement et enfin ce qu’est l’esthétique populaire et participative du XXIe siècle. Les histoires qui font frissonner les humains le soir au coin du feu ou d’un écran et que l’on se passe d’individus à individus sont toujours basées sur ce que nous avons l’impression de connaître le plus et que nous croyons neutre (c’est pour cela aussi qu’il y a tant d’histoires d’horreur avec des enfants maléfiques). En éclairant le quotidien d’une autre manière, en les faisant tomber du côté de l’étranger et de l’étrange ces fictions rendent visibles ces objets et mettent en lumière les médiations qu’ils impliquent et les enjeux sociaux et sociétaux qu’ils représentent. La même chose est possible avec l’humour: le comique d’observation que l’on trouve dans le stand up fait ressortir les impensés et le décalage dans des situations très banales. Et un site comme Le Gorafi qui se donne tous les airs d’un vrai site d’information mais ne dit que des choses fausses exploite aussi la facilité qu’offre le Web à donner au fake (un élément récurrent du réseau) l’apparence du « vrai ». Pour en revenir à la peur, on retrouve, je l’ai dit, le même type de phénomène avec d’autres histoires qui se donnent pour plus ou moins vraies et sont faites pour intriguer et circuler : les légendes urbaines. Mais ceci est pour le prochain épisode qui rapprochera les creepypastas avec la thématique de ces légendes, folklores, ou encore théories complotistes ou cryptozoologiques.

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