UNE ANALYSE DU PHÉNOMÈNE DES CREEPYPASTAS – PARTIE 2.

par kitsunegari13

« C’EST ARRIVE A UN AMI D’AMI ». DES CREEPYPASTAS AUX LÉGENDES URBAINES ET THÉORIES DU COMPLOT.

 

Dans la première partie de cette série consacrée aux creepypastas j’ai présenté cette activité très contemporaine et j’ai fait le lien entre elle et d’autres pratiques fictionnelles qui ont pour but de renforcer la peur par des effets de vérité. Cette fois, une connexion fort différente, et pourtant on verra que les phénomènes ont de nombreuses parentés. Pas de fiction mais des histoires qui ont des points communs formels et thématiques avec les creepypastas: les légendes urbaines et autres rumeurs de vérités cachées. La frontière est évidemment très floue, c’est ce qui m’intéressera justement ici, entre la fiction et d’autres types de mises en récit, et de cette porosité peuvent naître de nombreuses formes hybrides qui basculent d’un côté ou de l’autre de la barrière entre description imaginaire et tentative de rendre compte du monde.

Nessie

Le Doodle de Google consacré à Nessie le monstre du Loch Ness. Un bel exemple de légende cryptozoologique.

 

On sait qu’une fiction ne peut jamais totalement décrire une situation même imaginaire et c’est le cas aussi pour toute forme de représentation d’un élément ou événement du monde même tout à fait réel. Vos héros se trouvent dans une pièce, mais comment la décrire vraiment telle que vous l’imaginez, il manquera toujours un détail, une tache sur le plafond, une aspérité du plancher, et l’on pourrait descendre au niveau moléculaire, voire atomique, pour vraiment pouvoir expliciter l’essence de ce lieu. Seuls les physiciens peuvent vraiment décrire le monde (ou un univers imaginaire) et leur outil de représentation est celui des mathématiques (peut-être verrons-nous un jour une fiction quantique) qui reste néanmoins une carte et non le territoire et donc fait toujours preuve d’un manque. On peut penser à ce sujet aux expérimentations Oulipiennes de Georges Perec qui avait justement décidé d’essayer de décrire entièrement et totalement le monde par des mots avant de se rendre compte que cela serait impossible. Même le faire avec une pièce était un exercice quasi inaccessible mais auquel il s’est essayé en expliquant vouloir « décrire, d’épuiser, non la totalité du monde – projet que son seul énoncé suffit à ruiner – mais un fragment » (La Vie mode d’emploi, P. 156). Même avec une caméra on ne peut pas tout voir, le cadre, la focale, les limitations sont toujours là. Même un récit froid et journalistique d’un fait divers sélectionne et donc ordonne pour que les choses aient un sens. Même les travaux d’historiens les plus précis ne prétendent pas tout dire et ne peuvent pas tout décrire, c’est d’ailleurs le sujet de débats récurrents dans cette discipline, et dans les sciences humaines en général, sur le statut du récit scientifique. En cela, toute mise en forme du monde qui n’essaie pas « d’être le monde » possède des parentés formelles avec des manières de créer des mondes dans la fiction. Toute description totale n’a aucun intérêt et est impossible de manière exhaustive aussi précise qu’elle soit (d’où la phrase célèbre « la carte n’est pas le territoire »). Et à l’inverse, toute histoire n’a un sens que par la manière dont sont décrits et sélectionnés les éléments qu’elle contient. Dans le précédent article j’avais déjà cité l’un de mes auteurs favoris, Neil Gaiman qui dans une de ses nouvelles résume cela fort bien : « Le meilleur moyen de décrire une histoire, c’est encore de la raconter. Comprenez-vous ? Pour décrire une histoire, à soi-même ou au monde, il faut la raconter. Il s’agit là d’un acte qui préserve l’équilibre- et d’un rêve. Plus la carte est précise plus elle ressemble au territoire. La plus précise de toutes les cartes serait le territoire, donc parfaitement exacte et parfaitement inutile ». (Des Choses fragiles, P. 18).

La description parfaite est inutile puisqu’elle serait l’objet et que ce n’est pas ce que l’on attend d’une histoire. Tout est toujours incomplet, et c’est tant mieux ! Et ce qui fait l’auteur c’est sa sélection et son talent pour l’évocation dans la tête du lecteur, du reste, de l’absent, par ce qui est dit. C’est ce que l’on nomme le principe de l’écart minimal dans les théories de la fiction à la suite du philosophe David Lewis. En ce sens, un article de presse qui raconte un événement est tout autant une sélection évocatrice qu’une histoire de science-fiction et ce qui les distingue n’est pas tant dans la forme mais dans le statut qu’on leur donne et le statut des objets auxquels on fait référence (l’article obéit à des conventions éditoriales mais on peut les imiter de manière fictionnelle, et il y’a des récits journalistiques qui reprennent la forme du roman). Sur la fiction comme statut d’un récit plutôt que comme propriété formelle je ne fais ici qu’effleurer maladroitement le sujet, et je ne peux que recommander l’ouvrage Définir la fiction d’Olivier Caïra qui en parle beaucoup mieux. Il explique fort bien que la fiction est avant tout un mode de communication et qu’il « s’agit d’étudier la fiction non seulement en tant que résultat mais surtout en tant que pratique sociale » (P. 22), et que le plus souvent ce qui la différencie d’autres types de représentations, c’est la levée de certaines contraintes (comme le fait que l’on est pas obligé de se référer à un objet réel). Parler de ce qui n’est pas fiction permet alors de mieux comprendre la fiction comme sélection et agencement de faits qui au final diffère peu d’autres types de récits, et c’est pour cela que je m’intéresse ici à des récits racontés comme vrais mais qui obéissent à des mécanismes proches des fictions participatives que sont les creepypastas.

Et il est vrai qu’au fond lorsque l’on lit un type de récit nommé creepypasta, et qu’ensuite on lit un récit nommé légende urbaine, les ressemblances sont criantes tant dans la forme que dans le mode d’élaboration et de circulations. Je l’ai dit dans le précédent billet sur le sujet, les creepypastas font tout pour se donner des airs de récits fiable et véridique pour provoquer un frisson mais il n’est toutefois pas question de confondre. Pourtant certaines Creepypastas finissent par être reprises et racontées comme des rumeurs et légendes dont l’irréalité est mise en doute. C’est le cas de l’histoire avec laquelle j’ai ouvert le dernier article, Dead Bart Simpson. J’ai lu des discussions sur certains forums où elle n’était pas présentée comme inventée et du coup cela provoquait de nombreux débats. Comme quoi il suffit de supprimer le contexte, le cadre, le paratexte, pour que le statut du document ou du récit bascule. Pour l’auteur de la creepypasta, c’est alors un signe de réussite de son travail qui peut avoir un caractère à la fois dérangeant, mais aussi un peu réjouissant lorsque sa création devient un Hoax, un canular, c’est-à-dire une histoire fausse mais qui provoque tellement de doute qu’il s’agit de rétablir régulièrement la vérité. On voit donc que bien fait, et construit selon certaines règles que l’on a déjà évoquées, la manière dont est abordé et interprété le récit peut très vite changer alors que le contenu peu rester relativement le même (il y a toujours des variations). D’ailleurs sur internet, les termes creepypastas et légendes urbaines sont souvent assimilés et mélangés, mais ce n’est pas parce que les mécanismes sont proches que c’est tout à fait la même chose. Si une histoire peut passer de l’une à l’autre facilement, c’est justement qu’il y a quelques différences, mais ces différences sont sociales, contextuelles et interprétatives, ce qui change tout.

Mais pour bien comprendre ces différences et ressemblances qui mèneront à d’autres réflexions revenons peut-être d’abord à ce qu’est une légende urbaine. Pour cela on peut commencer par décomposer l’expression. La première partie –légende- évoque immédiatement l’idée d’une histoire qui se transmet de proche en proche et qui possède une forme de caractère mythologique. Ce mot en lui-même renvoie à un statut flou pour le récit en question. En effet, l’usage fait qu’on l’utilise autant pour caractériser quelque chose qu’on estime faux ou trompeur et qu’il s’agit de démystifier car c’est persistant, et de l’autre un fait qui au contraire et à la fois vrai ainsi qu’extraordinaire et peut marquer une époque si fortement que son empreinte traversera l’Histoire. Pour le premier cas, on peut penser à la légende du Yeti ou à celle du Loch Ness, deux histoires qui appartiennent au riche bestiaire de la cryptozoologie (nom donné par le biologiste Ivan Sanderson à la science des animaux mythiques). On sait fort bien aujourd’hui qu’il n’y a pas de monstre dans le fameux lac écossais, mais il semble qu’on ne le répétera jamais assez tellement cela semble ancré dans l’imaginaire populaire. Le second cas est différent. Quand Roger Federer et son équipe gagnent la coupe Davis de Tennis en 2014, beaucoup de titres de presse évoquent le fait que le joueur suisse « Rentre un peu plus dans la légende ». Ici, le terme légende ne renvoie alors pas à une forme de conte qui se donne des airs de réalité mais implique que cet événement marque l’Histoire et sera encore commenté très longtemps après. Cela renvoie aussi à l’idée de légende personnelle comme récit épique de la vie d’un individu hors du commun et qui dépasse donc le statut d’humain ordinaire. Paul Maccartney est une légende vivante, Kirk Douglas un acteur de légende, etc. Il y a toutefois du commun à tous ces usages: qu’elle soit péjorative (quand c’est un synonyme de mensonge ou mystification) ou méliorative (quand il s’agit de célébrer l’extraordinaire), la légende est quelque chose qui reste et qui possède la forme d’un récit mythique. C’est le sens du titre du chef-d’œuvre de la science-fiction de Richard Matheson, le livre Je suis une légende. [Attention spoiler même si vous avez vu le film qui n’a rien à voir] Dans le livre Robert Neville est le dernier homme sur Terre et finit par s’apercevoir que les vampires qui ont remplacé l’humanité ont créé une nouvelle société qui semble viable et que l’on ne pourra plus jamais revenir en arrière. A leurs yeux, il est devenu une sorte de dangereux croque-mitaine qui fait trembler dans les chaumières, et finalement ils ont plus peur de lui que l’inverse. Il finit donc par se laisser tuer en se réjouissant qu’au moins son nom reste dans leurs histoires comme celui qui les terrorisait et dont même on finirait par douter de l’existence tant celle-ci parait lointaine et effrayante. Il est devenu une légende. Même s’il a vraiment existé il devient une légende au premier sens du terme, une histoire mythique de l’ordre du folklore. C’est toute la différence avec le film adapté de ce livre où le mot légende est utilisé pour parler de la vie épique de cet homme, soit le sens second. [Fin des spoilers, j’espère que vous en avez profité pour acheter ce livre !] Il y a déjà ici quelques points communs avec les creepypastas, puisque je l’ai dit, certaines sont si marquantes si bien pensées et documentées que même postés en premier lieu sur un site qui annonce la couleur de la non-véracité, qu’elles restent et finissent par être racontées comme vraies. D’autant plus si elles raisonnent avec certaines des peurs et des angoisses de l’époque.

C’est là qu’intervient la seconde partie de l’expression : « urbaines ». Quel rapport avec la ville ? Assez peu finalement, le terme urbaine est une figure de style, une métonymie (quand une partie significative représente le tout) pour évoquer la modernité. Cela permet aussi de s’opposer de manière assez discutable au folklore qui serait le propre de la campagne et implicitement du passé et à une sorte de sympathique (et condescendante) ringardise des terroirs vus comme l’ailleurs du proche. Les paysans qui croient en la magie dans le livre de Jeanne Favret-Saada évoqué dans l’article précédent sont dans le folklore, un peu arriéré, pas dans la légende urbaine qui tout de suite fait moins bloquée dans le passé. La ville est un symbole récurrent de la modernité dans ses qualités mais aussi et surtout dans ses vicissitudes poussées à l’extrême. Le genre cyberpunk et notamment les premiers écrits de William Gibson font souvent usage de l’urbanité comme symbole du désœuvrement d’un monde futuriste coupé de la réalité. On retrouve aussi cela dans Les Monades urbaines de Robert Silverberg, série de nouvelles décrivant une dystopie hyper urbanisée où les humains vivent majoritairement dans d’immenses immeubles abritant chacun près d’un million d’habitants et où les légendes et rumeurs vont bon train du fait de la proximité des individus. L’urbain c’est donc le contemporain et donc cela coïnciderait avec notre époque, et plus on fait comme si l’on ne croyait plus à rien d’autre que dans les signes de la modernité (technologie, villes, mondialisation, réseaux) plus les légendes à leur propos se font jour. Il s’agit alors d’un imaginaire profondément social et mouvant au grès de milieux, époques et transformations. C’est ce que résume bien Jean-Bruno Renard dans sa définition de légende urbaine au sein de son livre sur le sujet. Pour lui c’est « un récit autonome, présentant de multiples variantes, de forme brève, au contenu surprenant, raconté comme vrai et récent dans un milieu social dont il exprime les peurs et les aspirations » (P.6).

Quand je repense aux premières légendes urbaines que j’ai entendues plus jeune à l’école, dans les médias, dans des conversations et déjà sur internet, cela rentre clairement dans cette définition. C’est un sujet qui déjà me passionnait et je m’amusais à les compiler en les tapant sur une vieille machine à écrire (oui ne vous moquez pas on était avant l’ordinateur pour tous). Elles avaient toujours un fort écho lié aux zones d’ombres de notre société et aux inquiétudes de l’époque. C’est aussi l’une des raisons qui m’ont fait adorer la série X-files qui passait son temps à surfer sur les mythes, les folklores et autres légendes mais en les prenant comme vrais. L’une des plus marquantes pour moi à cette époque était l’histoire des seringues dans les cinémas. Comme souvent avec ce type d’histoire, je ne sais pas par qui et comment est elle est venue à moi. Un copain d’école avait dû me la raconter. Elle disait que dans des cinémas parisiens certaines personnes glissaient des seringues contaminées par le virus du SIDA dans les sièges pour que les spectateurs se piquent. A côté du fauteuil, on pouvait trouver un petit mot avec écrit « vous venez d’être contaminé ». Cela me terrifiait, on était au milieu des années 1990 en pleine époque d’émergence massive du SIDA dans l’espace médiatique comme problème majeur de santé publique. Comme pour les creepypastas des tas de sources étaient mobilisées, dont des policiers et des médias, en plus du fait qu’un cousin ou qu’un ami à la capitale avait attesté de la véracité de la chose. Et j’y ai cru. Comme on croit à une histoire lointaine, pas avec une énorme conviction mais avec un « pourquoi pas » nonchalant avant de passer à autre chose. Cela cachait évidemment une peur massive de la maladie et faisait resurgir la vieille peur du fléau universel qui frappe au hasard, qui peut toucher tout le monde même ceux qui se sentent protégés (alors qu’on disait que seuls les gays et les drogués pouvaient risquer d’être contaminés). Cela n’a fait que renforcer une forme de panique sociale autour de la maladie empêchant d’en parler sereinement et de s’attaquer aux véritables sources du problème.

Cette idée de légende urbaine comme expression paniquée et exagérée d’une peur qui touche une population a été très bien décrite par le premier chercheur qui s’est véritablement attaqué à la question : Edgar Morin à propos de la « Rumeur d’Orléans » qui a connu un énorme emballement médiatique à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Dans cette légende, il était question de traites des blanches, c’est-à-dire de femmes droguées et enlevées dans des cabines d’essayage de magasins de vêtements pour qu’elles soient livrées à un réseau de prostitution. Parfois, à l’origine d’une légende urbaine de véritables faits divers sont extrapolés (oui déjà on a retrouvé des reptiles dans des égouts) et changent de lieux et de temporalités, ici, rien du tout. C’est un ensemble complexe mélangeant fiction (un roman racontant une histoire proche a été publié juste avant), un emballement médiatique, la force du bouche-à-oreille et enfin une poussée antisémite (les magasins accusés étaient tous tenus par des juifs) qui est à l’origine de la chose. Comme une grande marée, une rumeur de ce type qui fonctionne est toujours la conjonction d’un grand nombre de phénomènes qui se renforcent et qui expliquent pourquoi l’une prend et l’autre non. La légende s’est finalement éteinte toute seule au fil du temps remplacée par d’autres histoires et de nouvelles peurs.

Ces histoires permettent de donner du sens à la complexité du réel et à l’inquiétude qu’il suscite et de stimuler l’imaginaire par la peur, elles donnent des débuts réponses, elles poussent à se méfier à se sentir actif, à être sceptique, à enquêter et surtout à faire circuler et donc à créer du lien par la médiation d’une bonne histoire simple courte et efficace. Elles fonctionnent de manière proche des théories du complot ou des récits policiers, et c’est pour cela que le sociologue Luc Boltanski les rapproche, il s’agit toujours de « mettre en question la réalité apparente, pour atteindre une réalité qui serait à la fois plus cachée, plus profonde et plus réelle » (P. 61). Elles font surgir l’étrange et le bizarre dans le quotidien de la même manière que le fantastique, pour faire réagir et en même temps combler les vides du réel et mettre en avant les éléments inexpliqués et/ou terrifiants. La différence avec les théories du complot est que ces dernières expliquent la réalité avec des raccourcis, alors que les légendes urbaines soulignent sa bizarrerie sans forcément chercher à expliquer. Il n’est jamais dit que les juifs sont en cause dans l’histoire de la rumeur d’Orléans, il s’agit juste de présenter des faits étonnants et chacun en tire ce qu’il veut. Au contraire, c’est bien eux qui sont visés dans bon nombre des théories « alternatives » sur les attentats du 11 septembre, ils sont la variable explicative. Il y a donc un effet de miroir : les théories du complot expliquent un événement incroyable mais vrai par une causalité falsifiée, tandis que les légendes urbaines utilisent une causalité falsifiée mais non fournie pour raconter un événement incroyable mais faux. L’événement vrai (l’attentat) est alors dû aux juifs (tout fait alors sens), et l’événement faux (l’enlèvement des femmes à cause de commerçants juifs) est juste une histoire dont il faut assoir la véracité en se basant sur des stéréotypes déjà ancrés (si y’a des juifs dans l’histoire, ça doit être vrai ils sont capables de tout).

Les creepypastas aussi jouent sur nos peurs, notre quotidien, elles aussi ont pour but de circuler, d’être transformées et fonctionnent sur le mode de l’enquête et de l’histoire rapportée mais considérée comme vraie. Elles s’inspirent des théories du complot, des légendes urbaines et de diverses formes fictionnelles qui tentent de donner à la fiction un statut de preuve documentaire. Cependant, on sait qu’on joue, on sait que le cadre est celui de la fiction sociale. On sait qu’il n’y a pas d’épisode caché des Simpson, pas de Slenderman, que Disney n’a pas laissé à l’abandon un parc d’attractions glauque. Et cela change tout. Elles peuvent alors être un outil utile pour dégonfler les rumeurs. Si on sait qu’on peut créer des histoires qui ont l’air si crédible, les faire circuler, créer de fausses preuves, de fausses explications, de fausses histoires incroyables qui répondent aux angoisses du moment et s’adaptent aux modalités de circulation du moment, alors on ne peut qu’être moins crédules quand d’autres histoires utilisent cette forme. Si quelqu’un vous dit « je sais voler » et vous montre qu’il se soulève de terre par la force de la pensée, vous pourriez devant cette preuve être enclin à le croire. Mais si avant vous avez vu des dizaines de fois un magicien le faire de manière encore plus spectaculaire et dire ensuite « je te rassure j’ai un truc je joue avec toi, avec ta perception, mais je ne te mens pas, je ne sais pas voler » alors vous serez plus aisément sceptique lors de la prochaine arnaque. C’est la même chose pour le lien entre creepypastas et légendes urbaines, en nous disant c’est faux, elles ne nous montrent pas le truc mais nous incitent à penser qu’il y en a un, et même à nous exercer nous aussi à la magie. Elles jouent le même jeu qu’Umberto Eco dans son roman Le Pendule de Foucault, où il s’amuse à trouver du sens partout et finit par nous montrer qu’il est facile de faire des connexions et de combler avec un peu d’imaginaire pour voir des complots ou des choses troublantes là ou il n’y a rien. On aime se raconter des histoires, en particulier pour combler les vides, les choses non expliquées. Hors, souvent la science est décevante parce qu’elle est pleine de vide et les scientifiques aiment ça, ils n’en ont pas peur c’est excitant. Mendeleïev laissait des cases vides sur sa table périodique pour des éléments non découverts dont il prédisait les propriétés et comme par magie on a fini (bien plus tard) par les découvrir ! Mais durant ce temps où il y a du vide il est tentant d’inventer des histoires pour combler. Un objet non identifié s’écrase quelque part ? On a vite envie de se dire que le gouvernement nous cache l’existence d’extraterrestres, c’est beau c’est pratique et ça fait une chouette histoire. Et puis on apprend après une longue enquête qui dure des années qu’il s’agissait d’un ballon servant à espionner les Russes, c’est moins rapide et c’est moins amusant ! Les creepypastas nous rappellent à quel point c’est amusant et nécessaire de se raconter des histoires et aussi paradoxalement c’est en les considérant comme des histoires et rien d’autre qu’elles sont bien plus que ça. Comme nous sommes une espèce qui n’aime pas le vide, qui n’aime pas laisser des cases, on peut toujours s’amuser à les combler, et en faisant ça consciemment on sait que c’est un jeu et donc on devient moins sensible à ceux qui veulent nous les faire prendre pour des réalités. Ce genre de jeu est tout sauf malsain, c’est tout le contraire. Changer l’histoire, combler les vides, remplir les trous (et comme je l’ai dit au début ils sont infinis), c’est ce que nous faisons tout le temps, c’est ce que font sur internet les fans de pop culture lorsqu’ils font des fanfictions. Et si finalement les creepypastas étaient les fanfics de la vraie vie ? Mais ça c’est pour le prochain épisode.

Ps : Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter les ouvrages que j’ai cités dans le corps de l’article, à regarder là série X-files, mais voici quelques œuvres ou essais en plus à regarder !
Le Chant des Stryges, série de BD commencée en 1997, série très efficace qui joue sur les théories du complot.
Urban Legend, film d’horreur de 1999, un slasher qui joue avec les légendes urbaines.
Légendes urbaines : Rumeurs d’aujourd’hui, sorti en 2002, livre co-écrit par Jean-Bruno Renard dont j’ai déjà parlé, excellent recueil de diverses légendes expliquées.
Noirs complots, sorti en 2003, très bon recueil de nouvelles compilées par le sociologue spécialiste de l’imaginaire social Pierre Lagrange.
Légendes urbaines, BD sortie en 2007 chez Dargaud, quatre légendes célèbres mises en scène.

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