UNE ANALYSE DU PHÉNOMÈNE DES CREEPYPASTAS – PARTIE 3.

par kitsunegari13

Et si les creepypastas étaient les fanfictions du monde « réel » ?

 

Nous voici déjà à la troisième et dernière partie de ce triptyque consacré aux Creepypastas. Et comme pour les deux précédentes cette pratique passionnante sera aussi ici un prétexte pour traiter d’autres manières de raconter des histoires. En particulier, dans ce dernier texte de la série je comparerai les creepypastas avec le phénomène plus connu des fanfictions qui émaillent internet depuis déjà de nombreuses années surtout en termes de rapport aux univers qu’ils soient fictionnels ou celui dans lequel nous vivons.

 

« Jouer c’est contempler le monde comme un artifice »
Vinciane Zabban d’après Georg Simmel (p.12)

Commençons par un rappel court des épisodes précédents car ils ont été publiés il y a déjà quelques mois et parce qu’ils étaient longs et denses (désolé !). Dans le premier billet, j’ai tenté de donner une définition du genre de la creepypasta, ces histoires le plus souvent effrayantes présentées sur internet sous la forme de récits qui ressemblent à des histoires véritablement vécues et documentées. J’ai du coup avancé l’idée que ces histoires tout en étant très ancrées dans les codes, usages et possibilités liées à la culture numérique se rapprochent aussi d’autres genres fictionnels, les œuvres où le récit est présenté comme un document authentique. Dans le second billet, j’ai rapproché les creepypastas des légendes urbaines qui possèdent de nombreux points communs avec ces récits numériques. Elles aussi jouent sur les peurs liées à la modernité mélangées à des folklores très anciens, elles aussi sont faites pour circuler et se donnent pour vraies. Sauf que les creepypastas jouent à « faire vrai » tandis qu’avec une légende urbaine, tout comme avec une théorie du complot, on essaie vraiment de convaincre que c’est arrivé comme ça. De ce fait, les creepypastas tout en étant dans un style et un registre proches peuvent au contraire nous aider à nous prémunir contre les effets ravageurs des légendes et relèvent de notre envie de combler les vides engendrés par ce que l’on ne comprend pas encore ou qui nous intrigue et nous fait peur. C’est là qu’intervient le lien avec les fanfictions.

Depuis des centaines d’années les philosophes, sociologues, anthropologues, éthologues et autres trucs en -ogue (les Pogs ça ne compte pas) ont tenté de définir le propre le l’homme. Le rire, la conscience de soi, le langage l’individuation, ou plus généralement la culture comme opposée à la nature, beaucoup de débats très intéressants, de fausses pistes et d’interrogations réflexives sur l’ontologie humaine. Loin de moi l’idée ou la prétention de rentrer dans le débat, mais si je devais donner une source principale de ce qui fait courir les humains, ce serait l’étonnement qui demande une explication. Le sociologue Bruno Latour dans un de ses livres phares, dit très bien que «comme toutes les sciences, la sociologie commence par l’étonnement » (Changer de société, refaire de la sociologie, p.33). C’est une phrase peut paraître banale mais elle me semble essentielle. C’est ce qui nous étonne en bien ou en mal qui nous fait nous arrêter sur quelque chose, nous fait briser un instant le flux du réel pour faire une pause et nous interroger et c’est de là que tout part. C’est probablement l’étonnement face à un éclair qui nous à faire comprendre le feu, et en sciences c’est le plus souvent face à des données étonnantes, c’est-à-dire contraires à ce que l’on pourrait attendre, que les analyses les plus intéressantes arrivent. C’est la recherche du pourquoi qui nous anime, et dans l’autre sens, le « pourquoi pas ? » qui nous intrigue. Pourquoi il n’y a pas autre chose que ce qui nous est présenté ? L’étonnement, le hors-norme, questionne la norme et l’habitude, et vouloir briser la norme même de manière imaginaire est souvent une aide précieuse à tout raisonnement explicatif. C’est aussi en partie pour cela qu’on fait des histoires, qu’on imagine d’autres possibilités, d’autres bifurcations, d’autres mondes, parce que les choses telles qu’elles sont paraissent étonnantes et le fait qu’elles existent comme telles plutôt qu’autrement l’est tout autant. Il est par exemple très étonnant que l’eau soit le seul liquide qui gèle par le haut. Oui, la glace flotte sur l’eau parce qu’elle est moins dense et vous ne verrez pas un lingot d’or solide flotter longtemps sur une masse liquide du même métal (souvenez-vous de la fin du Seigneur des anneaux !). Mais en même temps si on imagine que les lacs se mettent à geler par le fond, outre le fait que la pratique du patinage artistique devient très compliquée, la vie (qui est née dans l’eau) devient elle aussi très compromise. C’est le fait d’imaginer un autre petit réglage pour l’univers qui a fait comprendre aux scientifiques que celui-ci était essentiel pour l’apparition de la vie et donc pour l’apparition de notre étonnement.

C’est aussi de cet étonnement et de ce goût pour l’imagination d’autres possibilités que découle une grande partie de la culture populaire. Le carnaval moyenâgeux étudié par Mikhaïl Bakhtine dans son ouvrage sur Rabelais consiste en une exploration festive des possibilités de renversement sociaux et des limites de la morale. La fiction et la pop culture ont toujours joué de la fascination pour l’étrange, le bizarre et l’inexpliqué pour faire réagir un public avide d’étonnements. Les freakshow qui ont succédé au carnaval ont fait de même, tout comme le Grand Guignol cette salle de spectacle parisienne où les pièces de théâtre étaient emplies de meurtres horribles et où le public finissait couvert de sang. Avec d’autres outils et d’autres effets les creepypastas essaient aussi de nous surprendre et nous étonner, et d’imaginer ce qui aurait pu arriver tout comme les légendes urbaines vues dans le billet précédent. Et l’effet de vérité qui se dégage de ces histoires est aussi lié à notre envie permanente d’imaginer qu’autre chose, ou plus de choses. Et c’est aussi au cœur des fanfictions qui explorent les vides ou les possibilités non réalisées d’un univers de fiction. Ces écrits de fans qui partagent des histoires se déroulant dans un univers pré existant jouent avec ce qui n’est pas dit pour remplir les creux et même corriger ce qui ne leur plait pas. Henry Jenkins explique même que paradoxalement une fanfiction peut être parfois considérée comme une forme de commentaire critique de l’œuvre qui fait apparaître de manière subtile ce que le fan n’aime pas au sein de celle-ci. Lorsqu’un fan réinvente le passé d’un personnage, ou son orientation sexuelle, ou encore transpose ses aventures dans une autre époque, il essaie de nous montrer que cela aurait pu être crédible et tout aussi passionnant à suivre. Il nous invite à questionner les limites de la cohérence d’un univers de fiction et nous montre que tout cela n’est qu’un jeu, pas au sens où cela serait vain mais au contraire où cela ouvre de nombres potentialités d’agencement autre. Et même quand il ne change rien au monde et aux personnages mais par exemple nous en dit plus sur un personnage secondaire peu exploré dans l’œuvre, répond à des questions non résolues ou simplement invente de nouvelles aventures (comme de nouveaux épisodes pour une série), il montre qu’à partir de n’importe quelle base il est possible de trouver des manières d’ajouter plus de sens. Dans tous les cas, il se réfère à un objet originel (qui peut être non localisable comme un univers de fiction) et il le tord et le transforme mais toujours avec un regard sur sa forme originelle pour appuyer son récit et son propos. Pour cela les fans utilisent la notion de canon.

Cette notion est essentielle et va servir la comparaison avec les creepypastas. L’idée vient historiquement des nombreux pastiches, reprises et parodies de Sherlock Holmes par des auteurs autres qu’Arthur Conan Doyle. Il s’agissait de désigner par le terme canon (qui renvoie au terme canonique dans le domaine religieux) ce qui appartient à l’univers officiel de l’auteur et donc de distinguer cela des autres types de productions. Ces dernières pour filer la métaphore religieuse seraient alors apocryphes. Ce qui est canon dans le domaine des fanfictions est ce qui tente de respecter le plus possible l’univers de l’auteur sans le changer mais simplement en approfondissant des éléments ou en continuant l’histoire après sa fin officielle. C’est cela que j’ai nommé combler le vide de tout univers de fiction. La plupart des productions de fans tentent de respecter le canon, mais d’autres s’en éloignent considérablement. Cela ne vaut d’ailleurs pas que pour la pratique de la fanfiction, celle-ci incarne de manière concrète des choix interprétatifs qui peuvent être radicaux et critiques. Par exemple, il est courant que des fans déçus par de nouveaux récits officiels au sein d’un univers de fiction décident de les ignorer, ils sortent de leur canon de la même manière que certains évangiles sont sortis de la Bible au cours du temps. Pour moi par exemple, grand fan de l’univers, Indiana Jones 4 n’est pas canon, il ne rentre pas dans ce que j’accepte comme part de l’œuvre. Au contraire, la série des Aventures du jeune Indiana Jones est canon. J’ai fait mes choix. Pour de nombreux fans, la version révisée de Star Wars dans laquelle le personnage de Greedo tire en premier sur Han Solo dans la scène de la cantina de l’épisode IV n’est pas canon. Ils ne l’acceptent pas. Parfois, la version officielle finit par exclure des éléments, c’est le cas pour Jurassic World de Colin Trevorrow qui est une suite directe du premier film et fait comme si les deux suites n’existaient pas. Cette exclusion du canon est nommée par les fans krypto-révisionnisme. Encore une notion passionnante, qui exprime l’idée que l’on peut en tant que public, en tant que fan, choisir ce que l’on retient ou non d’une œuvre, pour en faire dans notre interprétation, un univers cohérent. C’est un énorme pouvoir que de pouvoir changer un monde par la simple volonté.

Et si l’on pouvait faire tout cela avec notre monde ? En explorer les possibilités pour le changer, en imaginer d’autres, et si l’on pouvait voyager dans des dimensions parallèles mais proches rien qu’avec notre imaginaire ? C’est le principe de l’uchronie qui se base sur le changement d’un petit détail pour explorer toutes les conséquences que cela aurait pu avoir. Dans son roman Voyage Stephen Baxter imagine par exemple que Kennedy ait survécu à l’attentat de Dallas et poussé à continuer l’exploration spatiale jusqu’à Mars dès les années 1970. On peut donc imaginer en utilisant un vocabulaire issu des fanfictions que notre monde, notre réalité telle qu’on la connait soit un canon avec lequel on peut ensuite s’amuser. Dans mon travail de thèse, j’ai souvent observé un lien historique entre la passion pour l’informatique, les mondes fantastiques et une forme de contre-culture américaine des années 1960. C’est parce que pour une partie des étudiants de cette époque avec l’informatique on pourrait comme dans la SF ou dans la fantasy mais à une échelle plus grande, créer des mondes à partir du nôtre afin de changer celui-ci en se basant sur ces expériences de pensées assistées. Une grande part de l’utopie geek originelle vient de cette idée. Ils considéraient notre réalité comme canon et voulaient d’abord la changer par l’imaginaire pour la changer réellement. On peut alors jouer avec notre histoire, notre cadre, notre univers et y insérer plus d’étonnement tout en se référant malgré tout à ce canon dont il ne faut pas trop s’éloigner pour que l’étrangeté paraisse crédible. On peut combler les vides de l’archéologie par l’étonnement plus immédiat en imaginant que des extraterrestres ont peuplé la Terre il y a des milliers d’années et ont transmis une partie de leur savoir aux humains. C’est la théorie des anciens astronautes ou comme l’appelle Jean-Bruno Renard (déjà cité dans le billet précédent à propos des légendes urbaines) du néo-évhémérisme théorisée par Erich Von Dänichen et bien mise en scène dans la série Stargate. Le problème avec notre histoire est qu’elle s’est déjà passée et celui avec notre monde est qu’il est déjà là, cela produit une inertie, c’est plus compliqué à changer alors on s’insère dans les petits vides, dans les choses laissées de côté ou alors on en imagine un totalement différent comme pour les fanfictions. Les fanfictions seraient alors pour les univers fictionnels ce que les uchronies ou les théories néo-évhéméristes sont pour notre monde, des moyens de jouer avec, malgré ses résistances parce que le canon possède une force indéniable. Dans le cas de la fiction, c’est parce qu’il est incarné par un auteur et par le droit, dans le cas de notre monde c’est parce que c’est le seul que nous avons directement à disposition. Quand on veut refaire l’Histoire, on est obligé d’accepter que ce n’est pas canon ou alors que ce qui est différent reste cohérent avec ce qu’on connait du passé. Comme le dit fort bien Mathieu Letourneux sur les jeux vidéo qui s’emparent d’évènements qui ont eu lieu, l’Histoire c’est le contraire de l’interactivité car celle-ci repose sur le fait de pouvoir agir pour changer les choses. Or, ce qui est passé ne peut être changé sans sortir du canon. Tous les romans (coucou Da Vinci Code), jeux (coucou Assassin’s Creed), films (coucou Stargate), qui reposent sur une « autre » lecture de l’Histoire, sur une Histoire secrète, expliquent notre présent par des éléments cachés mais ne changent pas radicalement son cours. L’avantage c’est que cela donne un cadre tout prêt qui ne demande pas autant de travail de création d’univers qu’un autre monde, par exemple un univers de fantasy. Comme le dit Letourneux « l’Histoire n’a pas tellement de valeur en elle-même mais comme un procédé parmi d’autres visant donner de la densité à l’univers de fiction. ».

Si notre monde peut être un univers de fiction ou fictionnalisé de manière ludique comme l’évoque la citation au début de ce texte, alors on peut avancer l’idée que les creepypastas sont en quelque sorte les fanfictions du monde réel. Des histoires d’amateurs créées sur internet, parfois très canon et qui respectent les règles connues de cet univers (Dead Bart Simpson cité dans le premier billet), ou parfois totalement éloignées de celles-ci et versant dans le fantastique (Slenderman). Tous comme les œuvres explorant une Histoire secrète ou un monde contemporain qui aurait gardé des traces de bizarrerie malgré la modernité, elles questionnent la teneur de la réalité en s’avouant comme jeux. Les plus crédibles, celles qui finissent en véritables légendes urbaines sont alors les plus canon, les plus proches de ce qu’on estime crédible, et ce qu’on estime crédible est très changeant, selon les individus et les époques. Lire des creepypastas c’est du coup en apprendre plus notre vision du monde, et sur les zones vides, les zones d’ombres à combler, dans un univers pourtant bien cartographié et dense, et qui provoquent en nous, ses habitants (à défaut d’être ses fans), un étonnement toujours renouvelé. Bref les creepypastas c’est vraiment canon !

Bonus :

Une vidéo de l’excellente chaine Youtube WatchMojo sur les 10 creepypastas les plus effrayantes.

Et la chaîne YouTube d’Axolott qui traque des histoires étonnantes et étranges qui pourraient être des creepypastas mais sont vraies et illustre bien un goût fort répandu pour les zones d’ombres.

 

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