Les mondes textuels du jeu de rôle par forum

par kitsunegari13

UNE AUTRE FORME DE PARTICIPATION COLLECTIVE EN LIGNE

Une illustration tirée du jeu de rôle Firefly. Parce qu'il y a pas de mal à se faire plaisir.

Une illustration tirée du jeu de rôle Firefly. Parce qu’il y a pas de mal à se faire plaisir.

Attention, phrase cliché de début de dissertation : Il y’a énormément de façons de créer et de raconter des histoires. Bien sûr, on peut répondre à cela que ce n’est pas tout à fait vrai et que les histoires obéissent à des structures récurrentes et assez datables. Stephen King explique souvent que Shakespeare a tout écrit et que le reste n’est que reformulation. Mais justement, ces reformulations peuvent prendre énormément de formes différentes. Certes, le triangle amoureux et la fatalité du destin existent depuis les tragédies d’Euripide jusqu’aux comédies romantiques contemporaines. Certes, les amours impossibles émaillent la fiction depuis très longtemps et ne sont que réinterprétés et il suffirait de très peu de réécritures pour que le monologue de Bérénice dans la pièce éponyme de Racine paraisse tout à fait contemporain. Mais justement si l’on recommence encore et encore c’est que la chose dite n’est jamais tout à fait la même ni tout à fait une autre (c’est beau non ? C’est français). C’est que bien évidemment les histoires sont liées au fait de vivre ensemble. Comme le dit l’auteure Lily Alexander dans son impressionnante somme transmédiatique sur la création de mondes fictionnelles, il s’agit de construction symbolique de communautés. Nous passons notre temps à travers les histoires qu’on se raconte ensemble à recréer un sentiment de communauté. Et je ne parle pas des histoires issues des industries culturelles, même si elles en font partie, mais des blagues qu’on raconte au bureau, des anecdotes qui font rire nos amis, des histoires qu’on invente pour endormir nos enfants. Toutes ces formes, du pentamètre iambique (j’adore cette expression !) aux films interactifs et autres jeux vidéo sont passionnantes parce qu’elles renouvellent sans cesse la culture tout en jouant sur les mêmes effets de base. C’est la même chose qu’en musique, on peut écrire des centaines de chansons avec les quatre mêmes accords, mais elles auront toutes leur propre personnalité tout en semblant légèrement familières.

Toute cette digression introductive pour dire que j’aime passer en revue des formes moins connues et plus participatives de raconter des histoires. Je l’ai déjà fait l’année dernière lorsque j’ai traité des web séries et des sagas MP3. Puis cette année j’ai déjà parlé des creepypastas dans une longue série de billets. Après une parenthèse sur le marketing il est temps donc de revenir à ces autres formes plus ou moins ludiques de partager des aventures. D’ailleurs d’autres textes vont venir sur le sujet (#teasing), mais pour l’instant il sera question du jeu de rôle par forum. Je n’en suis pas un énorme connaisseur comme je ne l’étais pas pour les sagas MP3, mais il m’est arrivé de le pratiquer, de lire beaucoup de parties, et bien sûr dans le cadre de mon terrain de thèse de rencontrer de nombreux pratiquants, ce qui me permettra d’en faire une petite présentation ici. L’avantage de cette pratique est qu’elle est à la fois tout à fait singulière et peu connue même par rapport au jeu de rôle classique (sur table comme on dit même si l’on peut aussi jouer par terre). Elle est aussi assez synthétique de pas mal de mes obsess…euh travaux sur la pop culture, les pratiques participatives et le fait de créer des mondes dans le contexte du numérique. Mais justement comme je l’avais dit précédemment avec la question du transmédia, il faut faire attention à la patine du « tout est nouveau » parce que c’est lié aux nouveaux médias. Ceux-ci ont largement facilité ou permis de renouveler des tas de pratiques mais tout n’est pas toujours absolument nouveau et on verra que c’est aussi le cas ici.

Alors c’est quoi un jeu de rôle par forum ? Bon, tout est dans le nom mais quand même. Tout d’abord, encore une fois ici il ne sera question que d’une toute petite définition et analyse du phénomène et je ne peux que vous renvoyer vers le travail de David Cicurel sur le sujet ou vers l’excellent site Infinite RPG qui présente très bien l’activité. Il s’agit donc de jouer à un jeu de rôle via une plateforme en ligne. D’ailleurs, il vaudrait mieux parler de jeu de rôle textuel, ou d’écriture parce que le forum n’est qu’un des moyens d’interagir à distance pour créer une histoire ludique. On rencontre en effet des parties sur des groupes Facebook (très en vogue), via différents outils de discussion instantanée du type Irc ou même par Skype en vidéo où non. Je range toutes ces pratiques de manière abusive dans le jeu de rôle par forum uniquement parce que c’est la forme que j’ai la plus rencontrée. Comment ça marche ? Et bien pour expliquer on peut partir du jeu de rôle classique où l’on se réunit avec des amis avec généralement quelques dès, un manuel, un maître du jeu, et aussi des chips et du coca (chut chut pas de marque!). Dans la version en ligne il y’a donc une vraie première grande différence avec une partie de jeu de rôle papier. Nous ne sommes pas co-présents. Les gens ne sont pas au même endroit au même moment. C’est ce qu’on appelle la dimension asynchrone. Si l’on pratique le jeu de rôle en ligne via des applications de discussions instantanées, il y a toutefois malgré tout une présence concomitante. On se donne rendez-vous à un horaire précis pour ensuite jouer ensemble chacun depuis ses pénates. Par contre sur un forum ce n’est pas le cas et c’est même à la fois tout le principe et tout l’intérêt. Ce n’est pas la seule différence avec un jeu de rôle papier, mais c’est tout de même la différence majeure dont découle un bon nombre des autres qui sont finalement pour la plupart des adaptations face à cette contrainte/avantage et à la forme de la plateforme.

Et cette forme ludique textuelle et asynchrone n’est pas nouvelle, ni sur internet ni ailleurs. On peut déjà penser à toutes les formes de jeux par correspondance. On connaît bien sur les jeux d’échecs et d’autres jeux de société classiques par échange de messages, lettres puis e-mails voire coup de téléphone et SMS où les joueurs donnent la position de leur pièce après un mouvement. Mais il existe depuis longtemps des formes encore plus élaborées. Dans les années 1960, l’archéologue John Boardman avait lancé une version « play by mail » du jeu de société populaire Diplomacy où les joueurs s’écrivaient pour annoncer leurs actions. Un peu plus tard, dans les années 1970, d’autres dispositifs de ce type se sont mis en place autour du socle de la communauté des joueurs de Wargame qui verra aussi émerger le jeu de rôle. Rick Loomis a ainsi contacté en 1970 un magazine consacré à ces jeux de guerre avec figurines et a proposé des parties asynchrones aux lecteurs à raison de 10 cents de paiement par tour. Et dès 1972 son jeu nommé Nuclear Destruction était aussi proposé par e-mail. En France dès les années 1980 des jeux par courrier plus ou moins élaborés se mettent en place, souvent soutenus par la communauté des premiers joueurs de jeu de rôle et notamment le magazine culte Casus Belli. Plusieurs associations de cette époque, comme Ludimail qui existe encore, encouragent et encadrent cette pratique. Aujourd’hui, il existe de nombreux services de jeux asynchrones par e-mails, on peut jouer à des histoires dont vous êtes le héros sur Twitter et même le bon vieux courrier (ah le plaisir de recevoir autre chose qu’une facture !) persiste et signe. Parmi les initiatives récentes, ma petite favorite est Rêve aux lettres, une start-up alsacienne (non je ne touche rien pour cette pub) qui permet à des enfants de vivre une aventure interactive en recevant des courriers et en y répondant. Le jeu de rôle par forum s’inscrit donc dans cet ensemble.

Si ses racines ne sont donc pas toutes numériques, certaines le sont néanmoins. Je l’ai dit, via les premiers dispositifs de courrier électronique on pouvait déjà très vite jouer, et c’est le cas aussi pour d’autres formes de discussions instantanées ou asynchrones sur les premiers réseaux. L’exemple classique de l’histoire des jeux en ligne est celui des MUD pour multi-user Dungeons. Il s’agissait de jeux textuels en ligne ou une interface nous présentait des descriptions de lieux et de rencontres et où l’on pouvait interagir en écrivant les actions du personnage qu’on incarnait. Les MUD, très inspirés de Donjons & Dragons sont les ancêtres de tous les jeux textuels numériques, mais aussi des futurs univers virtuels partagés comme le pionnier Habitat de LucasFilm. Ce qui est encore plus proche des futurs jeux par forum ce sont les jeux faits par BBS. Les BBS ou Bulletin Board Systems étaient des serveurs qui permettaient de mettre en réseaux différents ordinateurs à la fin des années 1970 et sont très largement à l’origine de ce que deviendra ensuite internet puis le World Wide Web. On pouvait y échanger des données, s’y envoyer des messages, lire les news et on y trouvait les ancêtres des futurs forums de discussions. Et bien sûr très vite de nombreuses parties de jeux de rôle se sont mises en place par l’intermédiaire de ce système. Même chose pour Usenet, un autre grand système pionnier qui permettait de s’écrire et donc de faire des jeux textuels.

Tout ça pour dire que les jeux de rôle par forums ne sortent pas de nulle part et sont au cœur d’une convergence de pratiques finalement pas si nouvelles et qui s’inscrit dans une culture ludique et participative bien ancrée. D’ailleurs ils sont souvent utilisés et joués en eux-mêmes mais peuvent aussi faire office de complément transmédiatique et participatif à des jeux et univers existants. Beaucoup de ces jeux sont issus de mondes fictionnels et d’œuvres bien connues, Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, Avatar the Last Airbender etc. Ils sont alors de véritables fanfictions interactives et qui permettent une construction de l’histoire moins solitaire que celle des fanfics classiques. Cette pratique est aussi très présente au sein des jeux en ligne de type MMORPG qui sont eux-mêmes issus des jeux de rôles textuels des années 1970 (tout fait sens). Beaucoup de joueurs, en particulier sur les serveurs roleplay (où l’on joue véritablement son avatar en tant que personnage) vont ajouter à leur pratique du jeu vidéo avec interface graphique celle d’une incarnation de leur avatar dans les forums du jeu. Parfois cela prend des formes très élaborées et de véritables campagnes ou aventures parallèles et/ou complémentaires se mettent en place au sein d’une guilde, parfois, plus simplement, les joueurs profitent du forum pour présenter leur personnage en longueur avec son histoire, son parcours et ses différentes caractéristiques. On a alors affaire à une véritable fiche de personnage.

C’est d’ailleurs faire cette fiche qui est la première étape de tout jeu par forum même lorsqu’il n’est pas lié à une autre pratique ou à un univers préexistant. Alors bien sûr il y a une étape avant, celle de choisir un jeu. Pour cela de nombreux portails existent et chacun en fonction de ses goûts pourra choisir celui qui l’attire. Pour que ce choix soit plus simple, et comme souvent avec le jeu de rôle même papier, une description de l’univers et des illustrations évocatrices sont généralement présentes dès la page d’accueil et dans le reste des pages. En fonction des codes génériques évoqués ainsi que du titre, du nom du monde, puis des règles de fonctionnement chacun peut ensuite se tourner vers le jeu qui lui fait le plus envie et se laisser guider par les instructions mises en avant sur le forum qui se présente comme un forum classique. Ensuite, c’est là que les choses sérieuses commencent il faut se lancer, rejoindre une campagne ou en créer une en se pliant aux règles en vigueur. Elles sont souvent moins strictes que les jeux de rôles classiques (généralement pas de lancer de dès) mais sont toutefois présentes et importantes. L’étape qui consiste à trouver des partenaires de jeu est souvent difficile au début, tout forum à tendance à ressembler à une petite communauté avec ses habitudes ses piliers, ses codes non écrits, mais une fois tout cela acquis les choses deviennent de plus en plus fluides. On peut déjà commencer par simplement lire ce que font les autres, comme pour toute forme participative intense et très engageante il y a beaucoup de lecture pour peu de production effective (selon un ratio aux alentour des 80/20% que l’on croise souvent en sciences sociales). Certains ne passent que très tardivement à l’écriture et restent peu participants mais se délectent de la lecture des aventures des autres et pourquoi pas. Comme le dit David Cicurel dans sont étude citée plus haut, la qualité et les facilités d’écriture sont une des clés du bien jouer dans ce type de pratique. Certains ne seront donc pas aussi à l’aise que d’autres pour cela (peur de faire des fautes, de mal écrire, de mal jouer) mais ils trouveront toutefois leur place en aidant le groupe, en animant la communauté (il y a toujours un espace de discussion « autre » et non Roleplay) pour d’autres tâches et en lisant. L’autre critère important pour les joueurs est la qualité et la cohérence de l’univers (un élément que j’ai noté dans ma thèse comme fondamental dans le rapport ludique à la culture des geeks). C’est pour cela que s’accrocher à des genres bien établis où à des mondes déjà bien pensés et développés est plus aisé, mais cela repose aussi sur les joueurs qui doivent respecter cohérence et logique de l’univers sous peine d’être critiqués ou simplement de ne pas trouver de partenaires. Contrairement à un jeu de rôle classique (et c’est un point important), il n’y a pas dans le jeu de rôle par forum de MJ de maître du jeu qui chapeaute chaque partie. Mais il y a des modérateurs, comme dans tout forum, qui veillent au bon fonctionnement global et aussi une autorégulation très intéressante à observer.

Je ne vais pas rentrer plus en détail dans la description, d’autres l’ont fait bien mieux et il faut surtout tester si cela vous fait envie. Le grand intérêt de cette pratique c’est qu’on peut le faire tous les jours mais à son rythme et à ses horaires (même si pour le respect des autres il est bien de ne pas trop attendre pour répondre). C’est, je l’ai dit, la différence majeure avec le jeu de rôle classique ce qui en fait d’ailleurs pour beaucoup de rôlistes que j’ai croisés une pratique de complément (sans que ça n’ait rien de péjoratif) qui permet de pallier son envie de jeu entre deux parties. Cela permet aussi, tout comme le jeu sur mobile ou en Flash, d’insérer des moments ludiques dans la vie quotidienne, au travail, entre midi et deux, trente minutes le soir avant de se coucher, etc. L’engagement à la carte possible grâce à cette forme est sa grande force et lui permet de créer des micro parenthèses d’évasion dans la vie de tous les jours sans passer des heures à organiser une longue partie.

Par la suite, certaines personnes qui se sont rencontrées sur ce type de jeu peuvent finir par organiser des IRL (rencontre dans le vrai monde de la réalité véritable) et jouer ensemble à des jeux de rôle papier ou à des adaptations de leur univers de jeu par forum à l’aide de système de règles génériques (qui peuvent s’appliquer à tout univers). Bref c’est une pratique riche, sociale, dense, et à engagement variable qui permet de créer des histoires avec d’autres et de vivres des aventures épiques le temps de sa pause déjeuner du midi avant de retourner au bureau. Cela montre que lorsqu’on est passionné on trouve toujours de moyens de jouer, de s’immerger et de créer de manière collective et c’est toute la beauté de ce type de pratiques. Alors, si je vous ai fait envie baladez vous sur les internets vous trouverez de quoi combler vos envies d’écrire, de jeu et de partage.

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