IMAGINAIRE DE LA FRONTIÈRE ET CULTURE GEEK PARTIE 1

par kitsunegari13

Explorer l’inconnu, une matrice de la pop culture

 

Il faut toujours se méfier des mono explications d’un ensemble de phénomènes culturels et sociaux comme si la vie humaine était analysable comme on analyse l’origine de l’univers, avec un point d’origine unique. Pourtant, il est clair que la thématique de la frontière (et surtout le fait de la repousser), l’imaginaire qu’elle transporte et le halo de représentations que cela implique est un élément central de ce que l’on appelle la culture geek. Se pencher sur ce thème permettra en plus de rapprocher aspects fictionnels (science-fiction, fantasy) et technologiques de ce mouvement. Tentons donc de revenir aux sources, « where no man has gone before ».

 

 

« Space the final frontier. These are the voyages of the starship Enterprise. Its continuing mission: to explore strange new worlds, to seek out new life and new civilizations. To boldly go where no man has gone before ». Ah, que cette accroche fait rêver. Vous l’aurez deviné, il s’agit de l’introduction de la série originale Star Trek. En quelques mots elle résume fort bien tout l’imaginaire et le sense of wonder de l’âge d’or de la science-fiction. Aller au-delà du connu, pour trouver de nouvelles frontières et les repousser encore et encore afin de rendre connu l’inconnu dans une quête infinie. Les quatre premiers mots en particulier sont très évocateurs, renvoient à un imaginaire spécifique, celui de la frontière. C’est un mot qui revient souvent lorsqu’il s’agit de justifier l’exploration spatiale en particulier face à un public sceptique face à ce que cela peut coûter. Un argent qui pourrait, selon les détracteurs, être utilisé pour construire des hôpitaux et des écoles plutôt que d’aller plus loin vers un inconnu qui ne nous apporte pas grand-chose à moyen terme. Il y a des tas de manières de désamorcer cet argumentaire : tout d’abord, par rebond, la conquête spatiale a permis énormément de découvertes qui nous sont utiles au quotidien, ensuite le budget d’une institution comme la NASA n’a jamais été aussi bas et ce n’est pas près de s’améliorer (quand on le compare aux budgets militaires, on peut se dire qu’il est là l’argent des hôpitaux). Mais tous ces arguments ne sont rien à côté de celui qui est le plus utilisé et probablement à raison, le désir humain d’exploration, de connaître plus, d’aller toujours plus loin. Là aussi, il ne faut pas être angélique, ce désir pur est un fantasme qui n’a jamais vraiment existé, quand les États-Unis ont posé le pied sur la Lune, c’était dans le cadre d’une lutte sourde avec l’URSS. Et si l’on remonte plus loin, si Christophe Colomb a voulu aller au-delà de l’océan ce n’est pas juste pour la beauté de la découverte mais aussi par goût de la richesse et sous l’impulsion de manipulations géopolitiques d’une Espagne en quête de pouvoir (et on peut parler des désastres de la colonisation). Malgré tout, il y a bien dans cette idée de faire toujours un pas au-delà, quelque chose qui fait rêver beaucoup de monde, moi le premier. Ainsi lors de ses premiers pas sur la Lune l’astronaute David Scott (Apollo 15) a lancé des mots encore plus clairs que ceux d’Armstrong : « Alors que je me tiens ici dans les merveilles de l’inconnu à Hadley, je crois réaliser qu’il y a une vérité fondamentale de notre nature. L’Homme doit explorer. Et ceci est l’exploration à son summum ». Et cette idée, même si elle cache, des réalités politiques beaucoup plus complexes et contestables, irrigue la culture populaire moderne et cet ensemble hétéroclite qu’on appelle culture geek. Alors plutôt de faire de ce type d’imaginaire un universel anthropologique et d’aboutir à un désagréable « de tout temps les hommes » on peut se pencher sur comment ce thème en est venu à imprégner à ce point nos représentations.

Comme toujours si vous me lisez régulièrement, revenir à l’origine de quelque chose d’important dans la culture geek, c’est revenir aux pulps, ces publications feuilletonantes américaines des années 1920/1930. Je l’ai dit souvent dans la plupart de mes écrits les pulps sont le lieu où se sont formés la plupart des codes matriciels de tout ce qu’on nomme les « œuvres de genre » : Western, polar, science-fiction, fantasy, horreur… Or l’histoire commune des pulps et de ces genres est indissociable de l’idée de frontière à repousser. Pour le western c’est évident, ce genre est imprégné de la conquête de l’Ouest, et donc de l’idée de repousser la frontière de la « civilisation » (alors que revoilà la colonisation occidentale !). La mythification de cette conquête est aujourd’hui au cœur de la représentation que les Américains ont d’eux-mêmes. Elle est pleinement inscrite dans la construction sociale de l’identité de ce pays (les travaux d’André Kaspi donnent une bonne idée de ça, vous pouvez aussi aller voir du côté de cet article éclairant dont l’un des chapitres s’intitule fort justement «Le mythe de la nation frontière »). En cela, les États-Unis et leur culture populaire s’inscrivent dans une tradition qui nous vient du XIXe siècle, celle du roman d’aventure et d’exploration. On se souvient chez nous de Jules Verne qui s’en est fait une spécialité mais l’on peut aussi citer les romans de Henry Haggard et notamment Les Mines du Roi Salomon, qui présente l’archétype de l’aventurier (le héros, Allan Quatermain, est l’un des modèles d’Indiana Jones) à la découverte de contrées lointaines et pré modernes ou règnent magie, créatures dangereuses et bien sûr femmes noires sensuelles et sauvages. De nombreux chercheurs ont souligné le racisme sous-jacent dans ces romans à l’orientalisme exacerbé destiné à l’évasion des peuples occidentaux qui voyageaient encore peu et aiment à s’imaginer l’étrangeté de l’ailleurs pour mieux justifier leur envie de le civiliser. Les pulps se sont largement inspirées du roman d’aventures de la fin du XIXe siècle. Et l’on retrouve clairement dans le western ce fantasme de la terre encore sauvage où les hommes (les vrais, devrais-je rajouter) vont pouvoir révéler leur valeur et leur sauvagerie enfouie habituellement dans les lambris et le confort de la civilisation. Tout cela est simplement transcrit dans le contexte de cet immense et jeune  pays que sont les États-Unis, deux caractéristiques qui en font un cadre tout choisi pour le déploiement d’un tel imaginaire pour se construire dans sa singularité. Bien sûr, beaucoup d’auteurs ont été par la suite conscients du caractère quelque peu mythifié de ces représentations et de ces codes génériques et les ont détournés pour mettre en avant les horreurs véritables de cette conquête héroïque et ont traité le genre avec plus d’ironie, mais la forme renvoie toujours à ces origines.

 Mais cela ne s’arrête pas à l’exemple évident du western, tout le reste découle de cela. Quand ce genre commence à connaître un succès massif dans les pulps, la frontière au sein du pays n’est déjà qu’un souvenir lointain raconté par les anciens comme des contes. C’est justement la disparition de cet inconnu structurant qui a poussé à se tourner vers la fiction pour le reconstruire. Si bien des critères peuvent expliquer l’émergence de cette littérature populaire, on peut noter que ce n’est certainement pas un hasard si elle apparaît justement au moment où les Américains n’ont plus grand-chose à conquérir à l’intérieur de leurs frontières. C’est la thèse de William Svitavsky et Julian Chambliss pour qui « la perte de la frontière a dérobé aux Américains le cadre qu’ils avaient utilisé pour créer leurs traditions économiques, sociales et politiques » (ma traduction). C’est l’imaginaire de la frontière à repousser qui a donné aux habitants des États-Unis leur sentiment d’appartenir à une même communauté malgré leurs origines diverses. Et quand la limite n’est plus là, il faut en recréer d’autres pour se sentir exister (coucou Donald Trump et le Mexique). Selon les auteurs, cela s’accompagne, au début du XXe siècle, d’un changement dans la représentation de la masculinité, puisque nous entrons dans une culture où celui qui fait avancer la société n’est plus le cow-boy viril et musclé mais l’ingénieur et l’intellectuel. On voir alors poindre la future figure du geek/nerd dont j’ai déjà parlé, éternel outsider dans un pays ou l’homme idéal est encore le cow-boy.

Alors, toute la pop culture va tenter de recréer de la frontière aussi imaginaire soit-elle. Regardez l’archétype de la série culte : Firefly de Joss Whedon. Il s’agit d’un western spatial où les héros luttent pour leur liberté aux frontières d’un univers contrôlé par une grande entité soi-disant civilisatrice. Est-ce un hasard si celui que l’on appelle souvent le roi des geeks, et qui rentre dans le phénomène typique de ces dernières que j’ai nommé les auteurs-fans, s’inscrit dans cette tradition ? Je ne pense pas. Cette série incarne le fait que la frontière est finalement le véritable cadre structurant de bien des éléments issus de la culture geek, et que l’on peut changer le décor tant qu’on décrit des aventuriers qui repoussent l’horizon, quitte à mélanger les genres. Whedon ne fait que rejouer ce qui faisait le succès du cycle de Mars d’Edgar Rice Burrough publié d’abord dans les magazines pulps vendues en kiosques, où un vétéran de la guerre de Sécession, figure classique d’aventurier de l’ouest, se retrouver sur la planète Mars. Star Wars parle aussi souvent de cela (et finalement beaucoup des reproches faits à la prélogie pourraient être résumés au fait qu’on cesse de s’intéresser à la périphérie pour aller vers le centre de la civilisation galactique). Le space opera, genre né dans les pulps, traite constamment de l’idée de frontière et Star Trek cité eu début n’en est qu’un exemple parmi tant d’autres. Il a l’avantage d’être plus utopique et moins manichéen dans sa représentation de l’étranger. Mais l’on peut citer aussi évidemment Stargate qui s’inscrit dans la même veine et énormément d’autres (jusqu’à Starship Troopers de Paul Verhoven summum de l’ironie face à cet imaginaire conquérant). Les auteurs William Svitavsky et Julian Chambliss cités plus haut vont encore plus loin puisque pour eux l’arrivée dans les pulps de la figure du détective hard boiled que l’on retrouvera plus tard dans les films noirs, n’est qu’une traduction urbaine de la figure du cow-boy pour qui la ville est le nouvel espace de ses errances. La ville serait une nouvelle frontière mais une frontière refermée sur elle-même, fractale et donc infinie tout en étant close comme dans le film Dark City (chef-d’œuvre !). Et du héros urbain et solitaire, au superhéros qui viendront remplacer les protagonistes pulps dans les pages des comics il n’y a qu’un pas. Les histoires de pirates fort populaires dans la culture populaire, dès cette époque, s’inscrivent aussi dans ce jeu avec les frontières (écoutez les discours de Jack Sparrow dans Pirates des Caraïbes, il n’est que nostalgie pour la cartographie du monde et la perte de l’inconnu).

La culture populaire américaine (et plus largement anglo-saxonne), et, par voie de conséquence la culture geek, sont entièrement structurées par une forme de paradoxe: une volonté de cartographie permanente des mondes imaginaires et en même temps une nostalgie des temps où il y avait encore de l’inconnu à explorer. On retrouve cela pleinement aussi dans l’autre grand genre labellisé geek né dans les pulps, la fantasy où les fans adorent rêver durant des heures devant des cartes et des noms de lieux que l’auteur n’a pas encore vraiment évoqués mais qui semblent présents et donnent de la densité et de la complexité à l’univers. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si dans un grand nombre de livres et films de fantasy (en particulier pour la jeunesse), la frontière est véritablement symbolisée par un point de passage précis dans notre monde. Une armoire dans Le Monde de Narnia, un quai de gare spécial dans la saga Harry Potter, un livre dans L’Histoire sans fin, etc. Au-delà du fait que cela corresponde à l’étape fondamentale du seuil dans la structure des contes classiques (reprise par tout Hollywood sous la forme du voyage du héros théorisé par Joseph Campbell), il s’agit toujours d’emmener le public vers l’autre monde en lui montrant qu’il existe un véritable moment de passage à franchir. Ce passage, ce moment on l’on sait que plus loin il y a quelque chose de nouveau, de dépaysant, d’excitant et d’effrayant est souvent l’un des meilleurs moments et le fait de ne pas tout montrer où au moins de prendre le temps d’apprécier la frontière est une des forces des récits de genre. Un auteur ne peut pas tout montrer d’un autre monde mais il peut nous faire sentir que là-bas, au-delà, il y a quelque chose qui nous attire et cela est présent depuis très longtemps. Tolkien avait très bien compris cette problématique lorsque dans une de ses lettres il explique qu’« une partie de l’attrait du S[eigneur] [des] A[anneaux] est due, je pense, aux aperçus d’une vaste Histoire qui se trouve à l’arrière-plan : un attrait comme celui comme celui que possède une île inviolée que l’on voit de très loin, ou des tours d’une ville lointaine miroitant dans un brouillard éclairé par le soleil. S’y rendre c’est détruire la magie ». Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet, mais le maître a encore une fois tout résumé bien mieux que moi. Il n’y a que Tolkien pour ne pas comprendre pourquoi son œuvre à connu un si grand succès parmi les étudiants des années 1960 nourris de comics et ayant grandit en lisant les pulps de leurs parents, sans le savoir il avait touché quelque chose et avec cette citation il résume bien l’attrait du lointain présent dans les œuvres geek depuis les origines. Cependant la culture geek ce n’est pas que de la fiction, c’est aussi tout un imaginaire et des pratiques liées au numérique et au virtuel, la notion de frontière aurait-elle aussi une influence dans ce domaine? On le verra la prochaine fois (spoiler : c’est oui !).

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