AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 1

par kitsunegari13

Les termes du débat

 

pop-culture

Culture populaire, en voilà une expression compliquée et pleine d’écueils. On ne cesse de l’utiliser, tant dans la vie quotidienne (sous la forme « pop culture »), que dans les travaux académiques, et pourtant il est très dur de la définir. Elle fait partie de ces expressions trompeuses parce que tout le monde voit en gros ce que c’est et donc cela permet de se faciliter la vie sans tout expliquer, mais en même temps, elle reste très floue. Pour pouvoir en faire le tour il faudrait déjà savoir clairement ce qu’on entend par culture, et là on n’est pas couché, mais aussi par populaire, et là on n’a pas fini de faire des cauchemars. Et si, comme souvent, le mieux pour approcher une expression aussi ardue était de remonter le temps, en particulier avant la naissance des industries culturelles ? C’est ce que l’on va faire ici, mais d’abord il faut essayer tout de même de trouver des éléments conceptuels pour savoir quoi chercher et à quoi s’attendre. On verra ensuite dans la seconde partie des exemples de ce que pouvait être la culture pop préindustrielle à partir des éléments établis en première partie

C’est une des questions qui me reviennent le plus souvent, tant dans les conférences grand public qu’avec mes collègues chercheurs. Mais comment vous définissez la culture populaire, et en particulier est-ce que c’est la même chose que la culture médiatique, que la culture de masse ou que la culture industrielle contemporaine ? Le grand public me demande ça parce qu’il est toujours intéressant de mettre précisément le doigt sur ce que l’on aime, et les gens ressentent bien que les médias et l’industrie ne sont que la partie émergée. Les collègues me font la remarque de manière plus critique (à juste titre) quand j’utilise l’expression à foison dans mes textes en la prenant comme allant de soi et en l’assimilant aux autres expressions citées plus haut.

 Au grand public, dans les conventions ou les médiathèques j’ai ma réponse toute faite, elle vaut ce qu’elle vaut, elle est devenue un peu routinisée, et en tant que telle elle mérite une remise en cause pour ne pas devenir un impensé. J’explique aux gens que non la culture de masse et la culture populaire ce n’est pas la même chose, que les deux se croisent se rencontrent se chevauchent mais qu’elles ne se recoupent pas toujours. Dans les deux cas, quand on utilise ces expressions on parle souvent d’objets ou d’artistes qui ont un grand succès, et là elles se recoupent. Un chanteur populaire, et un chanteur issu de l’industrie de la musique ce n’est pas tout à fait pareil mais on voit bien qu’ici et maintenant c’est le plus souvent la même chose. Et, même les tentatives de nous laisser penser le contraire sont souvent des illusions. Par exemple, les chanteurs populaires issus d’un crowdfunding comme Grégoire (Toi + Moi, ça y est vous l’avez dans la tête) sont en réalité largement soutenus et lancés par de grandes majors derrière ces opérations plus marketing que directement financières. Mais ce lien évident ne l’a pas toujours été. La grande tradition de la chanson réaliste française du début du XXe siècle par exemple, sur laquelle a travaillé Catherine Dutheil-Pessin est avant tout un art de la rue qui a même longtemps coexisté avec l’industrialisation de la culture avant que la figure de Piaf (Edith, pas l’oiseau) ne vienne tout fusionner. Donc, quand on me demande où est la culture populaire qui n’est pas industrielle lors de mes conférences ma réponse toute faite est simple, partout. Je demande en particulier aux gens s’ils se sont déjà amusés à inventer des histoires pour endormir leurs enfants le soir. La réponse est le plus souvent oui, alors j’ajoute que ça, c’est de la culture populaire, c’est de la culture ordinaire, quotidienne, éphémère, et créée par les gens pour les gens dans un cadre de sociabilité. C’est d’ailleurs ce qu’explique aussi Neil Gaiman (oui, je le cite dans un article sur deux), pourtant partie prenante de la culture industrielle puisqu’auteur à succès, lorsqu’il explique dans l’introduction d’un de ses recueils de nouvelles que son credo dans la vie, sa maxime, c’est « nous avons le devoir de nous raconter des histoires ».

Vous allez me dire, bon okay, très bien, les histoires qu’on se raconte le soir c’est ça la culture populaire mais ce n’est pas vraiment une définition très conceptuelle, tu réponds quoi quand c’est des chercheurs qui te posent la question ? Alors, d’abord je vous répondrais laissez-moi écrire mon texte tranquille, ensuite je n’ai jamais dit que je donnerai une définition ultime, et enfin c’est compliqué. Sur la différence avec la culture industrielle, rien ne vaut la définition de John Fiske, donc je vous la remets telle quelle « La culture populaire est faite par le peuple, non pas produite par les industries culturelles, tout ce que l’industrie peut faire est produire un répertoire de textes ou de ressources culturelles » (Understanding Popular Culture, p. 24, ma traduction). J’adore cette phrase, elle résume une grande partie de ma démarche, mais il faut bien avouer qu’elle a ses limites, elle ne définit la pop culture qu’en fonction de l’autre, celle des industries. Elle met très bien en avant l’idée de braconnage textuel chère à Michel de Certeau, c’est-à-dire le fait qu’il n’y a pas de trésor (un sens ou un usage parfait) à trouver dans un texte. Il n’est que le sable, c’est vous qui êtes le trésor et venez l’enterrer et ensuite jouez la surprise quand vous tombez sur un coffre (oui, je sais c’est beau). Elle permet de penser la culture comme un lieu de pouvoir et de contre-pouvoir où se joue une partie d’échec ambigüe entre nous et le système producteur de formes médiatiques dans le monde contemporain. Mais qu’en était-il avant, avant la presse à imprimer qui a permis au début du XXe siècle d’accroitre énormément le tirage des livres et journaux ? Peut-être que passer par quelques détours historiques permettront d’y voir plus clair, mais pour pouvoir faire ça il faut partir de quelques éléments qui nous donnent des pistes pour savoir que chercher et où chercher.

Si on a tendance à définir la culture populaire en creux, c’est-à-dire par rapport à celle qui ne l’est pas, ou moins, ou n’est pas symboliquement attachée aux enjeux et préoccupation de la majorité de la population, ou est produite par les industries, ce n’est pas pour rien. En effet, rien n’est jamais hermétique (sauf l’écriture de certains chercheurs), tout circule, tout se répond, et penser la culture comme trace des rapports entre des groupes, rapports de forces, de lien, d’envie, de domination, est le cœur des travaux de la sociologie du domaine. Cela peut mener à des extrêmes : Bourdieu par exemple. Sa théorie est d’une richesse incroyable et assez indépassable qu’il s’agit de penser la domination d’une élite culturelle sur le reste de la population et donc la construction par ce biais des hiérarchies culturelles. Le souci, comme d’autres l’ont dit bien mieux que moi, c’est que son approche à tendance à réifier, à figer, la valeur des objets culturels qui permettent de se distinguer. Du coup elle pense uniquement la culture du peuple comme une culture dominée de fait (ce qu’elle est) sans s’intéresser à l’énorme richesse qu’elle contient en l’état malgré son statut subalterne dans la société. Au mieux, cette culture peut être reconnue grâce à processus de légitimation qui permet à des objets d’être acceptés par les élites et donc de ne plus être de fait tout à fait populaires. Bourdieu, c’est passionnant quand il s’agit de penser la manière dont les élites fonctionnent et se distinguent, mais comptez pas sur lui pour vous dire que les gens qui collectionnent les posters de Claude François sont aussi des gens qui peuvent avoir des choses à nous apprendre et qu’ils ne sont pas uniquement des victimes du système. Ça ce sont les cultural studies qui nous l’ont apporté, depuis notamment les travaux de Stuart Hall. Alors attention, ces gens ne nous disent pas que tout est beau et rose dans la pop, mais qu’il peut être intéressant de se pencher aussi vraiment en détail sur comment les choses fonctionnent du côté des dominés : comment ils arrivent malgré tout à vivre, à avoir du plaisir, à se construire des identités, et même à se servir eux aussi de la culture comme outil de distinction, d’affirmation et de revendication, mais autrement.

Bref le point commun de tout le monde c’est bel et bien que la culture et la manière dont on se l’approprie c’est avant tout le reflet des enjeux de pouvoir, toujours, tout le temps, à tous les étages. Même les geeks qui dans ma thèse rejetaient toute métaphore politique dans les œuvres de fictions pour mettre en avant de manière antinomique l’immersion et le plaisir ludique (une posture très très récurrente) sont dans ces enjeux. Par exemple, s’ils peuvent se permettre de rejeter la question politique en dehors de leur approche de la culture c’est justement parce que la culture geek est plutôt originellement une sous-culture de dominants, d’hommes, blancs hétéros issus de la petite bourgeoisie. Pas la classe intellectuelle qui détient les clés de la haute culture, mais quand même des enfants d’ingénieurs et de cadres techniques qui ont un certain pouvoir d’achat et n’ont plus les complexes très bourdieusiens de se dire « bouh on est pas des vraies élites parce qu’on aime pas le théâtre et l’opéra classiques ». Ils sont dans une position d’entre-deux bizarre qui fait qu’ils rejettent la haute culture mais ne se sentent pas du tout dominés culturellement et donc n’ont pas besoin de revendications politiques. Cela explique aussi par exemple le fait que certains ont du mal quand des « vrais » dominés se revendiquent de cette culture (femmes, non-blancs, queers). De plus, le côté ultra fan de ces geeks fait qu’ils vont revoir dix fois Star Wars plutôt que d’aller voir un nouveau film de science-fiction moins bon. Ça aussi c’est un geste intéressant, la culture industrielle est faite pour le renouvellement, il faut racheter des billets, racheter des DVD, pas revoir toujours les mêmes, c’est une forme de résistance à l’obsolescence culturelle rapide. Bon, l’industrie a trouvé comment répondre à ce souci grâce aux produits dérivés et autres reboots, mais on voit bien justement que ça lui a posé un problème. Donc, même les plus simples des gestes culturels (revoir Star Wars pour la 15e fois sur un vieux DVD, et mettre en avant l’idée d’une immersion ludique non politique) sont en réalité toujours liés à des rapports de pouvoirs, vis-à-vis des autres fans, des non-fans, des industries, etc.

 On ne peut donc définir la culture populaire sans la penser au moins un peu de manière relationnelle avec d’autres formes (sans pour autant nier sa richesse, ses forces et son originalité). La culture populaire c’est jusqu’à maintenant (on peut rêver d’un monde idyllique ou ce n’est pas le cas) une culture non seulement du peuple mais une culture qui n’est pas consacrée institutionnellement et qui est positionnée dans un certain rapport avec d’autres formes culturelles dont les influences la traverse. Cette non-consécration la rend dominée, oui, mais lui donne une force créatrice et créative, la force que possède toute création sous contrainte, celle de tenter de les dépasser et de mettre en places d’autres critères de qualité. Par exemple, les institutions (la première étant l’école) qui valident la culture qui vaut le coup valident aussi le sens des objets culturels, elle les fige donc, et fige le regard qu’il s’agit de porter sur elle. C’est une force, ça donne une grande légitimité à l’objet mais c’est aussi une faiblesse que ne possèdent pas les autres objets qui de fait sont très subversifs. La culture populaire c’est celle qui se laisse approprier, dans le double sens que donne Paul Ricœur à ce terme, c’est-à-dire une actualisation des possibilités sémantiques du texte, une interprétation par laquelle le public agit sur l’objet en s’en servant comme outil de construction de soi. Ce qui caractérise les objets populaires ce n’est pas donc seulement des traits internes aux textes mais aussi des manières de les lire qui autorisent toutes les appropriations et transformations : celle du pur plaisir du divertissement (versus le sérieux et l’élévation), celle du détournement joyeux (versus le respect silencieux de l’objet), celle de l’instrumentalisation à des fins de construction identitaire d’individus ou de groupes (versus le respect de l’auteur) qui permettent des formes de résistance et de critiques sociales. Il n’y a alors pas de culture populaire, mais des usages populaires de la culture comme ressource, usage qui à leur tour la transforment en permanence. L’enjeu pour la haute culture c’est de ne pas changer, parce que ceux qui en détiennent les clés ne veulent pas que les choses changent, l’enjeu de la pop culture c’est la fluidité pour s’immiscer dans les interstices de la domination sociale et y trouver plaisir, grandeur et évolution de la société.

Et tout cela, il est intéressant de voir si on le retrouve avant l’avènement des médias, parce que la force hégémonique de la culture industrielle et le fait qu’on la confonde avec la culture populaire ont tendance à brouiller les cartes. C’est donc avec ces questions et thématiques en tête qu’on abordera quelques éléments (oui il faudrait des volumes entiers pour être complet et être historien ce que je ne suis pas) d’une histoire de la pop culture pré-industrielle dans le but d’y retrouver des traces de débats très actuels.

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