AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 2

par kitsunegari13

PARLEZ-EN À LA HIÉRARCHIE.

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La fête, un divertissement très important dans l’histoire de la culture populaire.

Résumé des épisodes précédents : Nous avons commencé la dernière fois un petit topo sur la culture populaire. On ne peut pas vraiment parler de définition, définir un tel concept mérite mieux qu’un post de blog, mais j’ai essayé de montrer que justement décrire ce qu’est la culture pop pose des tas des problèmes et se fait le plus souvent en lien avec d’autres type de cultures (qui ne sont pas aisées non plus à caractériser, c’est sans fin). Le mieux est donc de faire un peu d’histoire et en particulier de se focaliser sur en quoi les racines de cet étrange ensemble qu’on appelle culture populaire sont liées à des rapports de pouvoir et à des différences entre approches de diverses populations.

 

Quand on parle des origines de la culture populaire, ce qui vient généralement assez spontanément est toujours plus ou moins la même chose. On parle des contes et légendes, des mythes qui ont été partagés depuis les temps les plus anciens et qui étaient racontés par différents personnages au cours de l’histoire. On imagine un conteur près du feu de camp racontant durant des heures des aventures de grands héros et changeant un peu l’histoire à chaque fois. Cette image est dure à vérifier mais il est probable que des choses comme ça se soient passées. On peut penser aussi aux jeux et aux sports qui existent depuis des milliers d’années, aux premiers jeux égyptiens qu’on essaie aujourd’hui de reconstituer aussi fidèlement que possible, et au jeu de balle précolombien qui ressemble un peu au basket moderne. Bon en vrai on ne sait pas grand-chose de comment tout ça se passait vraiment, comment les gens racontaient les choses, comment les gens jouaient, comment ils s’appropriaient cette culture. On a quelques témoignages mais rien de première main (oui c’est le souci avec l’histoire, je sais). On peut toutefois dès les origines relever certains traits de la culture populaire qui permettent de la cerner en creux et de la définir au travers d’un regard. Si l’on reprend la citation de John Fiske mentionnée dans la première partie de ce billet « « La culture populaire est faite par le peuple, non pas produite par les industries culturelles, tout ce que l’industrie peut faire est produire un répertoire de textes ou de ressources culturelles », on retrouve bien cette idée de regard plutôt que de propriété des objets. Ce qui serait populaire dans cette culture ce ne serait donc pas le fait qu’elle s’adresse aux « classes populaires », même si cela peut-être le cas, ni un mode de production, mais un regard porté sur les objets qui en eux même ne seraient que des virtualités et des « avatars à déplier » pour reprendre une expression d’Éric Macé. La culture populaire n’est alors pas un répertoire d’objets classés d’un point de vue extérieur dans cette catégorie, ce qui implique des critères de classement et donc des cas limites et d’éternelles liminalité, mais un ensemble de potentialités performées en dehors des canons des cultures dominantes ou institutionnelles par une population qui exprime ainsi certaines de ses aspirations et rapports sociaux.

On peut alors résumer le propos qui sera développé ici en trois axes. Ces axes se structurent autour d’autant d’oppositions de regard sur les objets, entre cultures populaire et dominante : 1. élévation et travail sérieux versus plaisir ludique et divertissement, 2. subversion des hiérarchies sociales versus conservatisme, 3. liberté d’interprétation, de transformation et d’appropriation versus fermeture institutionnelle du sens. Ces axes sont bien évidemment des grilles de lectures instrumentales et doivent pas être essentialisés. En d’autres termes, il s’agit d’un découpage en partie artificiel qui ne doit pas masquer les porosités transversales entre eux et leurs logiques de renforcement mutuels, ni les regards et objets situés entre-deux du fait d’une acculturation constante. Ils permettront néanmoins, associés à de nombreux exemples puisés dans l’histoire culturelle, de voir en quoi les débats et enjeux les plus contemporains concernant les pratiques populaires et la culture médiatique étaient déjà en germes par le passé et ont construit socialement des rapports de force encore à l’œuvre. Ils permettent d’expliquer pourquoi, comme je l’ai dit, les contes et légendes de la culture orale sont souvent cités comme formes premières. C’est parce que se sont les premières historiquement au sein desquelles on retrouve ces trois axes dans la manière dont les individus se sont approprié ces contenus. Les légendes étaient des histoires simples d’accès faites pour divertir avant tout, elles mettaient en avant des héros au service du peuple luttant contre les injustices, et elles changeaient selon le conteur, selon l’interprète qui les faisait siens. Jack Goody, anthropologue bien connu, a ainsi montré dans son livre classique, La Raison graphique, à quel point l’écriture avait changé les rapports sociaux en figeant une culture orale faite pour s’adapter à ses contextes d’énonciation. Ces trois axes d’opposition sont donc présents aujourd’hui dans la culture médiatique et sont la trace de rapports de pouvoir et l’étaient déjà il y a 2000 ans. Cela mérite quelques exemples.

1.    élévation et travail sérieux versus plaisir ludique et divertissement

Le premier de ces couples de concepts opposés est probablement le plus évident. Cicéron fameux homme d’État romain du premier siècle de l’ère commune insistait déjà sur les différences culturelles et leurs hiérarchies symboliques. D’après Hannah Arendt, c’est d’ailleurs lui qui a invité l’expression « cultura anima », c’est-à-dire un esprit cultivé. Avant, le terme culture renvoyait uniquement à sa racine : l’agriculture. Mais, il est devenu courant à cette période de l’utiliser comme métaphore, grâce à la culture l’homme peut s’élever, grandir, se cultiver au sens où on l’entend aujourd’hui. Cela ne veut pas dire qu’avant il n’y avait pas des expressions pour signifier la même chose mais c’est de là que date l’association au terme culture. Ce n’est pas anodin chez cet auteur, il appartient à une élite romaine riche qui commençait notamment à se constituer de grandes bibliothèques personnelles. Les notables romains, les patriciens, étaient même un peu en compétition à ce sujet, faisant venir de loin des manuscrits grecs ou perses et commençant à accumuler des ouvrages érudits. Se cultiver, c’était donc s’élever au-dessus du peuple.

Pourtant le peuple aussi lisait, mais pas les mêmes livres, ou alors pas de la même façon. Cicéron va alors désigner deux types de lectures, celles qui relèvent de l’utilitas et celles qui relèvent de la voluptas. La première, la lecture utile, celle qui élève l’esprit, le cultive est celle des riches érudits, ceux qui ont le temps de lire et font de la lecture un acte moral qui leur apprend des choses pour mieux vivre, se connaître, et se poser des bonnes questions sur l’ordre du monde. L’autre lecture, celle de la volupté, du plaisir, est basée sur le pur divertissement, sur l’évasion, sur les sens, sur le repos des vicissitudes quotidiennes. Et c’est bien sûr celle de la plèbe, du peuple, que Cicéron dénonce. Les gens du peuple se délectent de livres en latin courant, aisés à lire tandis que chez les riches il est de bon aloi de lire le grec pour découvrir les philosophes et les tragédies déjà anciennes à l’époque. Mais pire encore, lorsque ce sont les mêmes livres qui sont lus, ils sont mal lus par le peuple. Ses membres en tirent du divertissement et pas des leçons morales. Ainsi, ils se délectent des rebondissements de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère et de l’ingéniosité d’Ulysse face aux Troyens, ce qui n’est, pour les riches, qu’un emballage pour des apprentissages plus profonds fournis par le texte.

Cette dichotomie entre voluptas et utilitas, cette vision à la fois tranchée et condescendante, classant non seulement les objets culturels mais aussi et surtout leurs usages et donc leurs usagers, restera au cœur des rapports entre les cultures durant les siècles suivants. On la retrouve autant chez les conservateurs qui veulent conserver et protéger la culture la vraie et la bonne lecture de la culture (position Zemmouro-Finkielkrautienne), que chez les « progressistes » qui veulent éduquer le peuple, lui donner des possibilités d’émancipation mais uniquement à la manière voulue par ces mêmes progressistes (position d’une partie de la gauche).

Prenez le début du XIXe siècle, où des politiques se mettent en place en France ou en Angleterre pour éduquer le peuple et créer des bibliothèques accessibles aux classes populaires. Résultat, les bibliothécaires et les écrivains sont relativement atterrés : les gens du peuple même si on leur offre un accès gratuit et large à des livres qui pourraient leur apprendre des choses sur la vie, les « élever » vers de plus grandes qualités morales, refusent de lire ces ouvrages. Ils préfèrent, et réclament aux établissements, des livres de genre, plein de rebondissement, et d’aventures très loin de leur vie quotidienne. Comme le dit Martyn Lyons, historien de la lecture : « les lecteurs étaient très récalcitrant devant les tentatives faites par les bibliothèques de leur faire lire une littérature morale et édifiante (…) ces nouveaux lecteurs réclamaient presque toujours une littérature d’évasion de préférence aux ouvrages pratiques et instructifs ». En réalité, selon l’auteur, cette population, ouvrière, ces femmes, ces jeunes, qui accédaient à la lecture pour la première fois, ne refusaient pas pour le plaisir de la contradiction mais parce qu’ils ressentaient une forme de violence face à la condescendance de ces classes supérieures qui voulaient les éduquer, et leur dire quoi faire pour leur bien. Le lecteur populaire était qualifié de « grand enfant » qu’il fallait éduquer, de la même manière qu’il fallait civiliser les peuples colonisés, ces peuples restés primitifs donc à un stade inférieur de l’évolution. C’est ainsi l’époque où, pour déconsidérer une culture déjà ancienne, les instances littéraires (critiques, bibliothèques…) inventent l’expression « contes de fées », pour parler de la culture orale populaire alors que depuis  le moyen-âge on parlait plutôt de « contes paysans ». Les contes de fées ce n’est pas pour les adultes et le paysan il faut le sortir de son indigence culturelle et morale, et après on s’étonne que cette population n’était pas enchantée à l’idée de lire ce qu’on voulait lui imposer.

Au moins dans les livres d’aventure, ils trouvaient une veine héroïque qui leur rappelait les contes qu’ils se transmettaient depuis des générations, ils trouvaient une évasion bienvenue après des journées de travail de 12h (c’est plus facile de lire Aristote quand on n’a pas à se lever le matin). Alors que les élites critiquaient l’aspect répétitif des schémas narratifs de la littérature populaire et sa pauvreté morale, les gens du peuple appréciaient les micro variations avec un plaisir qui rappelle celui des séries policières contemporaines. Le but était donc de trouver dans la culture du plaisir. Cela ne veut pas dire que la culture populaire est futile et légère, tandis que la haute culture serait la seule à apporter vraiment quelque chose de profond aux individus. Au contraire, la question du plaisir, plaisir des sens, plaisir de l’évasion est éminemment politique. Puisque le plaisir simple de la culture populaire est vu par les élites comme quelque chose de vulgaire et d’enfantin et puéril, alors l’assumer et s’en délecter en rejetant la condescendance de ceux qui veulent nous « éduquer » est déjà une forme de subversion. Cette opposition entre sérieux et plaisir est une construction liée à des rapports de pouvoir et non une donnée naturelle.

Encore aujourd’hui, tout est fait pour que le plaisir soit culpabilisant (on parle d’ailleurs de plaisir coupable), je regarde un Nanar rigolo plutôt qu’un film d’art et d’essais qui dénonce les inégalités sociales et je me dis que c’est un peu bête. Je joue à un jeu vidéo de guerre ou à un jeu de foot plutôt qu’à un jeu indépendant et je me dis que c’est juste un truc pour se vider la tête mais qui ne vole pas haut. Je lis un roman « de gare » à la plage et je vois bien que ce n’est pas le genre de littérature qui est bien vue à l’école ou dans les prix et je me dis que je suis un pas un vrai lecteur. Dites-vous que le plaisir est déjà en soi subversif et l’assumer et oser mélanger les genres c’est déjà ne pas accepter l’aspect « naturel » des hiérarchies culturelles. C’est ce que nous dit Lawrence Levine dans son livre Culture d’en haut, culture d’en bas, qui retrace l’histoire des hiérarchies culturelles dans aux États-Unis. Il observe par exemple la réception du théâtre de Shakespeare, aujourd’hui au cœur de la grande culture de langue anglaise mais qui était d’abord et avant tout vécue comme un spectacle populaire. A l’époque de l’auteur des pièces, mais aussi dans les premiers temps de sa traversée de l’atlantique, la représentation était une fête. Le public criait, tapait des pieds, et se jetait sur scène pour interrompre des personnages et changer l’intrigue, les acteurs dansaient et chantaient, du sang était jeté sur l’audience au moment des batailles (comme dans le Grand Guignol français), bref rien à voir avec le théâtre comme spectacle sérieux et silencieux. Comme l’explique Lévine :

 « un bon moyen de se faire une idée précise de ce qu’était le public des théâtres du XIXe siècle serait d’assister à un événement sportif d’aujourd’hui, dont le public non seulement est tout aussi hétérogène, mais -comme à l’époque élisabéthaine et au XIXe siècle- n’est pas un simple public ; les spectateurs sont des participants, qui peuvent prendre part au jeu sur le terrain, ont le sentiment de vivre l’événement en temps réel, et même parfois de pouvoir le contrôler »

Mais à la fin du 19e siècle, les choses vont changer quand les élites intellectuelles des États-Unis dénoncent l’appropriation de Shakespeare par les classes populaires. Le théâtre devient une chose sérieuse, silencieuse, non participative et qui ne remet plus en cause les conventions sociales. Dans les années 1850, une première classe bourgeoise américaine apparaît et elle cherche immédiatement à se distinguer à la fois des pratiques du peuple mais aussi de l’Angleterre. Alors que dans ce pays aussi les œuvres du dramaturge sont ancrées dans la pop culture, parodiées, jouées dans la rue, ils vont donc petit à petit mettre en place ce que Paul Di Maggio nomme un « framing » c’est-à-dire un nouveau cadre, un nouveau regard sur certains objets pour en faire un outil de singularité. Le théâtre de Shakespeare devient cher, devient plus ennuyeux, plus silencieux, plus respectueux, il s’agit de s’en servir pour élever son âme et plus pour s’amuser. Et le peuple s’en éloigne tandis que les élites y assistent dans de riches théâtres pleins de dorures. Les mises en scène deviennent plus sobres, le respect du texte doit être absolu et la pièce s’écoute religieusement. A l’époque, de Mark Twain n’importe quel enfant peu éduqué pouvait citer du Shakespeare pour s’amuser (c’est le cas de Huckleberry Finn) et aujourd’hui c’est devenu un truc ennuyeux qui fait soupirer les jeunes quand ils le voient arriver dans le programme scolaire. On ne peut pas mettre ça sur le compte de l’ancienneté du texte puisqu’il était déjà vieux au milieu du XIXe. Le processus de hiérarchisation de la culture a simplement fait son œuvre et s’il ne change pas les mots de l’auteur, il change le regard porté sur eux et donc change bien en profondeur l’objet culturel.

Cette hiérarchisation qui oppose superficiellement plaisir ludique et sensuel à sérieux et élévation morale est alors le socle des autres oppositions dont j’ai parlé en début d’article. En définissant comment doit être la culture (et comment elle ne doit pas être) et ce qui est bon et mauvais en son sein, on l’empêche de faire ce qu’elle faisait avant : permettre aux individus de jouer avec les limites de leur place dans l’espace social et de faire siens les objets culturels. C’est ce qu’on verra la prochaine fois.

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