AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 4

par kitsunegari13

La culture dont vous êtes le héros.

Les livres dont vous êtes le héros, un symbole de cette tension permanente entre être guidé par le contenu et se l’approprier pour faire son chemin.

Quatrième et (ouf !) dernière partie de la série sur l’histoire de la culture populaire et son impact sur les enjeux d’aujourd’hui. Après avoir abordé la question de la hiérarchie entre plaisir et sérieux, puis la tension entre statu quo social et culture populaire comme expression des aspirations des classes dominées, il est temps de traiter du troisième point la fermeture du sens. Ce billet sera un peu plus avare en exemples car la plupart de ceux c cités précédemment pourraient aussi être appliqués à ce point, je vous renvoie donc aux articles précédents pour plus de détails, j’ai déjà fait pas mal long.

3.    liberté d’interprétation, de transformation, d’appropriation versus fermeture institutionnelle du sens

La question du sens est l’une des grandes thématiques de la recherche en sociologie des médias et de la culture, et en théorie du texte depuis une bonne cinquantaine d’années. Est-ce que le sens qu’on peut donner à un contenu culturel est inscrit dans l’objet ? Et dans ce cas il suffit de suffisamment d’effort pour le décoder le déchiffrer comme un trésor caché, unique et précieux. Ou alors est-ce que le contenu n’est qu’une virtualité qui ne prend sens que dans l’interprétation d’individus ou de communautés dans leur contexte socio-historique spécifique ? Vous vous en douter l’analyse sociologique tend vers la seconde solution. Avec les travaux de Michel de Certeau sur l’appropriation, nous avons tendance à faire notre la doctrine du philosophe et écrivain Paul Valery : « il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun se peut servir à sa guise et selon ses moyens : il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. ». La radicalité de cette allégation peut encore choquer aujourd’hui tant une grande partie de la manière dont l’art est enseigné notamment à l’école, se fait sur le mode de la découverte (ou plutôt de la redécouverte) d’un vrai sens ultime. Les cours de français deviennent alors par exemple un grand jeu théâtral où l’enseignant joue le rôle d’accoucheur de l’avis des élèves sur les textes mais en fait les oriente pour leur faire dire le sens tel qu’il est donné dans les manuels (on peut donc avoir faux sur un ressenti !). C’est ça la fermeture institutionnelle du sens.

Or, au contraire, toute la culture populaire, définie comme un regard, repose sur des interprétations diverses parfois très hétérodoxes et incongrues, des lectures déformées et des transformations contextuelles. Le chercheur en littérature Stanley Fish, qui partage l’approche de Valéry ou de Certeau, a ainsi mené une expérience amusante pour appuyer cette idée. Il décide d’écrire sur le tableau de sa salle de classe une liste de noms pris au hasard parmi ses collègues de travail et divers chercheurs en linguistique :

Jacobs-Rosenbaum
Levin
Thorne
Hayes
Ohman (?)

Le dernier nom est suivi d’un point d’interrogation parce qu’il n’est pas sûr de l’orthographe. Il montre ensuite cette liste aux élèves qui arrivent dans la salle pour leur cours de poésie religieuse anglaise du 17e siècle. Il leur dit simplement que ce qu’ils voient est un poème qui correspond à la thématique du cours et leur demande de l’analyser. Et tenez-vous bien (tenez-vous mieux !), ils y trouvent un sens très cohérent :

« Le premier étudiant qui prit la parole fit remarquer que le poème certainement un hiéroglyphe, bien qu’il ne pût établir avec certitude si sa forme était celle d’une croix ou d’un autel. Cette question fut laissée de côté lorsque les autres étudiants, suivant l’exemple du premier, commencèrent à se concentrer sur les mots pris individuellement, s’interrompant mutuellement par des suggestions qui venaient si rapidement qu’elles semblaient spontanées. Le premier vers du poème (l’ordre même des événements supposait un objet au statut déjà constitué) reçut la plus grande attention. Jacobs fut expliqué comme une référence à l’échelle de Jacob, représentation allégorique traditionnelle de l’ascension chrétienne vers le Ciel. Dans ce poème cependant, en tout cas c’est ce que m’ont dit mes étudiants, le moyen d’ascension n’était pas une échelle mais un arbuste, un rosier ou Rosenbaum. Il fut considéré comme une référence évidente à la Vierge Marie, souvent caractérisée comme une « rose sans épines », celle-ci étant par ailleurs un emblème de l’Immaculée Conception. Arrivé là, le poème leur a semblé fonctionner à la façon, bien connue, d’une énigme iconographique. »

Et ça continue comme ça durant plusieurs pages. Cela permet à l’auteur de mettre en avant l’idée que l’interprétation n’est ni tout à fait liée au texte ni tout à fait liée à l’individu mais au contexte social, au cadre comme dirait Goffman dans lequel il la situation de décodage s’inscrit. Les groupes qui vont s’inter-influencer pour construire du sens situé et situable dans le temps et dans l’espace social sont alors nommés des communautés interprétatives. Il est intéressant de noter la comparaison finale avec une énigme, car c’est bien sur ce mode là que fonctionne la culture pop, une énigme permanente, un jeu, mais où il n’y a pas de bonne réponse, ou plutôt elles sont toutes bonnes. C’est ce que l’historien italien Carlo Ginzburg nomme le paradigme indiciaire. Pour lui, les sciences se sont construites à partir de gestes simples, comme le fait de déduire le trajet d’un animal qu’on chasse en observant ses traces et les signes de son passage dans l’environnement. C’est le principe de la déduction que l’on retrouve dans toutes les énigmes policières et dans le goût contemporain pour les mystères ludiques en tous genres. Ce mode d’appréhension interprétative de la réalité aurait été abandonné par les sciences depuis Galilée, c’est-à-dire au moment où l’observation quotidienne ne permettait plus de comprendre les choses, il fallait des instruments, des expériences, des outils mathématiques et de la gravité à la physique quantique, les sens peuvent même nous tromper sur la réalité des phénomènes. Ce modèle ce serait donc déplacé vers la fiction (et les para sciences plus ou moins ésotériques) au moment du passage à la modernité. Tout ça pour dire que la liberté d’interprétation est au cœur de ce que les gens font avec la culture depuis pas mal de temps et que chaque fois qu’une institution (c’est-à-dire une autorité reconnue) ferme les possibilités elle fournit aux gens un jeu de dés où l’on ne peut faire que des 1.

Interpréter librement les objets culturels, c’est ensuite –pour reprendre l’image de Paul Valery- pouvoir les utiliser à notre guise, les tordre les démonter, les triturer, les coller, les parodier, les mélanger et les décontextualiser à notre guise. Déjà en 1605, Cervantès dans son chef-d’œuvre Don Quichotte montre un héros qui surinterprète les romans de chevalerie pour en faire un modèle d’existence héroïque inaccessible pour les gens du peuple, et ainsi il se moque des structures sociales de la société espagnole. On peut aussi revenir à l’exemple de Shakespeare cité dans la seconde partie à propos des hiérarchies culturelles. Si l’auteur était si populaire dans les États-Unis du 19e siècle, c’est parce que chacun s’amusait avec. Les gens sortaient des citations de pièces comme des proverbes et les adaptaient à toutes leurs situations quotidiennes pour les illustrer, ils transformaient des passages en chanson, souvent en changeant le texte pour le rendre plus paillard ou grivois. Et lorsque les spectateurs râlaient contre la fin tragique d’une pièce, les acteurs la changeaient en direct pour les satisfaire. Même si la culture écrite a eu tendance à figer le contenu des œuvres, le public à continuer à les aborder avec un regard populaire c’est-à-dire en les utilisant comme matériau de base à une expression de leurs goûts, de leurs envies et de leur identité individuelle ou de groupe.

Changer la fin d’une pièce de Shakespeare ?, sacrilège crieront certains. Pourtant ce type de réécriture est courante. Au 19e siècle en France, il était par exemple mal vu pour les femmes de lire des romans. Pourtant celles-ci ne se laissaient pas abattre. Elles découpaient en cachette les chapitres de romans-feuilletons publiés dans les journaux achetés par leurs maris pour les relier et en faire de véritables livres faits main qui s’échangeaient dans les cercles féminins. Et elles n’hésitaient alors pas à ne pas mettre tous les chapitres dans leur livre maison ou à changer l’ordre pour que le résultat convienne mieux à leurs attentes (une histoire racontée par Martin Lyons déjà cité dans le second billet de la série). C’est aussi ce que font les fans aujourd’hui quand ils remontent Star Wars épisode I pour en faire un meilleur film (ça s’appelle du fan-editing), quand ils écrivent des fanfictions ou partagent des Gif issus de films pour illustrer leur vie quotidienne et quand ils font des mods de jeux vidéo. La culture populaire est de la pâte à modeler, elle est transformative et dès qu’on commence à empêcher ça on en tue l’esprit. Pourtant il y aura toujours des gens qui crieront à l’hérésie et ça ne date pas d’hier.

Carlo Ginzburg, historien mentionné plus haut, en donne un exemple frappant. Dans son livre Le Fromage et les vers, il raconte l’histoire d’un meunier nommé Menocchio de la région du Frioul en Italie au 16e siècle. Celui-ci est plutôt érudit pour son époque puisqu’il sait lire et aime même bien ça. Mais comme personne ne lui a dit comment il fallait lire les textes et quels sont les bons et les mauvais textes il amasse un grand nombre d’ouvrages divers et variés. Ces livres sont avant tout des livres religieux, la Bible bien sûr, mais aussi tout un tas d’interprétations de la parole sacrée catholiques et même des textes issus de religions hindoues. De tout ça il fait un mélange, un mash-up, et se construit sa propre religion personnelle avec sa propre cosmogonie, au début :

 « Tout était un chaos c’est-à-dire que terre, air, eau et feu étaient confondus ; et ce le volume, en évoluant, constitua une masse, à peu près comme se forme le fromage dans le lait, et tout cela devint des vers, dont quelques-uns formèrent des anges et […] parmi ce nombre d’anges il y avait encore Dieu, créé lui aussi en même temps à partir de la masse et il fut fait seigneur avec quatre capitaines : Lucifer, Michel, Gabriel et Raphael. Ce Lucifer voulut se faire seigneur comparable au roi, ce qui était réservé à la majesté de Dieu, et Dieu pour punir son orgueil commanda qu’il fût chassé du ciel avec tous ses partisans […] Dieu fit ensuite Adam et Ève, et des gens en grand nombre pour tenir la place des anges qui avaient été chassés. Comme la multitude ne respectait pas ses commandements, Dieu envoya son Fils, dont les Juifs s’emparèrent, et il fut crucifié. »

Du fromage et des vers, vous avez compris le titre du livre. Le meunier à construit sa propre interprétation du divin et à transformé un ensemble de textes religieux en un dogme unique et auquel il croyait fermement. On connaît son histoire grâce aux minutes de son procès intenté par l’inquisition locale. Au terme d’un premier procès, il abjure son étrange foi et est renvoyé dans ses pénates, mais des gens vont rapporter qu’il continue de l’expliquer à qui veut l’entendre et finissent par le condamner à mort. Une fin triste mais qui nous a laissé au moins un témoignage très documenté de la culture populaire de l’époque. Lorsqu’on respecte la culture la vraie, celle des dominants, des riches, des nobles, on n’y touche pas, ni à son sens, ni à son contenu. Il faut respect le canon, un mot issu du vocabulaire religieux et bien connu des fans d’aujourd’hui. Durant les premiers siècles de l’Église catholique, différents conciles se sont réunis (notamment à Nicée en 325), pour décider des textes que l’on pouvait garder ou non dans le canon officiel. Ces choix se sont faits pour des raisons politiques, idéologiques et avec en tête une vision de ce que devait être la seule et unique doctrine acceptable. Cela n’a pas empêché énormément d’hérésies de tenter de résister au dogme. On peut citer ainsi les Cathares très populaires dans l’imaginaire ésotérique et qui avaient une conception tout autre de la divinité tout en se revendiquant du christianisme. Leur goût pour le dénuement et l’origine plutôt populaire de ses fondateurs en a fait un mouvement important dans le sud de l’Europe. Ils ont bien sûr fini massacrés. Le canon c’est sacré.

Dans l’introduction du livre cité, Ginzburg élabore toute une définition de la culture populaire qui « s’opposa, surtout au moyen-âge au caractère dogmatique et sérieux de la culture des classes dominantes » et remet en cause les nombreux travaux qui se sont surtout intéressés à la culture dominante et à la manière dont elle écrasait le reste sans souligner les espaces de créativité qui ont toujours existé. Un beau programme, et les exemples de cette transformation permanente de ce jeu avec les traces et l’acculturation permanente entre haute culture et pop culture, s’ils sont durs à documenter parce que l’histoire est écrite par les vainqueurs, ne manquent pourtant pas et ce bien avant les fanfictions et autres activités participatives contemporaines. Les jeux de mots, les chansons paillardes, les détournements, les contes adaptés à l’auditoire, les blagues anciennes qui changent au fil du temps, tout ça est une preuve que le peuple ne se prive pas de trouver des espaces de liberté qui sont en permanence repris et récupérés par la culture dominante, mais heureusement la créativité continue.

La pop culture appropriée et transformée est alors un outil pour ces communautés interprétatives qui lui ont donné des sens divers. Un outil pour de la reconnaissance. Le chercheur allemand Axel Honeth explique ainsi que ce qui motive les êtres humains fondamentalement c’est la reconnaissance, celle de leur existence, de la validé de leur manière d’être, de penser, de leur mode de vie. Selon lui « un individu n’est en mesure de s’identifier pleinement à lui-même que dans la mesure où ses particularités trouvent une approbation et un soutien dans les rapports d’interactions sociales ». Et la lutte pour l’acceptation des transformations culturelles, des interprétations diverses, de la dimension subversive et subjective de la participation à des activités culturelles, est donc une lutte politique. C’est cette reconnaissance qui est déniée au peuple par les dominants et les formes instituées de la culture, et c’est celle-ci que cherche chaque communauté interprétative minoritaire qui imprime sa manière de vivre sur les objets, que ce soit une pièce de Shakespeare, une croyance religieuse ou un blockbuster hollywoodien.

Publicités