Les films de superhéros sont-ils de la science-fiction ?

par kitsunegari13

 

Une question simple ?

Répondons immédiatement pour ceux qui ont la flemme de lire, oui le genre des super héros appartient à la science-fiction, cela paraît même souvent évident mais pour arriver à cette réponse le chemin n’est pas si simple qu’il paraît. D’ailleurs, cette question revient assez souvent dans les discussions entre fans et certains argumentent en expliquant que la science-fiction concerne le futur alors que la plupart des héros évoluent dans notre présent. On leur répond que non, la science-fiction ce n’est pas que le futur (Star Wars se déroule il y a bien longtemps…), mais qu’il s’y déroule des choses impossibles technologiquement. Mais alors et Batman ? Il est juste riche, certes beaucoup de ses actes sont très improbables mais pas plus qu’un James Bond, du coup est ce que ce dernier est à ranger dans la science-fiction ? On le voit si on veut tout englober sans ranger des choses qui ne vont pas dans la case du genre c’est un peu plus compliqué qu’il y parait.

En fait, ces débats reviennent d’abord à se demander ce qu’est un genre fictionnel, et quels sont les critères pour le définir.  De manière intuitive on sait tous ce que c’est mais si on s’échine autant à en chercher une définition simple depuis Aristote c’est qu’il doit y avoir un souci et c’est de cela que l’on va parler ici sous le prétexte de parler de superhéros.

C’est quoi un genre ?

Le mot genre renvoie à l’idée de classement, cela vient notamment de la biologie où un genre est une des catégories classiques depuis notamment les travaux pionniers de Linné au XVIIIe siècle (on parle d’ailleurs pour notre espèce de « genre » humain). Dans le domaine de la fiction, le genre est donc un moyen de classer les œuvres, parce que les humains ont besoin d’organiser le réel avec des catégories générales en permanence, celui-ci étant beaucoup trop complexe pour être abordé de manière globale. Un genre, ça sert à s’y retrouver. Mais il faut toujours être conscient qu’un genre c’est alors aussi toujours un peu artificiel, c’est un objet (certes intellectuel) construit avec nos petites mains, une grande caisse ou on dit ici je vais ranger toutes les choses qui ont tel critère. C’est comme lorsque l’on fait un déménagement et qu’on décide de mettre tous les sous-vêtements dans un carton. On aurait pu choisir un autre critère, y mettre tous les objets rouges par exemple, et dans ce cas ma lampe rouge se serait retrouvée avec mon slip rouge et ma figurine de Daredevil. Absurde, ce qui montre bien l’aspect très conventionnel et un peu arbitraire de ce type de catégorie (valable pour toutes les catégories de genre, comme le sexe). Établir un genre c’est tracer des lignes, des frontières entre des regroupements d’entités selon un ou des critères choisis. Et ces critères aussi naturels qu’ils peuvent avoir l’air sont fragiles et artificiels au fond. Ils sont parfois pratiques par convention sociale, pour communiquer (et donc aussi vendre) et naviguer dans ses choix, il ne faut juste pas oublier qu’ils ne sont qu’une histoire sociale mise dans une boite sur laquelle on pose une étiquette.

Ainsi même au sein de la fiction on peut changer les critères. Par exemple, classiquement (chez Aristote notamment) le genre ne renvoie pas aux thématiques d’une histoire mais à la forme prise pour la raconter. La poésie est un genre, le roman est un genre, et aujourd’hui le film est aussi un genre en soi selon le critère de support pour faire un récit. Le fait de traiter des thématiques, du sujet de l’histoire, et d’en faire ce qui permet de classer est une chose assez récente. Elle est lié à la fois à la victoire du roman sur la plupart des autres formes écrites (du coup plus besoin d’insister sur la catégorie « roman », elle ne suffirait pas aux libraires pour organiser leur espace de vente), et à l’importance prise par l’univers de fiction et ses codes dans la culture populaire qui a fourni plein de sous catégories génériques, comme policier, fantastique, science-fiction, fantasy

On peut aussi remarquer que ces noms de genre renvoient tous à des œuvres qui n’appartiennent pas à la haute culture qui, elle, a tendance à refuser la notion de genre liée aux thématiques puisque pour elle c’est le style, donc la forme, qui compte surtout et l’innovation pure et non pas le respect de codes et de critères. Du coup, les fictions « de genre » sont souvent décriées comme peu originales et juste des produits et les fictions généralistes sont présentées comme hors catégories ce qui est flatteur. Cela est faux dans les deux cas, un classement est toujours redéfini par les nouvelles entités donc un genre n’est pas enfermé et à l’inverse des œuvres de littérature générale font en vérité constamment appel à des codes génériques mais simplement ne les soulignent pas pour ne pas effrayer leur public.

Ca sert à quoi un genre ?

Et c’est là qu’on arrive au cœur du sujet. Si au fond un genre c’est très subjectif et c’est pas très fiable et qu’on peut toujours changer de critères, alors à quoi ça sert ? Uniquement à orienter un public en fonction de ses attentes. Et celles-ci sont liées à une double histoire. D’abord mon histoire personnelle : j’ai aimé Tolkien, j’aimerai sûrement George R.R. Martin. C’est sur ce type de données génériques liées au goût, compilées pour des milliers d’individus que fonctionnent aujourd’hui les algorithmes de recommandation comme ceux de Netflix ou d’Amazon qui trouvent toujours ce qui vous convient. Ensuite cela renvoie à une généalogie du genre, à l’histoire culturelle dans laquelle l’œuvre suivante va s’inscrire et quel public elle vise. Si elle vise le prix Goncourt, inutile d’apposer la mention SF, c’est un handicap même si votre livre est plein de vaisseaux spatiaux (pensons aux livres de Houellebecq qui ont souvent des éléments très futuristes mais qui pour plaire à l’intelligentsia littéraire ne prononce jamais le mot tabou de genre). Un genre étant une catégorie arbitraire il est pour moi un peu vain d’en chercher des frontières absolues et définitives qui engloberaient tout (même si c’est amusant pour un débat entre amis) mais de comprendre d’où il vient et pourquoi on a tendance à mettre un objet dans ce tas-là, plutôt que dans cet autre tas d’autres objets. Débattre si Star Wars est du space opera ou de la fantasy est fort intéressant mais au final il faut bien admettre que selon les critères retenus tout le monde peut avoir raison de la même manière qu’une chaise peut être classée comme objet en bois ou comme objet pour s’assoir. Ce qui permet de trancher c’est la généalogie sociale, l’histoire et les appropriations par un type de public. Et c’est particulièrement le cas pour le genre super héroïque. Celui-ci est le premier genre fictionnel entièrement né dans les comics ce qui le rend très attaché à ce support né au début du 20e siècle aux États-Unis et c’est donc dans cette histoire conjointe qu’on pourra trouver des réponses.

Superhéros, une histoire ancienne :

D’un point de vue thématique, il est évident que le genre des superhéros possède des éléments proches de la science-fiction. Des technologies présentement inaccessibles pour Iron Man, une vie extraterrestre pour Superman, des vaisseaux futuristes pour les X-men, des combats cosmiques pour les Avengers, etc. Ou y retrouve toutes les grandes thématiques présentes dès les pionniers que sont Jules Verne, H.G. Wells et Mary Shelley. Depuis ces derniers la science-fiction se définit de manière assez pragmatique comme le genre du futur, de la prospective technique et des voyages spatio-temporels, autant de traits, de codes thématiques récurrents, présents dans les comics. Pourtant on y trouve aussi des éléments et des formes qui pourraient venir d’ailleurs, le surgissement de l’incroyable dans le flux d’une vie banale est très courant dans ces récits de surhumains, c’est une des caractéristiques classiques du fantastique et de son basculement soudain dans une autre réalité. L’exemple typique est Spiderman dont le récit du basculement fondateur ne cesse d’être rejoué car l’on sait que c’est là que tout se noue. D’autres héros font appel à des pouvoirs si puissants et étranges qu’on peut les rapprocher du merveilleux et de la fantasy, c’est le cas pour Dr Strange et sa magie ancestrale ou Thor qui est issu de la mythologie nordique, elle-même grande inspiratrice de la fantasy moderne. On pourrait aussi tout simplement dire que le genre superhéroïque est une catégorie autonome qui a ses propres critères et thématiques et trancher ainsi le débat. Ce serait pourtant oublier que l’âge d’or des comics suit celui des pulps, et que c’est dans ces publications populaires vendues en kiosques sous la forme de récits à épisodes que s’est construite la science-fiction moderne et la figure du héros solitaire et aux capacités extraordinaires. Les comics sont venus combler un manque pour un public avide de récits de science-fiction dépaysants pleins de rebondissements et d’action. Ce genre n’aurait pas pu connaître un tel succès sans une communauté de fans (un fandom) déjà constituée et qui en attendait plus suite à l’écroulement éditorial de la culture pulp (DC et Marvel étaient d’abord éditeurs de ce type de magazines). C’est au cœur de ce fandom de la science-fiction américaine que les super héros se sont épanouis et si aujourd’hui ils ont dépassé cette niche du fait de leur popularité cinématographique, on peut toujours observer des points communs sociologiques entre les fans les plus acharnés de l’univers Marvel et les lecteurs typiques de science-fiction. De ce point de vue le lien est impossible à nier et une histoire commune s’est tissée depuis bientôt un siècle. La science-fiction et les superhéros sont au cœur de la culture populaire moderne depuis très longtemps et en sont l’un des moteurs principaux et originels notamment dans la culture anglo-saxonne.

Donc oui les superhéros appartiennent à la science-fiction. Ils ne répondent pas toujours à tous ses critères, mais ils en partagent tout de même un grand nombre, une généalogie inséparable et une appartenance commune aux domaines les plus mal considérés de la culture (les objets populaires et très codifiés). Malgré tout, on peut clairement voir une certaine autonomisation du genre des héros costumés et une particularité très spéciale : c’est l’un des seuls genres modernes définis par des critères thématiques qui n’est pas né dans le cadre littéraire du roman mais par l’image. En cela il est évidemment précurseur de nombreuses tendances d’aujourd’hui et de fait possède un statut bien particulier comme sous-genre de la science-fiction.