DU PAS PAREIL AU MÊME

par kitsunegari13

Quand les fans recréent des œuvres à l’identique

 

 

Connaissez-vous l’écrivain argentin Jorge Luis Borges ? (Ne répondez pas, c’est un post de blog je ne peux pas vous entendre, c’est une question rhétorique). Si oui bravo, sinon arrêtez de lire cet article, partagez le sur les réseaux sociaux et empressez vous d’aller acheter l’un de ses recueils de nouvelles. Borges est un écrivain incroyable et inclassable qui arrive à allier style impeccable et imagination sans borne dans des histoires aux concepts toujours très originaux. Citons par exemple ma nouvelle favorite : La Bibliothèque de Babel où l’auteur imagine une bibliothèque infinie dont les livres contiennent toutes les combinaisons de lettres possibles, ce qui implique que ce texte y est inscrit quelque part, mais aussi le récit de votre vie, le futur de l’humanité et tous les romans qui seront publiés un jour. Ca met le vertige et c’est normal, c’est le cas pour la plupart de ses histoires.

L’histoire qui m’intéresse ici est Pierre Ménard, auteur du Quichotte, publiée dans le recueil Fictions. Je ne suis pas le premier à en parler, c’est l’une des nouvelles les plus étudiées et commentées de l’histoire des études littéraires et vous allez vite comprendre pourquoi. Elle raconte l’histoire d’un écrivain français du début du XXe siècle, Pierre Ménard qui décide de réécrire Don Quichotte de Cervantès sorti en 1605 et 1615. Mais attention quand on dit réécrire, l’idée n’est pas d’en faire une version réactualisée, une sorte de remake, ou de le moderniser, il réécrit littéralement le livre de Cervantès fondateur du roman occidental. C’est-à-dire que Ménard écrit le même livre, à la virgule près, au mot près et en langue originale : l’espagnol de la Renaissance. Ménard ne fait que recopier Cervantès tel un roux arnaqué dans une histoire de Sherlock Holmes. Toute l’astuce de Borges est de nous décrire le même livre, exactement le même, mais cette fois dans un autre contexte. En effet, lorsque Cervantès écrit le livre au XVIIe siècle, c’est un livre écrit dans le langage de son temps, d’une grande modernité narrative et qui parodie les romans de chevalerie alors à la mode. Lorsque Ménard écrit ce livre dans les années 1930, c’est un livre au style volontairement daté, archaïque ce qui en fait un exercice de style très fort. Borges sous-entend alors que cette copie conforme en devient supérieure à l’original, puisque Cervantès écrivait banalement dans sa langue maternelle, tandis que pour Ménard cela implique de faire un énorme effort de recréation linguistique. Tout se joue donc sur le contexte de création de l’œuvre et sur le cadre social de sa réception. C’est pour cela que cette histoire est très commentée, elle montre par l’absurde et avec beaucoup d’humour l’importance de ce que l’analyste va projeter dans un objet fictionnel en fonction de ce qu’il sait de l’auteur, du paratexte (tous les textes produits à propos du texte) et de l’intertextualité (les références).

Cette nouvelle est souvent citée pour expliciter la question de la polysémie (non c’est pas une île du pacifique) et du rôle du contexte social de création et d’interprétation dans le sens donné à une œuvre. Et il me semble que ce qu’elle essaie de montrer, que même deux objets identiques peuvent changer de sens en fonction de la manière dont ils sont faits et de l’intention qui anime leur construction. Il s’agit vraiment de construction comme dans l’artisanat. Un bon menuisier saura reproduire exactement un meuble issu d’un catalogue Ikéa, mais vous n’accorderez pas du tout la même valeur aux deux objets, en particulier si vous êtes celui qui à fabriqué cette copie. Il existe même une chaîne YouTube qui montre comment reproduire à la maison le goût et la forme d’aliments produits industriellement, mais le fait de les faire soi-même, de mettre des produits que l’on sait sans additifs, et de s’amuser à refaire des choses que l’on aime change totalement le rapport au produit final. Le fait de faire les choses soi-même, même si c’est pour reproduire une chose existante à l’identique, lui apporte une valeur sociale différente, parfois même plus forte que l’original, que le vrai. Et c’est même souvent la reproduction qui va finir par donner plus de valeur à l’objet premier ce qui , comme l’ont montré Burno Latour et Antoine Hennion, contredit la théorie bien connue de l’aura de Walter Benjamin (il faudra que j’en reparle de celle-là).

C’est là qu’on peut alors penser aux fans. Les fans sont connus pour changer les œuvres quand ils s’en emparent, pour leur donner un autre sens, pour se les approprier afin qu’elles correspondent à leur identité, c’est tout l’enjeu de la pop culture. L’exemple typique, le plus étudié est alors celui des fanfictions qui changent le canon d’un univers pour qu’il corresponde mieux aux attentes des fans qui les écrivent. Mais alors on pourra rétorquer que les réinterprétations transformatives que sont les fanfictions sont finalement assez rares même si de plus en plus nombreuses. La plupart des fans, même ceux qui font des choses, cherchent à coller au maximum à l’œuvre originale. Pensons par exemple aux cosplay, les pratiquants de ce loisir qui consiste à se costumer comme un personnage de fiction modifient parfois quelques éléments, mais la plupart du temps ils cherchent à ressembler le plus possible à l’original, à rester fidèle au moins à l’esprit de celui-ci malgré les changements. On admire même sur les forums ou les pages Facebook de cosplayers le réalisme de tel élément d’armure, de telle arme, de tel maquillage. Le but est la reproduction, les fans ne seraient-ils alors majoritairement que des copieurs sans grand intérêt ?

Pas si l’on suit Borges, au contraire, refaire à l’identique un costume en dehors du contexte originel lui donne un sens différent, un sens lié justement à l’identité individuelle de la personne qui à fait cette reproduction. Et chez les fans, dans ce que John Fiske nomme l’économie culturelle du fandom, un objet acheté dans le commerce suscite beaucoup moins d’admiration qu’un objet fait minutieusement par un.e fan qui ainsi affirme et confirme sa passion et en fait un élément de sa singularité dans le groupe de pairs. Il y a bien sûr des exceptions à cela : les objets vraiment ultra collector, ou les objets vraiment issus de l’œuvre et non reproduits à des fins de merchandising (souvenez-vous de cet épisode de Big Bang Theory où les héros se disputent un anneau qui aurait servi sur le tournage de la trilogie du Seigneur des anneaux). Mais dans la majorité des cas entre un jouet acheté et un objet customisé par un fan, il n’y a pas photo, pourtant visuellement c’est le même.

Mon idée est donc que même lorsqu’il y a reproduction à l’identique, il y a activité transformative et les chercheurs qui veulent étudier les activités de fans qui changent les œuvres pourraient aussi s’intéresser à celles qui en apparence ne changent rien. Quand les fans refont une maquette à l’identique d’un lieu issu d’un monde imaginaire, ou même quand ils font un puzzle qui reproduit une affiche de film qu’ils auraient pu acheter tel quelle dans le commerce, ils fournissent un effort, font preuve de compétences, qui ont un sens spécifique qu’il s’agit à chaque fois d’identifier.

Le meilleur exemple de cela à mon sens est la reproduction plan par plan de films. Là on est typiquement dans un travail qui consiste comme pour le Don Quichotte de Ménard à faire la même chose, à ne rien changer, à garder les mêmes angles de caméra, le même montage, et s’ils le pouvaient les mêmes acteurs. Et pourtant c’est pas pareil, on le sait tous, mais c’est bien parfois de pointer des évidences. De nombreux fanfilms consacrés à la saga Star Wars inventent de nouvelles histoires, mais tout autant refont la même chose, mais c’est pas pareil. Par exemple récemment, un fan à reproduit exactement le trailer de l’épisode VIII mais avec un Apple II ordinateur des années 1980 qui ne peut afficher les images qu’en nuance de vert. Et c’est génial ! Et cela en dit long sur le fan lui-même. Ca dit déjà à quel point il a du temps à consacrer à son goût pour cet univers, mais aussi qu’il aime probablement l’informatique et les vieilles machines, qu’il a dû grandir à une époque ou les Apple II étaient répandues et que donc cette esthétique à une valeur nostalgique pour lui, etc. Les fans et les médias spécialisés en actualité pop regorgent d’articles à base de « un fan reproduit à l’identique … » un accessoire, un décor, une bande-annonce, une scène ou tout un film. C’est que cela plait et que cela donne un sens nouveau à l’œuvre.

Sur Netflix on peut trouver plusieurs documentaires qui traitent de ce sujet et tous montrent que ce qui est intéressant dans ces activités c’est tout le contexte social qui l’entoure et ce que les gens font avec la pop culture même reproduite le plus exactement possible. Ce n’est pas du bête mimétisme conditionné lié à un manque d’imagination ou du plagiat, mais bien un exercice de style qui exprime de manière bien choisie et spécifique des affects et une volonté de faire des choses, de mettre la main à la patte, facilitée et amplifiée par la culture numérique, une culture ou le copié collé est facile et peut conduire à des plagiat honteux mais aussi à des manières différentes d’aborder la copie comme source de lien et d’expression de soi. Par exemple, le documentaire Fous de fantômes consacré aux fans de SOS Fantômes, les montre en train de refaire avec une précision incroyable les costumes des chasseurs de fantômes du film culte. Mais ils s’en servent comme un moyen de faire du lien social en échangeant les meilleurs trucs et astuces et en se valorisant les uns les autres. De plus, la qualité de la reproduction fait qu’ils participent à de nombreuses manifestations auprès de jeunes enfants défavorisés ou dans le cadre d’opérations caritatives et que la minutie de la copie est pour eux un élément fondamental de la qualité de leur prestation et des valeurs de partage qu’ils portent. Mieux encore, on peut voir toujours sur Netflix le documentaire Raiders, the story of the greatest fanfilm ever made. Celui-ci raconte l’histoire d’une bande d’amis qui depuis le lycée jusqu’à plus de 30 ans ont refait plan par plan le premier film de la saga Indiana Jones. Ce documentaire est à la fois touchant et passionnant (le fanfilm en lui-même devient un élément secondaire), parce qu’il raconte comment cette passion les a unis, les a conduits à faire des choses incroyables, à mobiliser leurs proches et aussi comment cela a habité leur vie durant plus de quinze ans. On les voit grandir d’une scène à l’autre du film, on voit la qualité d’image changer au fur et à mesure qu’ils mettent la main sur du meilleur matériel de tournage, et on voit donc des gens et leur vie, marquée et rythmée par la reproduction la plus exacte possible d’un film qu’ils ont aimé. Ils finissent même par envoyer le film à Spielberg et Lucas mais je ne vous raconte pas comment ils réagissent pour vous laisser le plaisir de découvrir ça si vous ne l’avez pas vu.

Ces exemples montrent à quel point refaire, reproduire, réécrire, ce n’est pas toujours copier, ça peut aussi raconter des vies, des contextes, des sentiments, changer le contexte c’est toujours transformer. N’ayez donc pas peur de copier si c’est avec des intentions honorables, et n’écoutez pas toujours Orson Wells, préférez Pierre Ménard !