ÊTRE FAN ET VIEILLIR

par kitsunegari13

Et si l’on étudiait les fandoms au-delà de l’adolescence?

 

 

Commençons par deux évidences : la population occidentale vieillit, et la pop culture comme outil de définition de son identité prend toujours plus de place. Pourtant, quand on pense au mot fan, l’image générique qui se fait dans notre tête est toujours celle d’un.e adoléscent.e qui se construit avec son amour pour un ou des objets culturels.  Les études sur les fans sont d’ailleurs majoritairement (mais pas uniquement, on verra des exemples) consacrées aux jeunes, mais il n’y a pas de raison de ne pas aussi s’intéresser aux plus âgés et surtout à la question du passage du temps dans l’identité de fan.

Alors, soyons honnêtes, il n’y a rien de surprenant à ce qu’on se focalise souvent sur l’adolescence, c’est la période de la vie ou la construction du futur adulte se fait. Cela ne veut pas dire que l’on ne change plus ensuite, mais que notre corps évolue très vite, mais aussi notre humeur, nos goûts et nos amitiés. La plupart des études sur les fans ont montré que l’attachement à un objet se fait durant cette période, le collège étant le premier moment où l’on commence à être plus influencé par nos groupes de pairs (socialisation secondaire) que par la culture parentale (socialisation primaire). Dans cette période trouble, les passions sont souvent une chose à laquelle se raccrocher, un outil de lien social et un modèle complexe de construction des attitudes et opinions. Donc rien de surprenant à toutes ces études fort légitimes. Cela d’autant plus que beaucoup des travaux contemporains se basent sur ce que les fans montrent sur internet : production sur les forums, réseaux sociaux, Tumblr et autres applications de communication. De ce fait, même si la pénétration des technologies numérique augmente dans la population, cela peut exclure les adultes qui passent moins de temps à affirmer leur identité en ligne, parce que cette identité est plus stabilisée, ou parce qu’ils consacrent leur temps à d’autres choses (travail, famille, vie pratique, etc.).

Mais justement il peut-être intéressant aussi de se demander ce que deviennent ensuite ces fans, est-ce qu’ils disparaissent ? Est-ce qu’ils deviennent des non-fans, reléguant cela à une période de leur jeunesse ? Ou est-ce qu’ils restent des passionnés, mais plus discrets, moins visibles sans que l’objet ne cesse d’influer sur leur vie. Il doit en exister des fans comme cela. Pourtant, alors que l’image du fan jeune dans les médias a tendance à changer, celle des fans plus âgés reste soit inexistante soit caricaturale (ces pères de famille fans de Johnny –rip– ou Claude François dans les émissions de reportage…).  Alors qu’est-ce que ça veut dire être fan avec le temps qui passe, avec la vie qui évolue, voire être un vieux fan ?

Déjà on peut dire que le temps qui passe est une dimension importante des cultures fans quel que soit l’âge, notamment du point de vue de la fidélité à l’objet (les « vrais » sont ceux qui restent fans). C’est un thème déjà travaillé par pas mal de chercheurs et chercheuses, notamment autour de la question, comment continuer à être fan quand l’objet ne produit plus de nouveauté. C’est ce qu’étudie par exemple Rebecca Williams dans son livre Post Object Fandom, sur comment les fans de séries essaient de maintenir la communauté après la fin de l’œuvre. C’est un enjeu difficile, sur lequel j’ai moi-même travaillé quand j’ai étudié un forum de fan de la série X-files et son activité après le dernier épisode. Pour durer, un fandom doit en permanence se restructurer, évoluer, se transformer au fil du temps, sans non plus se fermer. Continuer à être fan est aussi en enjeu identitaire fort pour les individus qu’une œuvre a accompagnés toute leur vie et qui donc est un compagnon permanent. Dans un 

article sur le sujet des fans et du passage de l’âge, Denise Bielby et Lee Harrington citent ainsi un homme de 42 ans fan d’un daily soap américain, qui explique que pour lui le lieu ou se déroule la série « a été le foyer le plus stable de toute ma vie d’adulte » (ma traduction). Elles donnent aussi l’exemple des fans de Harry Potter qui avaient hâte de lire le dernier tome de la saga mais en même temps étaient un peu triste de la voir se finir, et « cette tristesse dont beaucoup de lecteurs feront l’expérience, n’a rien à voir avec le destin des personnages et tout à voir avec la fin de l’enfance » (ma traduction).

Être fan ce n’est donc pas aimer un objet c’est changer avec cet objet, au travers de cet objet, et y revenir à chaque étape de sa vie pour l’aborder d’une manière différente et toujours en tirer des choses qui raisonnent avec le moment de notre vie où l’on se situe. C’est aussi tout l’intérêt des objets qui durent comme un groupe de musique qui continue à faire des albums ou une série qui ne s’arrête pas. Si Dr Who est une institution en Angleterre, c’est aussi parce que cette série évoque un temps long, malgré un hiatus d’une quinzaine d’années, elle est ancrée dans la vie de certaines personnes depuis leur naissance. Cette continuité est un plaisir pour les fans qui peuvent toujours associer un moment de la vie à un moment de la série. Cela peut aussi conduire à des effets de génération qui vont structurer la forme des fandoms modernes. Par exemple, dans mon travail sur les noms des fandoms je cite l’exemple des fans de Tolkien qui ont dû s’adapter à l’arrivée de jeunes fans qui n’avait pas lu le livre mais adoré les films, et de ce fait deux noms de communautés se sont mis en place : Tolkiendils et Ringers pour bien montrer la différence. Cette différence était liée à l’objet et la manière de l’aborder mais aussi souvent une différence d’âge (qui peut malheureusement conduire à des hiérarchisations du type « les vieux savent »). Je donne aussi l’exemple des fans de My Little Poney qui réclame le droit d’aimer une série pour enfant tout en étant des adultes et non pas des adulescents, des Peter Pan et autres termes à la mode. Will Brooker dans son livre sur les fans de Star Wars observe un phénomène comparable avec deux approches de la saga de Georges Lucas qui s’opposent. La première approche consiste à dire que Star Wars c’est avant tout UNE trilogie, celle débutée en 1977, et que le reste c’est des à côté ou des choses un peu à part. L’autre consiste à envisager la saga comme un tout incluant sans distinction la prélogie et les produits issus de l’univers étendu. Et l’auteur voit clairement un clivage par âge autour de cette opposition.

L’âge est donc un critère important pour comprendre comment les communautés de fans se forment et évoluent. Et l’âge est aussi un élément important d’un point de vue plus individuel. On l’a vu, un objet culturel dont on est fan nous accompagne et même si les fans sont souvent décriés pour leur hystérie ou leur trop plein de passion pour des objets qui n’en méritent pas tant on a tendance à pardonner à ça aux jeunes. C’est normal, ils sont ados, ça va leur passer, nous aussi à leur âge on avait nos petites passions, tout cela forme une sorte de point de vue surplombant et bienveillant, condescendant bien sûr, mais bienveillant. Ce n’est pas la même chose quand on est fan et qu’on vieillit. La mise en couple par exemple peut-être une étape compliquée pour les fans, même quand ils sont en couple avec d’autres fans, il faut gérer la place de chaque objet collector dans l’appartement ou trouver un espace à soi pour ranger ses précieux DVD ou jeux vidéo. Les histoires de disputes sur une affiche ou sur une figurine mal placée sont légion dans les récits de fans étudiés et j’en ai rencontré pas mal. Se pose aussi la question de la transmission, aux enfants par exemple, de la passion et de comment cela peut relancer une attitude fan parfois mise en sommeil. Je l’ai observé avec des individus qui n’avaient plus le temps de jouer à des jeux vidéo mais qui ont recommencé pour montrer à leur progéniture et se sont replongé dedans avec encore plus de passion qu’à l’origine. On peut donc arrêter d’être fan ou s’éloigner de cette part de notre identité et y revenir, dans un moment de rupture dans la continuité de notre parcours, quand on se sent seul, quand on se sent mal, etc.

Et continuer à être fans en ayant une vie de famille, un métier sérieux et respectable (si jamais ça existe) peut être mal vu par l’entourage. C’est ce que constate Christian le Bart dans ses travaux sur les fans des Beatles : « Dans sa famille, le passionné était monstrueusement singulier, il appartient désormais à la foule des groupies monstrueusement semblables ». Pourtant l’individu en question a toujours été fan, mais là, avec la vraie, vie la responsabilité de l’âge adulte, c’est étrange, c’est déviant face à la norme. Il y a tout un débat là-dessus dans un épisode de l’excellente série A La maison blanche de Aaron Sorkin, où une secrétaire porte un pin’s Star Trek. Son chef, Josh Lyman, lui explique qu’elle ne peut pas porter ça, parce qu’il s’agit d’une obsession et d’un fétichisme et qu’on ne peut pas montrer ça au travail (dans un espace où il est possible par exemple de porter une croix chrétienne autour du cou).

Si être fan et être adolescent est mal vu car n’est pas compatible avec la nonchalance des jeunes « cool », être fan adulte c’est pire, c’est être resté en enfance et c’est quelque chose que l’on cache que l’on garde pour soi que l’on assume à demi-mot. On commence donc a être fan en entendant qu’on est un peu trop attachés comme le sont les jeunes et on finit, comme le dit ce post sur FanLore, en étant trop vieux pour ces bêtises, sans entre-deux.

Pourtant on vit dans une époque où presque tout le monde s’affiche et s’affirme comme fan de quelque chose, alors la question de comment cela va évoluer et légitime et sera intéressante dans les années à venir. On pourra aussi se pencher sur les fans du troisième et du quatrième âge, des populations fragiles, parfois très seules, pour qui la série, le livre ou le film, peuvent être un moyen de trouver des petits moments de bonheur. Et si les objets médiatiques aident les fans adolescents à se construire à un moment où leur corps et leur relation au monde changent, c’est aussi le cas pour les personnes plus âgées, des séries parlent d’ailleurs de plus en plus de cet âge de la vie (je pense par exemple à l’excellente Grace and Frankie). Comment continuer le Cosplay quand notre corps n’est plus en lien avec l’âge des personnages, comment continuer à se sentir fan quand on a plus le temps de voir les membres de la communauté ni même de parler avec elles et eux en ligne, comment faire accepter qu’on peut être adulte et fan, toutes ces interrogations et d’autres encore vont pouvoir alimenter des tas de recherches dans les années à venir et elles seront à mon avis passionnantes.