LA NOSTALGIE DU NUMÉRIQUE

par kitsunegari13

Internet c’était quand même mieux dans les années 30

 

Quelques exemples de marques qui évoquent un internet d’avant

 

C’est une expérience que je fais souvent avec mes étudiants quand je leur parle de l’histoire d’internet : Leur montrer le vieux web, celui de Lycos, de Myspace, de MSN, de Skyblog, de AOL etc. Ils sont jeunes, moins de 20 ans pour la plupart, et pourtant cela fonctionne très bien avec eux et cela lance souvent de grandes conversations à base de « tu te souviens toi aussi de… ». Ils identifient immédiatement le son du Wizz de MSN, ce bouton sur lequel on pouvait cliquer dans ce logiciel de messagerie instantanée lancé par Microsoft en 1999 (soit l’année de leur naissance) et cela leur évoque immédiatement plein de souvenirs. Que dire alors des gens plus âgés ? Nous connaissons tous ce sourire lorsqu’on évoque en soirée le bruit d’un modem 56k ou un vieux jeu vidéo que l’on a plié en un été en ne dormant pas la nuit et en laissant la console allumée. Si l’on interroge n’importe qui ayant l’âge d’avoir connu l’arrivée de l’informatique et de l’internet grand public (même s’il ne faut pas oublier que la fracture numérique persiste mais pas autant qu’on croit) il est fort probable qu’on puisse les faire parler d’un souvenir nostalgique liée à un outil numérique. Il peut s’agir d’un appareil (mon premier ordinateur), d’une plateforme (ah Caramail), ou d’un logiciel (mes premiers montages sur Windows Movie Maker), chacun aura son petit sourire rêveur en évoquant un de ces objets.

Mais d’où ça vient ça alors ? Commençons un peu d’abord par parler d’un concept très riche qui est complexe à analyser et à comprendre : la nostalgie. On a tendance parfois à résumer la nostalgie par la phrase « c’était mieux avant », mais ce n’est pas aussi simple. En effet, si ce sentiment peut avoir des accent réactionnaires et régressifs c’est aussi un outil que les humains utilisent pour retrouver de la sérénité en période de stress, une expression de notre rapport à la temporalité (qui peut être autant mélancolique que joyeuse) et un outil de lien social lorsqu’elle est partagée et bien d’autres choses. Le mot nostalgie lui-même est à l’origine un terme médical qui n’est pas du tout lié à un regret des temps passés mais à une géographie. En effet, en grec Nostos veut dire retour à la maison et Algia c’est la tristesse, donc si on le prend au sens étymologique, il s’agit d’une tristesse d’être loin de chez soi. Donc la distance n’est pas seulement (voire pas du tout) temporelle mais aussi géographique. Les premières fois que l’on a documenté cette « maladie », c’est au XVIIe siècle, autour des années 1680 pour traiter le mal être de soldats envoyés la guerre. Et le moyen pour remédier à ces soucis était de leur faire écouter des musiques de chez eux, de leur faire goûter des plats traditionnels de leurs régions, toucher des objets typiques et écouter des gens qui ont le même accent régional. On imagine alors très bien le médecin chef de l’armée qui envoie son sous-fifre chercher parmi les troupes un soldat qui à l’accent marseillais parce que son camarade est en train de pleurer. Alors, bon on peut aussi penser que ce type de mal de pays s’explique particulièrement par le fait qu’on envoyait les gens se faire charcuter et que donc il était en effet plus plaisant de vouloir rentrer chez soi. Ce n’est pas tout à fait la même chose qu’un enfant qui pleure pour son premier jour de colonie de vacance loin de la maison (même si ça peut être une vraie violence).

Cette idée que la nostalgie est une forme de réaction à une situation présente où tout n’est pas parfait et donc permet aussi de questionner le présent et ses manques reste fort intéressante. Cela ne veut donc pas dire qu’en soi on regrette profondément un temps passé dont on est souvent conscient qu’il est idéalisé et n’était pas cette panacée magique, mais qu’on peut à partir de la nostalgie s’interroger sur la manière dont une société évolue et quel impact cela peut avoir selon la situation de chacun. La nostalgie n’a donc jamais qu’une seule explication ni une seule forme comme l’explique Katharina Nieumeyer : « les expressions nostalgiques présentes dans les contenus médiatiques tels que les films ou les séries télévisées, mais aussi dans les échanges et discussions dans les réseaux socionumériques ne convergent pas vers une seule forme de nostalgie. Entre le mal du pays et la quête d’identité ou d’authenticité, la nostalgie y apparaît sous son aspect ludique et joyeux mais aussi régressif. ». (P. 12). La nostalgie c’est donc une forme de regard en arrière, qui constitue aussi un retour réflexif sur soi, sur ce qui nous constitue, et une reconstruction qui se fait en lien avec une position sociale présente.

Mais alors on connaît la nostalgie pour les chansons de notre enfance, pour les jouets, pour les séries. On connait la nostalgie de la part des créateurs de contenu culturel avec des phénomènes comme Stranger Things. Mais quid (oui je parle le latin !) de la nostalgie numérique ? En quoi ressemble-elle à toutes les formes de nostalgies que l’on connaît déjà, est-celle spécifique et pourquoi ces objets-là plutôt que d’autre en provoquent ? Une chose est sûre je ne suis pas le seul à l’observer d’autres chercheurs et chercheuses comme Katharina Nieumeyer citée plus haut le note, et vous qui vous souvenez avec émotion de la période où vous lisiez vos MP3 téléchargés sur Kazaa avec votre dernière version de Winamp aussi. Ce type de regard en arrière porté sur des objets technologiques à même un nom, il a été baptisé « Technostalgia » par des chercheurs anglo-saxons. On peut y ranger toute forme de retour vers le passé qui implique comme support principal la technologie du passé idéalisée et fétichisée dans son esthétique. Cela vous rappelle quelque chose ? Et oui cela peut bien sûr renvoyer au genre du Steampunk dont on a déjà parlé ici puisque celui-ci repose beaucoup sur un imaginaire technique et technologique. Mais on peut aussi y caser le retour à la mode des appareils photographiques argentiques, ou encore de l’esthétique des films Super 8. Il est probable que les affects, les sentiments que l’on ressent en évoquant des objets numériques du passé aient un lien avec ces autres exemples analogiques. Comme le dit encore une fois Katharina Nieumeyer « une vieille page web de Myspace, un jeu vidéo d’arcade ou un GIF animé peuvent donc avoir le même potentiel nostalgique qu’une voiture des années 20 ou la cassette VHS ». Les clés pour comprendre ce pouvoir nostalgique serait alors à chercher du côté 1. de l’obsolescence et 2. de l’adolescence.

Pour le premier, c’est justement le fait que ces objets n’existent plus, disparaissent ou ont tellement évolué que la filiation avec leur ancêtre semble discontinue qu’ils ont un attrait nostalgique. C’est leur obsolescence qui les rend associable à une période spécifique très identifiable et donc ils deviennent iconiques et symboliques en ce sens qu’ils tiennent lieu de point d’entrée vers le retour à ce moment passé. C’est un peu comme cliquer sur un lien hypertexte, cela vous envoie ailleurs et de lien en lien on peut se retrouver très lien du point de départ. Retrouver son vieux Walkman ou sa page Skyblog peuvent faire ce même effet déclencheur. La durée de vie des technologies numériques relativement courte mais pas trop (même si de plus en plus) est parfaite pour ça puisque ce n’est ni trop long (et dans ce cas ce n’est pas associé à une période précise) ni trop court (et dans ce cas on oublie avoir ancré cet objet dans nos habitudes). La meilleure comparaison pourrait alors être celle de la musique, une bonne chanson va nous accompagner plusieurs semaines voire mois puis on passera à autre chose (quitte à la réécouter bien plus tard par nostalgie). Et donc, elle sera la chanson de mon été 2002, ou la chanson de ma Terminale. Et comme la chanson, l’objet lui-même n’est qu’un déclencheur un lien hypertexte vers d’autres sensations, sentiments, moments, ce qui nous est projeté devant les yeux c’est avant tout le cadre dans lequel l’objet ou l’outil est ancré.

Camarail, je ne m’en souviens pas avec nostalgie juste pour le dispositif mais parce que c’est là qu’on allait le soir chatter avec les copains quand on s’ennuyait. Le bruit du modem 56k en vrai il était plutôt ennuyeux mais il me renvoie à l’époque pleine d’insouciance où mon seul problème était de ne pas me faire gronder par mes parents en utilisant trop la ligne téléphonique ce qui les empêchait de recevoir des coups de fils. Nous sommes donc pleinement dans la nostalgie au sens étymologique, un retour au pays idéalisé, et internet étant appréhendé dans nos esprits comme un dispositif spatial, cette géographie obsolète est aussi la cartographie de nos vies. Selon Jaakko Suominen, cette nostalgie liée au fait que ces objets font datés du point de vue des usages renvoie alors à une forme de pureté originelle qui est la matière première de toute quête d’authenticité et de retour aux « vraies » valeurs. C’est notamment observable dans le domaine du rétro gaming ou l’un des arguments principaux des adeptes est que l’on revient à du jeu pur, du gameplay et puis c’est tout, sans tous les frous-frous modernes de la 3D tape à l’œil et des mille boutons à appuyer. Cela renvoie là encore aux divers mouvements rétro futuristes qui rêvent d’un monde avancé technologiquement mais dans lequel on comprendrait encore ce qui se cache dans la machine, un monde qui aurait donc plus de sens ou en tout cas qui semblerait plus compréhensible par nos sens. Tout comme pour la musique l’obsolescence des outils numériques est donc un bon outil de travail identitaire par la nostalgie. On peut se différencier des autres générations, soit pour s’amuser (« ah toi t’as pas connu les recherches avant Google ») ou pour cultiver son authenticité de pionnier (« à mon époque les jeux en ligne ils étaient textuels tu peux pas comprendre »).

L’autre élément lié au premier et très bien résumé dans son billet sur le sujet par Yann Leroux, c’est celui de la construction de soi à l’adolescence. En effet, la nostalgie est souvent un sentiment lié à un retour vers les principaux moments qui nous ont construits et qui ont construit notre sociabilité comme on l’a vu plus haut. Et l’on sait que notre personnalité, nos goûts mais aussi nos principales amitiés se construisent largement durant l’adolescence rien d’étonnant alors à ce que nos rêveries nostalgiques nous renvoient à ce moment. A cela il faut ajouter que c’est un moment où l’on avait du temps, tandis qu’aujourd’hui l’on navigue entre nos séries en retard, les livres dont laisse de côté à force d’essayer trois fois de s’y remettre et les obligations d’une vie d’adulte qui arrivent. Donc forcément, le moment où on avait le temps de se plonger à fond dans un jeu, ou l’on zonait par ennui dans les tréfonds du web nous semble des moments rassurants face à l’accélération alors que ces gestes répétés du passé nous semblaient si longs et agréables.

Etre nostalgique c’est donc pas très grave, il faut arriver à en faire un sentiment positif qui permet de mieux rebondir, et surtout c’est un sujet à étudier car il s’inscrit dans un regard porté sur notre parcours, sur les objets qui l’ont accompagné et le cadre qui les entourait. Attention toutefois de ne pas trop idéaliser le passé ce qui ne permet plus de questionner le présent autrement que comme pur repoussoir. Sur ce je vous laisse je vais mettre à jour mon profil sur Copains D’avant.