POURQUOI LE COSPLAY ?

par kitsunegari13

Identité, corporéité, communauté

Avant de parler de cosplay, de rentrer dans l’histoire et les définitions, commençons par une petite histoire, parce qu’on ne va pas se mentir si vous êtes ici c’est que vous aimez bien les histoires.

Ce soir du 2 avril 1877 la petite ville d’Amiens est en ébullition. L’un des habitants les plus célèbres de la ville organise une grande soirée où tous les notables et commerçants sont invités afin de les remercier de l’accueil fait à celui qui a décidé de venir vivre là pour faire plaisir à son épouse fatiguée de la vie parisienne. Il s’agit aussi de présenter à la bonne société de la ville son fils et ses belles-filles afin qu’ils puissent rentrer à leur tour dans les cercles bourgeois de la région. Mais qui est cette personne et pourquoi je vous parle de cette soirée ? Et bien cette personne c’est Jules Verne déjà bien connu à l’époque et j’en parle parce qu’il s’agissait d’un bal costumé dont le thème principal était le voyage vers la Lune et les autres grands récits du maître de l’aventure. Et, qui dit soirée thématique, dit costume ! (Et si on danse?). C’est ainsi que chacun devait venir dans une tenue évoquant de près ou de loin les œuvres de Verne. Ce dernier avait même invité un ami proche, l’aventurier et photographe Nadar, celui-là même qui avait inspiré le héros du roman De la Terre à la Lune, qui, clou du spectacle, est apparu en sortant d’un immense obus rappelant celui du livre et habillé dans la même tenue que son homologue de papier. Tous les autres invités, plus de 700 selon les récits, ont joué le jeu, se grimant en personnages exotiques, indiens, mexicains, chinois (gros bad buzz mérité sur les réseaux sociaux) et en protagonistes des romans de Jules. La presse en a parlé jusqu’à Paris et même à l’étranger quelques médias en ont fait mention.

Ça y est vous voyez le rapport ? Et oui, dans son ouvrage Costuming Cosplay, la chercheuse américaine Theresa M. Winge, fait de ce moment une sorte de fondation d’un proto-cosplay, la rencontre entre un univers fictionnel issu de la culture populaire et des personnes qui se l’approprient vie tenue vestimentaire et mise en scène publique. Alors bien sûr, attention, ce n’est pas le moment où a été inventé le cosplay et on pourrait trouver bien d’autres exemples historiques proches de celui-ci en remontant même jusqu’au carnaval médiéval dont j’avais déjà parlé, et on verra d’ailleurs que parler d’invention du cosplay est une notion à prendre avec des pincettes. Mais l’époque est intéressante puisque la fin du XIXe est la période fondatrice de la culture populaire moderne c’est-à-dire celle de son industrialisation, et Verne avec son succès international en est l’un des symboles éclatants. Clairement, le cosplay, le fait de se costumer (en fabriquant le plus souvent, mais pas toujours, sa tenue) en personnage issu d’un univers fiction afin de présenter cette création sous forme de performance dans l’espace public, est indissociable de la naissance de la pop culture, et plus encore, des cultures fans.

En effet, dès qu’on essaie de faire un peu l’histoire de cette pratique, on retombe invariablement sur quelques moments et noms importants même si encore une fois résumer un tel mouvement à des dates et des inventeurs est toujours un peu vain. Et le premier nom qui revient est celui de Forrest J. Ackerman. Ce monsieur n’est pas n’importe qui, il est l’un des piliers fondateurs du fandom de science-fiction américain, il a créé des conventions et des clubs de fans dès les années 1920, des magazines (en particulier Famous Monsters of Filmland qui a inspiré énormément d’artistes, de réalisateurs, et de créateurs d’effets spéciaux), il a écrit des nouvelles et des romans, et possédait une des plus grande collection du monde d’objets issus de tournages de films. Bref, il mérite largement son surnom de « Mr Science-fiction » et est devenu une des figures mythiques de l’âge d’or des pulps et des séries B fauchées. D’ailleurs, au passage, je ne résiste pas à l’envie de vous transcrire ici sa tentative de faire la nouvelle de SF la plus courte de l’histoire (peut-être une inspiration pour le super compte Twitter Micro SF Stories) . Son titre est : « Résultat de l’examen d’entrée dans la fédération galactique : Planète Terre. » et le texte de la nouvelle est simplement : « 0 ». Tout ça pour dire que le Forrest, il rigole pas avec la SF et dans tous les livres d’histoire du cosplay il est noté comme étant le créateur de la tendance. Ce qui est vrai…et faux. Il est vrai qu’il est venu costumé en extraterrestre inspiré par les couvertures des magazines pulp de l’époque lors de la première édition de la Worldcon de 1939, une des toutes premières conventions de fans, où se sont rendus le chiffre incroyable de 200 visiteurs (on est autour de 130 000 pour la San Diego Comic Con). Il est vrai aussi que sa tenue était faite à la main par ses soins avec du matériel de récupération dans un esprit très cosplay.

Mais, déjà on oublie qu’ils étaient deux à faire ça, il est venu avec sa petite amie Myrtle Douglas qu’on oublie souvent dans l’histoire (et il semblerait suivant certaines sources qu’elle soit plutôt à l’origine du délire). Ensuite, il était déjà une personnalité forte dans le milieu, il fréquentait des écrivains comme Ray Bradbury, et il est fort possible qu’on retienne son nom parce qu’il est connu avant ça, mais que d’autres fans plus anonymes aient tenté la chose avant sans qu’on s’en souvienne. Enfin, son personnage ressemblait certes beaucoup à de nombreuses créatures étranges que l’on croisait dans les magazines (on peut voir les images ainsi qu’un récit ici), mais il n’a cherché à en recréer aucun en particulier. Il le dit lui-même lorsqu’il raconte avec humour que les gens dans la rue étaient soit atterrés soit apeuré face à son accoutrement étrange, et parfois, certains, plus jeunes, y voyaient leurs héros préférés : « When I got into that costume, I walked the streets of New York with little children crying out that it was Flash Gordon or Buck Rogers ». Oui, il y avait un peu de Buck Rogers et de Flash Gordon, deux fameux aventuriers spatiaux dont les aventures circulaient sous forme de pulps, de comics et de serials ces petits épisodes qui passaient au cinéma avant le film principal, mais aucun spécifiquement. Or dans le cosplay, il s’agit de se référer à un personnage précis, sinon c’est « juste » du costume. Raté, mais on y est presque, et si avec Jules Verne on avait déjà cet aspect-là, refaire un personnage, ici on en a d’autres qui sont tout de même important, et reviennent souvent aujourd’hui, le moment fondamental de la convention, la fabrication, et le sentiment d’être une petite communauté de gens un peu différents qui expriment leur passion pour la fiction en la portant sur le corps. Par la suite avec la généralisation des conventions le fait de venir costumé va devenir une habitude de plus en plus populaire sans jamais toutefois vraiment devenir un mouvement revendiqué ni encore une fois faire toujours appel à des univers de référence précis. On parlait alors surtout de masquarade. Bref, on pourrait multiplier les exemples de proto-cosplay, qui de plus en plus deviennent des éléments de base de tout rassemblement de fans.

Tous les éléments fondateurs seront repris lorsque le cosplay devient une pratique massive et prend sa forme contemporaine et pour cela là il faut aller du côté de l’autre pays de la pop culture, la France ! Non je déconne, le Japon bien sûr. En effet, le terme cosplay et sa définition actuelle viennent de Nobuyuki Takahashi qui revenant de la World Con de Los Angeles, et observant que dans les conventions japonaises (qui commencent à prendre de l’ampleur dans les années 70 en s’inspirant du modèle américain) le costume est de plus en plus présent, invente ce mot-valise mélangeant costume et player, dans un article pour une revue consacrée à l’animation. Nous sommes alors en 1984 et avec un mot à mettre sur un phénomène déjà grandissant les choses vont exploser. Peu après cela, apparaissent les premières compétitions où les personnes costumées s’affrontent dans les conventions à coup de performances inspirées par l’univers du jeu vidéo, du manga, ou de l’anime évoqués. Il ne faut toutefois pas réduire le cosplay à la compétition ni aux stars et professionnels de l’activité, ce serait comme réduire le football à la coupe du monde ou aux championnats de première division en oubliant que des millions d’amateurs jouent entre eux chaque week-end. Et dans l’autre sens, il ne faut pas rejeter les stars et les grandes compétitions comme n’étant que l’écume de la pratique, car ces éléments revêtent une importance symbolique et sont la base de la discussion qui permet à la communauté de se sentir communauté. Pour continuer la métaphore footballistique, les joueurs et joueuses du dimanche sont loin de Lionel Messi et Cristiano Ronaldo, mais quand ils font un bon drible ils vont imiter les commentaires faits devant les gestes techniques d’un grand joueur et se réuniront ensuite devant la télévision pour un grand match.

Comme toute pratique amateur, le cosplay s’insère avant tout dans les interstices du quotidien et devient tour à tour, loisir, distraction, manière d’exprimer sa passion, puis passion en soi et même véritable sous-culture avec ses codes ses hiérarchies, ses modes de fonctionnement spécifiques et ses débats internes. Les passionnés de cosplay revendiquent d’ailleurs très souvent un sentiment de communauté très fort, une communauté de pratique où règnent l’entraide et la réciprocité. Je sais faire telle type de couture, toi tu sais faire tel type d’accessoire, attends j’ai vu un tuto en ligne qui peut te servir, voilà le type d’échange que l’on retrouve souvent au sein de petits groupes qui souvent se connaissent uniquement via des forums ou des pages Facebook spécialisées et peuvent se croiser « IRL » lors de conventions. Attention, pour autant, même si cela fait débat au sein des communautés, on peut pratiquer le cosplay sans fabriquer soi-même (c’est très courant au Japon, un peu moins ici) puisque le cosplay ne prend son véritable sens que lors de la performance, lorsqu’il est actualisé sous forme d’une présentation publique où le costume est porté. De nos jours, une autre étape s’ajoute à celle de l’éventuelle fabrication puis de la présentation en convention, celle de la photographie pour les réseaux sociaux, Facebook, Instagram et autre Pinterest. Ils sont devenus des passages obligés et les cosplayers passent souvent beaucoup de temps après la présentation publique à regarder les réseaux pour retrouver et regrouper les traces de leur présence. Les réseaux sociaux sont aussi un médium très utile pour les étapes intermédiaires, on montre la fabrication en cours, les premiers essais ou des photoshoots effectués dans un cadre qui met en valeur la tenue.

Le cosplay c’est donc une passion au carré. Il y a d’abord une passion pour l’objet de fiction, le jeu vidéo, le livre, le film, etc. On cosplay assez peu ce que l’on ne connaît pas ou n’apprécie pas, et si on le fait c’est souvent mal vu (on est alors un.e poseur/poseuse). Ensuite, en se basant la première passion, on se passionne par l’actualisation de celle-ci qui devient alors affirmation identitaire et manière de rendre aussi un peu à l’objet ce qu’il nous a apporté dans un cadre de validation collective. En ce sens, le cosplay se rapproche, sous une forme plus matérielle, de la fanfiction. Et comme pour la fanfiction on y trouve, malgré l’importance donnée à la fidélité à l’objet de base, des activités transformatives. Une femme qui se costume en héros masculin est par exemple quelque chose de relativement courant.

Selon la chercheuse Nicolle Lamerich, il y a 4 éléments dans la pratique du cosplay, tout d’abord une histoire, un univers, qui va nous plaire, nous inspirer et donner envie de s’en emparer pour en faire quelque chose de manière individuelle en s’insérant dans un groupe. C’est le point commun avec les fanfictions. Il y a ensuite une tenue, que l’on fabrique soi-même le plus souvent, mais qu’on peut aussi acheter dans le commerce ou faire faire par un.e autre pratiquant.e qui a plus de compétences. Certains en font même un commerce et/ou s’orientent vers les costumes de théâtre et de cinéma en plus de leur activité de cosplayeur. Troisième élément constitutif, la performance, ce qui veut dire que le cosplay implique forcément des spectateurs, un public. Performance peut vouloir dire mise en scène musicale complexe sur une scène lors d’une convention ou simplement prendre la pose de manière caractéristique pour une photo ou en croisant d’autres individus, il y a tout un continuum. Enfin, et c’est peut-être le plus important qui englobe tout le reste, pour qu’il y ait cosplay il faut qu’il y ait un sujet, un individu qui exprime et revendique son identité au travers de la pratique.

Ce point est important parce qu’il rejoint les définitions classiques de ce qu’est une sous-culture, l’affiliation à un groupe social au sein d’une société, affiliation qui prend la forme non seulement d’une passion, mais aussi d’un ensemble de valeurs associées et d’un mode de vie qui a un impact sur de nombreux aspects de la vie. En particulier, l’affiliation à une sous-culture se porte sur le corps et implique une forte réflexivité sur le rapport à la pratique et à la communauté puisqu’il s’agit de choisir tout cela, contrairement aux groupes de socialisations qui sont plus imposés par la vie (amis d’école, famille, collègues). Keith Kahn-Harris dans son ouvrage sur la sous-culture du métal extrême explique ainsi qu’il y a 4 éléments qui définissent une sous-culture aujourd’hui (oui les chercheurs aiment bien quand il y a 4 éléments, seul Korben Dallas a droit à un cinquième).

Le premier est le fait qu’on ne nait pas dedans on se construit comme membre du groupe. C’est ce que j’ai dit plus haut, une sous-culture c’est toujours une socialisation secondaire, quelque chose auquel on choisit de s’affilier en commençant souvent par zéro contact avec des membres (cela passe alors juste par le contenu culturel de base, par les médias, les réseaux sociaux, etc.). C’est valable pour le métal extrême qui est une musique qui déjà peut rebuter ou faire peur au premier abord et nécessite du temps pour en apprécier toute la richesse, et dont les rapports entre les fans sont faits de codes parfois non-dits qu’il faut assimiler. C’est valable aussi pour le cosplay, on commence par aimer un jeu vidéo, puis on va trainer sur les forums consacrés à ce jeu, puis on se rend compte qu’il en existe des cosplays, puis on commence à apprendre comment faire ça et puis on va demander des conseils à d’autres. Il y a toujours un processus qui construit un parcours, une carrière, avant d’accéder à une forme de prestige intra-communautaire.

Le second élément est qu’une sous-culture aujourd’hui n’est pas localisable. Les premières grandes sous-cultures des années 1960 l’étaient beaucoup plus, les hippies c’était d’abord la Californie, avant de devenir un style répandu, les punks c’est d’abord certains quartiers précis de Londres, le hip-hop, certains quartiers précis de New-York. Aujourd’hui, ces mouvements sont à la fois plus déterritorialisés, grâce à internet, mais aussi ont besoin de moment de localité pour « sentir » leur propre force. Les fans de métal ont leurs sites et réseaux en ligne, ils portent des tee-shirts de leur groupe favori en allant en cours ou en se promenant sans forcément être entourés de leurs pairs, mais le concert et les festivals restent des moments importants d’actualisation des codes du groupe. C’est la même chose pour le cosplay avec le moment central de la convention. De la même manière, on ne peut pas réduire la pratique à ça, mais cela reste un point focal.

Ensuite, une sous-culture se pose en permanence la question de son histoire, de ses origines et de son fonctionnement. C’est pour cela que dans mon historique du début j’ai dit qu’il fallait rester prudent avec les dates symboliques, elles ont souvent un sens depuis aujourd’hui en fonction des enjeux identitaires et communautaires que chacun veut leur faire porter. Cette réflexivité du groupe permet de l’autonomiser par rapport à d’autres pratiques en faisant différer les origines. Par exemple, les gens qui font des costumes historiques ou des costumes steampunk soulignent le fait qu’ils ne font pas du cosplay, malgré certains points communs c’est important pour eux de différencier les origines des mouvements pour justement leur donner une forme d’autonomie. Cela permet aussi de se réinventer en permanence pour faire évoluer les codes et les comportements.

Enfin, une sous-culture produit du contenu, il ne s’agit pas uniquement d’être fan ou public. Elle produit du contenu matériel, fanzine, tenue, tee-shirt, costume et accessoire dans le cosplay bien sûr, mais aussi du contenu symbolique et immatériel, des idées, des valeurs une vision du monde, etc. Et on retrouve bien les deux dans le cosplay, il s’agit de mettre en avant sa passion de manière matérielle, mais aussi de défendre une manière d’être. Et les deux se mêlent dans le fait d’actualiser la fiction dans la vie quotidienne pour la rendre concrète avec ses propres mains et/ou sa propre performance. D’ailleurs souvent les amateurs de cosplay se défendent de toutes les approches psychologisantes un peu basiques du type ils se cachent derrière le costume, ils ne veulent pas grandir (le syndrome de Peter Pan est le point Godwin de l’analyse des passionnés de pop culture). Au contraire, et là encore c’est un classique des sous-cultures, la partie performance, spectaculaire, est vécue comme une continuité dans l’identité de la personne, par comme une rupture ou une manière de se cacher. On peut être moins timide en costume que dans un cadre quotidien, mais cela ne veut pas dire que c’est moins soi, c’est juste soi dans un autre cadre. De la même manière que les drag-queens décrites par Judith Butler mettent en avant la dimension performée et en partie fictionnelle de toute identité (de genre entre autres), les cosplayeurs mettent en avant le fait qu’on peut aussi se construire dans la performance sans être moins soi. L’authenticité, la vérité d’un être n’est pas cachée lorsque que l’être met un masque (réflexion aussi valable pour un avatar de jeu vidéo en ligne), mais est un ensemble de couches dont certaines sont choisies et d’autres non. Il s’agit alors d’extérioriser une passion intérieure pour en faire ce qui est visible de soi. Cela me permet de terminer par une citation de Keith Kahn-Harris l’auteur évoqué plus haut et sur laquelle je vous laisse réfléchir : « Si toute identité est fake, une pose, alors l’authenticité inauthentique élabore la possibilité de poses sans nier que c’est tout ce qu’on est ». Vous voyez le rapport avec le cosplay ? Non ? Allez, vous avez 4h.