C’est quoi être cinéphile?

par kitsunegari13

Petit manuel pour devenir un.e esthète méprisant.e

Un sketch classique des inconnus qui se moque du « savoir être » cinéphile

Aah la cinéphilie, ça fait longtemps que ça existe et ça n’a jamais été aussi vivant à l’heure des vlogs de critiques de films sur YouTube, des échanges passionnés lors de sorties sur les réseaux sociaux et des avis sur des sites comme Allociné ou Sens Critique. Beaucoup de gens se disent cinéphiles et revendiquent leur cinéphilie même si elle n’a pas toujours le même sens pour chacun. Et c’est là que les ennuis commencent, on voit vite poindre dans les débats des phrases du type « non, mais tu peux pas dire que tu es cinéphile si tu as pas vu… ». En d’autres termes, chacun investit dans le terme une manière d’être, une cinéphilie correcte qui implique une façon de parler des films et aussi un répertoire de films et de réalisateurs qu’il faut connaître. Un.e vrai.e cinéphile c’est pas juste une personne qui regarde beaucoup de films, ouh non, et ça n’est visiblement pas non plus quelque chose qu’on s’attribue à soi-même, c’est une validation sociale riche d’une histoire et de normes. Tu aimes que les films de genre ? Aie. Tu préfères les comédies aux drames et pourtant tu te dis cinéphile ? Tu n’as pas vu toute la filmographie de Orson Wells, Kurozawa et Jean-Luc Godard ? Chaud pour toi. Mais qui décide, comment on arbitre et qu’est-ce que cela révèle de notre rapport au cinéma et même à l’art en général ?

Tout ça remonte à loin comme je l’ai dit et fait appel à des processus communs à toute l’histoire de l’art et à la notion de goût comme non pas quelque chose qui viendrait naturellement, mais qui est construit et situé socialement et historiquement (vous le voyez arriver Bourdieu ou pas du tout ?). La notion d’artistes est récente à l’échelle de l’histoire humaine. Cela a été largement documenté, ceux que l’on considère aujourd’hui comme des génies universels de l’histoire de l’art, Bach, Rembrandt, Léonard de Vinci, se voyaient le plus souvent non pas comme des grands artistes exprimant leur profondeur intime via des œuvres pleines de sens, mais comme des artisans doués, au même titre qu’un bon fabriquant de chaise ou un bon boulanger. Bach, comme le rappellent par exemple les travaux du sociologue Antoine Hennion ne se voyait pas comme un créateur, mais comme un artisan qui devait écrire la messe du dimanche et c’est tout, juste bien faire son travail. Le but n’était pas de créer une œuvre unique qui reste à la postérité, c’est une vanité qui lui était totalement étrangère puisque son credo était soli deo gloria, il n’y a pas d’autre créateur que Dieu, donc tout le reste est au mieux de la bonne copie.

Cette idée d’artiste et donc d’œuvre qui exprime sa patte, son unicité, et ses obsessions, ça arrive vraiment au XIXe siècle avec le romantisme et tous les mouvements picturaux et littéraires qui vont arriver par la suite. Pour Pierre Bourdieu (je l’avais dit !), il s’agit pour la classe bourgeoise en pleine expansion sur les ruines de la révolution de s’autonomiser et donc d’avoir son art à elle qui n’est pas l’art noble (des portraits ou des musiques cour) ni l’art de l’église (des scènes bibliques et la musique de messe). L’art devient alors un domaine à part qui se veut totalement en autarcie des autres, c’est l’art pour l’art et avec lui viennent de nouvelles institutions qui régissent le goût. Puisqu’il n’y a plus un roi ou un Pape pour dire ça c’est de l’art et ça non, alors on voit arriver les critiques, les galeristes, la validation capitaliste (si ça marche, c’est que ça doit être de l’art) et des milieux d’amateurs éclairés et érudits qui se passionnent pour un domaine artistique en décident collectivement ce qui est bien ou pas.

C’est résumé grossièrement, mais c’est sur ce type de modèle que se construit la cinéphilie. Et au début, ce n’est pas gagné, le cinéma c’est d’abord un art forain, un truc à sensation forte qu’on voit dans les foires et les événements filmés racontent des histoires très courtes avec peu de montage. Il n’est pas du tout considéré qu’on puisse en faire un véritable art, une expression de la vision du monde d’un artiste, mais un truc rigolo qui impressionne les enfants. C’est autour des années 1920/30 que la cinéphilie commence à se construire avec la naissance d’Hollywood et des premiers « grands artistes » du muet, Keaton, Chaplin, et bien d’autres. C’est là qu’arrivent des critiques, des magazines de cinéma, un milieu de passionnés, qu’on commence à faire une histoire de l’art qu’on redécouvre des anciens oubliés (grand classique de toute histoire de l’art rétroactive) comme Méliès qui était mort anonyme, etc. Un art est né.

Le pas suivant sera fait dans les années 1960 en France avec la fameuse Politique des auteurs. L’histoire est connue donc je fais vite, mais l’idée autour de ce mouvement né de critiques et réalisateurs autour de la revue Les Cahiers du cinéma est que pour qu’il y ait art il faut qu’il y ait auteur unique et au service de l’expression de son intériorité (une leçon tirée bien sûr de l’histoire de l’art vue plus haut). Le problème est qu’au cinéma il y a un décorateur, un scénariste, un réalisateur, un monteur, bref plein de gens qui peuvent revendiquer une part de la création artistique. Ils vont donc décider que l’artiste, le vrai, le seul, c’est le réalisateur et que tout comme vous pouvez lire un poème de Baudelaire et reconnaître son style même si vous ne le saviez pas, vous pouvez voir un film d’auteur et reconnaître ce qui fait cet auteur. Jean-Luc Godard, toujours très modeste, se comparera alors à un peintre, l’écran étant sa toile, et les autres sont des exécutants au service de sa mission. C’est une vision du cinéma en particulier et de l’art en général qui a été largement remise en cause notamment par Howard Becker dans ses travaux sur l’aspect très collectif du cinéma (sinon, comme il le dit, il n’y aurait pas besoin de générique). Malgré tout, ce coup marketing va légitimer fortement l’art cinématographique et participer à le faire entrer dans la cour des grands. Bravo, ils ont bien réussi. Et, de cela, découle la cinéphilie moderne, une manière de voir les films comme faisant partie d’une « œuvre » au sens de l’ensemble de la production de leur auteur, une approche très érudite, très dépassionnée de l’art filmique, basée sur l’histoire des grands chefs-d’œuvre et le style fort et marqué du son créateur. Ensuite, à l’intérieur de ce cadre accepté on peut débattre de qui est le plus grand, de si Tarantino est un génie ou juste un copieur, etc. Mais il y a des choses dont on ne débat pas, le fond de la « vraie cinéphilie », l’authenticité basée sur une certaine érudition et une histoire de l’art bien établie, l’importance du style unique de l’auteur, etc.

Heureusement, ces canons sont parfois cassés, et remis en cause pour laisser respirer un peu ce monde qui sentirait le renfermé, certains revendiquent leur cinéphilie tout en privilégiant les nanars, les œuvres de genre ratées ou kitsch, en affirmant leur goût pour les blockbusters à grand spectacle avec des cascades et des explosions, en aimant les comédies françaises de Christian Clavier, etc. Il y a plein de manières d’aimer le cinéma et si on réfléchit 5 min, on se doute bien qu’aucune ne possède une « vraie » légitimité plus forte qu’une autre, pourtant dans le monde social, une manière d’être vis-à-vis des films et une manière d’aborder le répertoire culturel qu’ils constituent continue de dominer symboliquement. C’est pour ça que Laurent Jullier et Jean-Marc Leveratto dans leur livre Cinéphiles et Cinéphilie notent que la cinéphilie justement est une culture, dans un sens double. C’est une culture parce qu’elle englobe tout un répertoire de choses qu’il faut connaître pour être un ou une vrai.e et c’est une culture parce qu’il y a une manière d’être qui fait le ou la cinéphile. Il faut avoir du goût, et il n’y a rien de plus construit par des influences extérieures que nos goûts et il n’y a rien de plus vulgaire que d’admettre ces influences. C’est juste « objectif » ce film est un chef-d’œuvre et c’est tout, et moi je le sais parce que j’ai du goût, ça me vient naturellement, parce que depuis tout petit j’adore le cinéma. En sociologie on appelle ça une naturalisation, on fait comme si des processus sociaux étaient en fait quasi naturels et venaient à nous comme la muse magique inspire l’artiste.

Bien sûr tout ça c’est du bullshit total et révèle en fait des mécanismes de distinction, de mise en scène de l’authentique et tout simplement de mépris pour ceux qui n’ont pas les bons goûts. Il y a des tonnes de travaux qui ont démontré ça : à quel point le goût qui paraît naturel est en fait issu de notre milieu, de notre contexte et comment il est surtout un instrument d’affirmation identitaire et pas juste un pur jugement esthétique bien informé (encore une fois Bourdieu, mais plein d’autres). Un bon exemple est dans un article récent de Jules Sandeau qui analyse les critiques Allociné des spectateurs du film Drive de Nicolas Winding-Refn. Allociné est un très bon support d’analyse de réception des films puisque sur les forums du site des milliers de spectateurs postent leurs critiques et avis des dernières sorties et notent les films ce qui produit une note visible sur la page de l’œuvre en question. D’ailleurs s’ils ne le nomment pas, c’est aussi ce site qui a servi de support à l’enquête de Dominique Pasquier, Valérie Beaudouin et Thomas Legon sur les critiques de film sur internet. Ils y remarquent que plus un internaute se veut cinéphile et poste de longues critiques sur le site, plus son style, sa manière de parler des films imite, mimique, celle des critiques classiques que l’on peut trouver dans les journaux spécialisés. Cela confirme l’idée d’une culture cinéphilique à laquelle il faut adhérer pour être pris au sérieux et validé par les pairs, les autres cinéphiles. Dans son article sur Drive, Sandeau remarque que ce film est un bon moyen d’étudier ces questions parce que la critique autour de ce film a été assez contrastée. Les critiques classiques l’ont adoré et y ont vu la marque d’un « vrai » auteur avec son style unique, mais chez les spectateurs certains ont été déçus. La faute en revient en partie à une bande-annonce qui laissait présager un film d’action et de courses poursuites dans la veine de Fast & Furious, alors qu’il s’agit d’un film plutôt lent et très esthétisant (parfait pour plaire aux cinéphiles).

On voit alors la confrontation entre plusieurs visions du cinéma au sein d’un même film et en analysant la manière dont ceux qui se revendiquent comme vrais cinéphiles rejettent avec soi-disant « objectivité » les autres discours on voit apparaître sur quoi repose leur mépris. L’auteur liste trois figures ou plutôt anti-figures, des stéréotypes de repoussoirs (comme le bobo islamo-gauchiste est le repoussoir d’une certaine droite conservatrice). Une anti-figure est souvent utilisée par un groupe social aux frontières fragiles et autodéterminées, c’est bien pratique pour dire qui sont les vrais. Dans mes travaux sur les geeks ou le jeu vidéo l’anti-figure du casual gamer était par exemple très importante pour se définir comme geek et dans mes travaux en cours sur la culture steampunk, l’anti-figure est la personne qui met des rouages sur un chapeau sans comprendre que le steampunk c’est un mode de vie et pas qu’une esthétique. Dans le cas de cinéphiles fans de Drive, il y en a donc trois avec à chaque fois un groupe social sous-entendu. La première est le beauf. Le fan de film d’action, qui voulait de la bagarre, des explosions et a vu un film lent et psychologique avec des accès très courts de violence. Il est vu comme un homme d’âge moyen voire jeune et bas de plafond. C’est un cliché sur les classes populaires qui manquent de goût, et donc le dénigrer revient à un mépris de classe de la part de gens qui ne se rendent pas compte qu’on leur a donné le temps et l’éducation pour avoir cette érudition cinéphile. La seconde anti-figure est le fanboy, lui il a presque le bon goût, il adore Winding-Refn, mais alors il en fait trop, il est hystérique, il a des posters dans sa chambre, il ne peut donc pas analyser froidement et objectivement l’œuvre, car il est trop dedans. Il s’agit donc d’âgisme, de mépris pour une supposée fouge adolescente qui empêche le bon goût. La troisième catégorie est la midinette, elle, elle aime les films romantiques et les beaux acteurs, elle est venue pour Ryan Gosling qui venait d’enchaîner quelques comédies romantiques à succès comme The Notebook ou Crazy Stupid Love. Elles sont déçues parce qu’elles n’ont pas eu ce qu’elles attendaient et elles sont méprisées parce qu’elles ne s’intéressent pas à l’auteur, mais à l’acteur, elles sont donc superficielles, et nous sommes là en plein cliché sexiste.

Donc, comment être un vrai cinéphile ? Ne soyez pas trop à fond comme les jeunes, ne soyez pas trop superficiels comme les femmes, et ne soyez pas là pour juste du divertissement comme les gros beaufs. Et puis aussi restez entre vous, entre vrais, surtout ne me parlez pas merci.