David Peyron

Docteur en sciences de l'information et de la communication

AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 4

La culture dont vous êtes le héros.

Les livres dont vous êtes le héros, un symbole de cette tension permanente entre être guidé par le contenu et se l’approprier pour faire son chemin.

Quatrième et (ouf !) dernière partie de la série sur l’histoire de la culture populaire et son impact sur les enjeux d’aujourd’hui. Après avoir abordé la question de la hiérarchie entre plaisir et sérieux, puis la tension entre statu quo social et culture populaire comme expression des aspirations des classes dominées, il est temps de traiter du troisième point la fermeture du sens. Ce billet sera un peu plus avare en exemples car la plupart de ceux c cités précédemment pourraient aussi être appliqués à ce point, je vous renvoie donc aux articles précédents pour plus de détails, j’ai déjà fait pas mal long.

3.    liberté d’interprétation, de transformation, d’appropriation versus fermeture institutionnelle du sens

La question du sens est l’une des grandes thématiques de la recherche en sociologie des médias et de la culture, et en théorie du texte depuis une bonne cinquantaine d’années. Est-ce que le sens qu’on peut donner à un contenu culturel est inscrit dans l’objet ? Et dans ce cas il suffit de suffisamment d’effort pour le décoder le déchiffrer comme un trésor caché, unique et précieux. Ou alors est-ce que le contenu n’est qu’une virtualité qui ne prend sens que dans l’interprétation d’individus ou de communautés dans leur contexte socio-historique spécifique ? Vous vous en douter l’analyse sociologique tend vers la seconde solution. Avec les travaux de Michel de Certeau sur l’appropriation, nous avons tendance à faire notre la doctrine du philosophe et écrivain Paul Valery : « il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun se peut servir à sa guise et selon ses moyens : il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. ». La radicalité de cette allégation peut encore choquer aujourd’hui tant une grande partie de la manière dont l’art est enseigné notamment à l’école, se fait sur le mode de la découverte (ou plutôt de la redécouverte) d’un vrai sens ultime. Les cours de français deviennent alors par exemple un grand jeu théâtral où l’enseignant joue le rôle d’accoucheur de l’avis des élèves sur les textes mais en fait les oriente pour leur faire dire le sens tel qu’il est donné dans les manuels (on peut donc avoir faux sur un ressenti !). C’est ça la fermeture institutionnelle du sens.

Or, au contraire, toute la culture populaire, définie comme un regard, repose sur des interprétations diverses parfois très hétérodoxes et incongrues, des lectures déformées et des transformations contextuelles. Le chercheur en littérature Stanley Fish, qui partage l’approche de Valéry ou de Certeau, a ainsi mené une expérience amusante pour appuyer cette idée. Il décide d’écrire sur le tableau de sa salle de classe une liste de noms pris au hasard parmi ses collègues de travail et divers chercheurs en linguistique :

Jacobs-Rosenbaum
Levin
Thorne
Hayes
Ohman (?)

Le dernier nom est suivi d’un point d’interrogation parce qu’il n’est pas sûr de l’orthographe. Il montre ensuite cette liste aux élèves qui arrivent dans la salle pour leur cours de poésie religieuse anglaise du 17e siècle. Il leur dit simplement que ce qu’ils voient est un poème qui correspond à la thématique du cours et leur demande de l’analyser. Et tenez-vous bien (tenez-vous mieux !), ils y trouvent un sens très cohérent :

« Le premier étudiant qui prit la parole fit remarquer que le poème certainement un hiéroglyphe, bien qu’il ne pût établir avec certitude si sa forme était celle d’une croix ou d’un autel. Cette question fut laissée de côté lorsque les autres étudiants, suivant l’exemple du premier, commencèrent à se concentrer sur les mots pris individuellement, s’interrompant mutuellement par des suggestions qui venaient si rapidement qu’elles semblaient spontanées. Le premier vers du poème (l’ordre même des événements supposait un objet au statut déjà constitué) reçut la plus grande attention. Jacobs fut expliqué comme une référence à l’échelle de Jacob, représentation allégorique traditionnelle de l’ascension chrétienne vers le Ciel. Dans ce poème cependant, en tout cas c’est ce que m’ont dit mes étudiants, le moyen d’ascension n’était pas une échelle mais un arbuste, un rosier ou Rosenbaum. Il fut considéré comme une référence évidente à la Vierge Marie, souvent caractérisée comme une « rose sans épines », celle-ci étant par ailleurs un emblème de l’Immaculée Conception. Arrivé là, le poème leur a semblé fonctionner à la façon, bien connue, d’une énigme iconographique. »

Et ça continue comme ça durant plusieurs pages. Cela permet à l’auteur de mettre en avant l’idée que l’interprétation n’est ni tout à fait liée au texte ni tout à fait liée à l’individu mais au contexte social, au cadre comme dirait Goffman dans lequel il la situation de décodage s’inscrit. Les groupes qui vont s’inter-influencer pour construire du sens situé et situable dans le temps et dans l’espace social sont alors nommés des communautés interprétatives. Il est intéressant de noter la comparaison finale avec une énigme, car c’est bien sur ce mode là que fonctionne la culture pop, une énigme permanente, un jeu, mais où il n’y a pas de bonne réponse, ou plutôt elles sont toutes bonnes. C’est ce que l’historien italien Carlo Ginzburg nomme le paradigme indiciaire. Pour lui, les sciences se sont construites à partir de gestes simples, comme le fait de déduire le trajet d’un animal qu’on chasse en observant ses traces et les signes de son passage dans l’environnement. C’est le principe de la déduction que l’on retrouve dans toutes les énigmes policières et dans le goût contemporain pour les mystères ludiques en tous genres. Ce mode d’appréhension interprétative de la réalité aurait été abandonné par les sciences depuis Galilée, c’est-à-dire au moment où l’observation quotidienne ne permettait plus de comprendre les choses, il fallait des instruments, des expériences, des outils mathématiques et de la gravité à la physique quantique, les sens peuvent même nous tromper sur la réalité des phénomènes. Ce modèle ce serait donc déplacé vers la fiction (et les para sciences plus ou moins ésotériques) au moment du passage à la modernité. Tout ça pour dire que la liberté d’interprétation est au cœur de ce que les gens font avec la culture depuis pas mal de temps et que chaque fois qu’une institution (c’est-à-dire une autorité reconnue) ferme les possibilités elle fournit aux gens un jeu de dés où l’on ne peut faire que des 1.

Interpréter librement les objets culturels, c’est ensuite –pour reprendre l’image de Paul Valery- pouvoir les utiliser à notre guise, les tordre les démonter, les triturer, les coller, les parodier, les mélanger et les décontextualiser à notre guise. Déjà en 1605, Cervantès dans son chef-d’œuvre Don Quichotte montre un héros qui surinterprète les romans de chevalerie pour en faire un modèle d’existence héroïque inaccessible pour les gens du peuple, et ainsi il se moque des structures sociales de la société espagnole. On peut aussi revenir à l’exemple de Shakespeare cité dans la seconde partie à propos des hiérarchies culturelles. Si l’auteur était si populaire dans les États-Unis du 19e siècle, c’est parce que chacun s’amusait avec. Les gens sortaient des citations de pièces comme des proverbes et les adaptaient à toutes leurs situations quotidiennes pour les illustrer, ils transformaient des passages en chanson, souvent en changeant le texte pour le rendre plus paillard ou grivois. Et lorsque les spectateurs râlaient contre la fin tragique d’une pièce, les acteurs la changeaient en direct pour les satisfaire. Même si la culture écrite a eu tendance à figer le contenu des œuvres, le public à continuer à les aborder avec un regard populaire c’est-à-dire en les utilisant comme matériau de base à une expression de leurs goûts, de leurs envies et de leur identité individuelle ou de groupe.

Changer la fin d’une pièce de Shakespeare ?, sacrilège crieront certains. Pourtant ce type de réécriture est courante. Au 19e siècle en France, il était par exemple mal vu pour les femmes de lire des romans. Pourtant celles-ci ne se laissaient pas abattre. Elles découpaient en cachette les chapitres de romans-feuilletons publiés dans les journaux achetés par leurs maris pour les relier et en faire de véritables livres faits main qui s’échangeaient dans les cercles féminins. Et elles n’hésitaient alors pas à ne pas mettre tous les chapitres dans leur livre maison ou à changer l’ordre pour que le résultat convienne mieux à leurs attentes (une histoire racontée par Martin Lyons déjà cité dans le second billet de la série). C’est aussi ce que font les fans aujourd’hui quand ils remontent Star Wars épisode I pour en faire un meilleur film (ça s’appelle du fan-editing), quand ils écrivent des fanfictions ou partagent des Gif issus de films pour illustrer leur vie quotidienne et quand ils font des mods de jeux vidéo. La culture populaire est de la pâte à modeler, elle est transformative et dès qu’on commence à empêcher ça on en tue l’esprit. Pourtant il y aura toujours des gens qui crieront à l’hérésie et ça ne date pas d’hier.

Carlo Ginzburg, historien mentionné plus haut, en donne un exemple frappant. Dans son livre Le Fromage et les vers, il raconte l’histoire d’un meunier nommé Menocchio de la région du Frioul en Italie au 16e siècle. Celui-ci est plutôt érudit pour son époque puisqu’il sait lire et aime même bien ça. Mais comme personne ne lui a dit comment il fallait lire les textes et quels sont les bons et les mauvais textes il amasse un grand nombre d’ouvrages divers et variés. Ces livres sont avant tout des livres religieux, la Bible bien sûr, mais aussi tout un tas d’interprétations de la parole sacrée catholiques et même des textes issus de religions hindoues. De tout ça il fait un mélange, un mash-up, et se construit sa propre religion personnelle avec sa propre cosmogonie, au début :

 « Tout était un chaos c’est-à-dire que terre, air, eau et feu étaient confondus ; et ce le volume, en évoluant, constitua une masse, à peu près comme se forme le fromage dans le lait, et tout cela devint des vers, dont quelques-uns formèrent des anges et […] parmi ce nombre d’anges il y avait encore Dieu, créé lui aussi en même temps à partir de la masse et il fut fait seigneur avec quatre capitaines : Lucifer, Michel, Gabriel et Raphael. Ce Lucifer voulut se faire seigneur comparable au roi, ce qui était réservé à la majesté de Dieu, et Dieu pour punir son orgueil commanda qu’il fût chassé du ciel avec tous ses partisans […] Dieu fit ensuite Adam et Ève, et des gens en grand nombre pour tenir la place des anges qui avaient été chassés. Comme la multitude ne respectait pas ses commandements, Dieu envoya son Fils, dont les Juifs s’emparèrent, et il fut crucifié. »

Du fromage et des vers, vous avez compris le titre du livre. Le meunier à construit sa propre interprétation du divin et à transformé un ensemble de textes religieux en un dogme unique et auquel il croyait fermement. On connaît son histoire grâce aux minutes de son procès intenté par l’inquisition locale. Au terme d’un premier procès, il abjure son étrange foi et est renvoyé dans ses pénates, mais des gens vont rapporter qu’il continue de l’expliquer à qui veut l’entendre et finissent par le condamner à mort. Une fin triste mais qui nous a laissé au moins un témoignage très documenté de la culture populaire de l’époque. Lorsqu’on respecte la culture la vraie, celle des dominants, des riches, des nobles, on n’y touche pas, ni à son sens, ni à son contenu. Il faut respect le canon, un mot issu du vocabulaire religieux et bien connu des fans d’aujourd’hui. Durant les premiers siècles de l’Église catholique, différents conciles se sont réunis (notamment à Nicée en 325), pour décider des textes que l’on pouvait garder ou non dans le canon officiel. Ces choix se sont faits pour des raisons politiques, idéologiques et avec en tête une vision de ce que devait être la seule et unique doctrine acceptable. Cela n’a pas empêché énormément d’hérésies de tenter de résister au dogme. On peut citer ainsi les Cathares très populaires dans l’imaginaire ésotérique et qui avaient une conception tout autre de la divinité tout en se revendiquant du christianisme. Leur goût pour le dénuement et l’origine plutôt populaire de ses fondateurs en a fait un mouvement important dans le sud de l’Europe. Ils ont bien sûr fini massacrés. Le canon c’est sacré.

Dans l’introduction du livre cité, Ginzburg élabore toute une définition de la culture populaire qui « s’opposa, surtout au moyen-âge au caractère dogmatique et sérieux de la culture des classes dominantes » et remet en cause les nombreux travaux qui se sont surtout intéressés à la culture dominante et à la manière dont elle écrasait le reste sans souligner les espaces de créativité qui ont toujours existé. Un beau programme, et les exemples de cette transformation permanente de ce jeu avec les traces et l’acculturation permanente entre haute culture et pop culture, s’ils sont durs à documenter parce que l’histoire est écrite par les vainqueurs, ne manquent pourtant pas et ce bien avant les fanfictions et autres activités participatives contemporaines. Les jeux de mots, les chansons paillardes, les détournements, les contes adaptés à l’auditoire, les blagues anciennes qui changent au fil du temps, tout ça est une preuve que le peuple ne se prive pas de trouver des espaces de liberté qui sont en permanence repris et récupérés par la culture dominante, mais heureusement la créativité continue.

La pop culture appropriée et transformée est alors un outil pour ces communautés interprétatives qui lui ont donné des sens divers. Un outil pour de la reconnaissance. Le chercheur allemand Axel Honeth explique ainsi que ce qui motive les êtres humains fondamentalement c’est la reconnaissance, celle de leur existence, de la validé de leur manière d’être, de penser, de leur mode de vie. Selon lui « un individu n’est en mesure de s’identifier pleinement à lui-même que dans la mesure où ses particularités trouvent une approbation et un soutien dans les rapports d’interactions sociales ». Et la lutte pour l’acceptation des transformations culturelles, des interprétations diverses, de la dimension subversive et subjective de la participation à des activités culturelles, est donc une lutte politique. C’est cette reconnaissance qui est déniée au peuple par les dominants et les formes instituées de la culture, et c’est celle-ci que cherche chaque communauté interprétative minoritaire qui imprime sa manière de vivre sur les objets, que ce soit une pièce de Shakespeare, une croyance religieuse ou un blockbuster hollywoodien.

AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 3

Du pays de Cocagne au Carnaval: Le monde à l’envers.

 

 

Cette célèbre illustration anonyme qui a connu de nombreuses variations est un bon exemple du thème récurrent du renversement des normes.

Cette célèbre illustration anonyme qui a connu de nombreuses variations est un bon exemple du thème récurrent du renversement des normes.

 

 

Dans la seconde partie de cette série de billets, j’ai résumé la question de la culture populaire en la qualifiant de regard sur des objets ou des moments. Pour définir ce regard je me suis appuyé sur trois couples d’oppositions entre concepts : 1. élévation et travail sérieux versus plaisir ludique et divertissement, 2. subversion des hiérarchies sociales versus conservatisme, 3. liberté d’interprétation, de transformation d’appropriation versus fermeture institutionnelle du sens. Après avoir traité du premier de ces trois axes profondément liés dans l’article précédent, voici ici quelques exemples du second.

2.    subversion des hiérarchies sociales vs conservatisme

La culture populaire repose donc avant tout sur une approche ludique et festive de la culture, une approche chaotique parodique, ironique et basée sur un plaisir phénoménologique, c’est-à-dire lié à l’immédiateté des perceptions. Et je l’ai dit, cela n’en fait en aucun cas quelque chose de moins fort et de moins subversif que la haute culture. Aujourd’hui, on a tendance à opposer divertissement décérébré et vraie culture qui permettrait une forme d’émancipation et de résistance. Encore récemment, une étude sur la manière dont les Français se représentent ce qu’est la culture a montré de fortes oppositions. Pour la majorité de la population, les musées, le théâtre, la lecture ou même la cuisine c’est de la culture par contre, la téléréalité, les jeux vidéo, ou les parcs d’attractions ça n’en est pas. Cette opposition est fallacieuse car si la pop culture est un regard, alors ce regard peut être porté sur tout (il y a bien des fanfictions de Victor Hugo) et il doit bien apporter quelques choses aux individus qui le portent. Là encore l’histoire peur nous aider à mieux comprendre celui-ci.

Au moyen-âge l’une des légendes les plus populaires était celle du pays de Cocagne. Ce territoire imaginaire et utopique apparaît dans quelques poèmes occidentaux du 10e siècle, mais aussi un peu plus tard dans certains contes orientaux, notamment persans. Sa première apparition qui nous est parvenue est dans l’histoire du paysan Unibos, qui est persécuté par des bandits et leur fait croire qu’il existe au fond de la mer un pays merveilleux où tous les rêves peuvent devenir réalité. Pendant que ces derniers se penchent vers la mer pour tenter d’apercevoir cet endroit magique, Unibos les pousse dans les flots et s’en débarrasse pour de bon. Le pays de Cocagne fait donc partie de cette myriade de lieux légendaires plus ou moins utopiques et disparus qui nourrissent les folklores depuis des millénaires, parmi lesquelles on trouve l’Atlantide, Mû ou autre continent hyperboréen. La particularité de Cocagne est que son origine est véritablement populaire, c’est-à-dire non pas issue d’une culture érudite (comme par exemple l’Atlantide qui est citée par Platon) mais d’un engouement des paysans et autres artisans du moyen-âge. Cela donne à cette légende une forme particulière qui caractérise la culture populaire dans son ensemble, celle d’un lieu où les valeurs sont renversées.

Dans ce pays paradisiaque, les riches deviennent les pauvres, les pauvres deviennent les chefs, les animaux prennent le pouvoir, les femmes font la guerre, les enfants donnent à manger aux parents, la bonne devient la maitresse de maison, on est payé pour dormir, bref c’est le monde à l’envers. Ce renversement n’est évidemment pas anodin et annonce un thème récurrent de toute la culture populaire. Voici par exemple un extrait d’un conte des, bien connus, frères Grimm qui en 1812 mettent par écrit ce que la tradition orale transmet depuis déjà quelques siècles :

« Au temps du pays de cocagne, j’ai vu, en me promenant, Rome et le Latran suspendus à un petit fil de soie, et un homme sans pieds qui battait à la course un cheval rapide, et une épée fort acérée qui tranchait un pont. J’ai vu alors un jeune âne au nez d’argent qui pourchassait deux lièvres rapides, et un tilleul très large sur lequel poussaient des galettes brûlantes. J’ai vu ensuite une vieille bique décharnée portant sur son dos au moins cent foudres de saindoux et soixante foudres de sel. N’est-ce pas assez menti? J’ai vu ensuite une charrue labourer sans chevaux ni bœufs, et un enfant d’un an lancer quatre meules depuis Ratisbonne jusqu’à Trêves, puis de Trêves jusqu’à Strasbourg; un autour traversait le Rhin à la nage: et tout le monde trouvait ça normal. J’ai alors entendu les poissons faire tant de bruit en se chamaillant que cela résonnait jusque dans le Ciel, et du miel sucré coulait comme de l’eau depuis une profonde vallée jusque sur une haute montagne; c’étaient d’étranges histoires ».

Avec la popularité de ce territoire imaginaire (l’espace inaccessible autrement que par la pensée est une grande constante de la pop culture qui perdure de nos jours avec les mondes de Star Wars ou La Terre du Milieu) la thématique du renversement va connaître un succès durable. Comme le dit Umberto Eco dans son excellent ouvrage Histoire des lieux de légende : « Le thème du monde à l’envers est étroitement lié à celui du pays de Cocagne : des hommes y tirent une charrue guidée par un bœuf ; le meunier d’un moulin renversé porte un bât, en lieu et place de son âne ; un poisson pêche un pêcheur ; des animaux admirent deux êtres humains en cage. » (p. 291).  Toutes les hiérarchies sont alors remises en causes, celles entre les classes sociales, entre les hommes et les femmes, entre humains et animaux (il ne serait pas étonnant que cela ait inspiré Pierre Boule pour La Planète des singes). Bien sûr à l’époque ces renversements sont faits pour amuser, pour divertir pour faire rire, conformément à la thématique exposée dans la seconde partie de ce billet. Mais ce pays reste une utopie, un lieu qui fait envie, qui fait rêver, qu’on rêve d’accéder et que des tas de gens vont chercher à localiser en fonction des indices topologiques laissés par la tradition. Le pays de Cocagne est alors aussi un terrain d’expérimentation sociale, une sorte d’expérience de pensée transmise d’individu à individu, et si ce monde est si attirant c’est que cela semble fonctionner quand même. Cela invite chacun à se dire de manière plus ou moins consciente, mais en fait toutes ces hiérarchies, tout ce fonctionnement, cette structure sociale dans laquelle nous vivons ce n’est qu’une parmi tout un espace des possibles qu’il suffit d’imaginer pour se dire que cela pourrait exister. Pour parodier Descartes, c’est l’argument ontologique de la critique sociale mise en forme dans une légende amusante et pas si innocente que cela.

D’ailleurs ce thème servira ensuite à de nombreuses représentations de moment ou de lieux où les choses ne sont plus organisées selon l’ordre habituel. De nombreuses gravures, peintures, images d’Épinal et autres estampes comme celle mise en illustration de ce texte vont jouer au cours de l’Histoire avec cette subversion parodique de ce qu’il est possible ou non de faire. L’église et les différentes autorités séculières vont d’ailleurs souvent tenter d’interdire ou de censurer ce type de représentation sentant bien que cela pourrait donner des idées au peuple ou au mieux que cela leur donner des espaces de questionnement de l’ordre qui n’étaient pas les bienvenus.

Mais il est toujours très difficile, aussi puissant que soit le pouvoir en place, d’empêcher la majorité de détourner les codes du pouvoir central, de s’en moquer et de les ridiculiser. Aux 17e et 18e, alors que le théâtre et la production écrite sont très corsetés par la censure d’état, va par exemple se développer une grande mode en France pour les marionnettes qui reprennent les codes de la comedia del arte populaires durant la Renaissance italienne. On n’a pas le droit de se moquer du pouvoir avec des acteurs ? Très bien on va faire jouer les personnages par des objets ! On trouve toujours des moyens. Cela donnera au 19e siècle le théâtre de Guignol où le héros, petit voleur fêtard issu de la classe populaire retourne la violence envers le représentant de l’ordre, le gendarme, et avec sa ruse ne se fait jamais attraper (il préfigure ainsi l’humour cartoonesque de Bip bip et le Coyote ou Tom et Jerry).

Mais le meilleur exemple de la culture populaire comme divertissement qui permet un des renversements hiérarchies et qui s’oppose à un ordre tentant par tous les moyens de perdurer est celui de la fête et du Carnaval. Comme l’explique très bien le sociologue Jean Duvignaud dans son ouvrage Fête et civilisation, la fête « détruit ou abolit, pour tout le temps qu’elle dure, les représentations, les codes, les règles par lesquels les sociétés se défendent contre l’agression naturelle. Elle contemple avec stupeur et joie l’accouplement du dieu et de l’homme, du « ça » et du « surmoi » dans une exaltation où tous les signes admis sont falsifiés, bouleversés, détruits. Elle est au sens propre le carnaval ». La fête en ce sens se rapproche du jeu tel que définit par les grands théoriciens de ce concept (Roger Caillois, Johan Huizinga ou Jacques Henriot), un espace d’expérimentation, de liberté, et une parenthèse dans le quotidien mais qui ne reste pas moins quelque chose de sérieux et qui incarne des enjeux sociaux forts. Cela permet de mieux comprendre l’importance du jeu (il en sera aussi question à propos du troisième point) dans la pop culture contemporaine. La fête c’est aussi la mise en avant des corps et de leurs libertés. Or, comme l’a dit entre autres Michel Foucault, les pouvoirs s’incarnent d’abord dans les corps et les gestes. Le corps populaire est musculeux et bronzé du fait du travail en extérieur, le corps des élites est rond, signe d’abondance, et pâle. Pour l’église le corps est le lieu du péché il est donc enfermé, nié, proscrit dans sa sensualité, tout le contraire de l’exaltation des sens liés à la fête. En tant que moment gratuit, qui n’a pas d’autres utilités que d’être ensemble et de faire parler l’agencement des corps, des rythmes et le sentiment de partage, la fête est selon l’auteur un acte profondément subversif qui est à lier plus spécifiquement à la notion de carnavalesque.

L’adjectif carnavalesque est une invention du linguiste russe Mikhaïl Bakhtine qui dans un livre classique étudie les traces de la culture du carnaval dans les écrits de l’auteur François Rabelais. Pour Bakhtine, on ne peut pas comprendre les excès, sexuels, orgiaques, festifs, scatologiques, de l’auteur de Pantagruel si l’on ne comprend pas l’importance du carnaval dans la vie de la population moyenâgeuse. Le carnaval tout le monde connaît aujourd’hui et même beaucoup savent que c’est une tradition assez ancienne, mais il ne s’agissait pas juste de se déguiser pendant une journée pour amuser les amis. Au moyen-âge le carnaval est un rite social fondamental une parenthèse qui dure plusieurs jours voire semaine ce qui est encore le cas dans plusieurs pays et villes d’Europe (notamment dans le nord). J’ai d’ailleurs déjà parlé ici de l’importance de cette tradition comme bain formateur d’un grand nombre de traits de la pop culture quand j’ai parlé de l’origine du mot geek que l’on peut faire remonter à ces festivités. Comme c’est résumé dans ce très bon article sur le sujet : « [Le carnaval] était l’occasion de laisser exploser les fantasmes contenus toute l’année. Grâce aux déguisements, aux masques, chacun pouvait oublier pour un temps la misère, la maladie, la souffrance. Chacun pouvait changer de condition. Comme toute fête au sens plein du terme, le carnaval était la négation du quotidien. Symbole même de la fête populaire, il instaurait un temps pendant lequel il était possible de s’affranchir des règles et des contraintes du quotidien. Il permettait ainsi d’outrepasser les règles morales et sociales. ». On retrouve donc ici dans la tradition festive du carnaval issue notamment des saturnales romaines, l’idée de renversement des positions ou du moins du soulignement de l’artificialité de celles-ci. Pendant quelques jours les pauvres pouvaient danser, chanter, et sous leurs masques cracher sur leurs maîtres, les insulter, les commander, leur donner des ordres, et les dominants n’avaient pas le droit d’y réagir. Les fous deviennent les rois (c’est l’un des thèmes de Notre dame de Paris de Victor Hugo) et comme dans L’Île des Esclaves de Marivaux, les esclaves deviennent les maîtres.   Tous les rapports sociaux étaient questionnés, renversés, échangés, sans limites et sans regard sur les règles, c’était le pays de Cocagne actualisé.

Ce défoulement, bien sûr, n’empêchait pas, par la suite un retour à l’ordre, il ne s’agit pas de dire que le carnaval était un acte révolutionnaire, mais un espace de résistance subversif sans aucun doute. On pourrait se dire que tout cela n’est qu’une petite soupape pour mieux enfermer ensuite de nouveau les individus dans un carcan d’autant plus fermé. Il y a du vrai mais ce n’est pas si simple, de la culture carnavalesque est ressortie tout une tradition de la critique des puissants et de leur caricature qui est et restera un modèle pour des générations et qui perdure aujourd’hui.  D’ailleurs, si c’était aussi anodin les autorités n’auraient pas tout tenté pour empêcher ces manifestations (jusqu’à provoquer en retour émeutes et protestations) puis pour les récupérer. L’église était particulièrement récalcitrante à cette débauche ludique (et parfois extrême il faut bien le dire) et a entrepris lentement de récupérer le phénomène durant lequel on urinait sur les bâtiments religieux et récitait les prières à l’envers (une grande tradition hérétique). C’est ainsi qu’a été institué en retour le carême, période de jeûne et de repentance comme une forme de compensation face aux excès qui vient adoucir l’excès de la période du carnaval. En gros vous avez le droit de vous amuser un peu mais après on en revient à la soumission faut pas déconner ! Bien joué, mais l’esprit du carnaval et de ses avatars reste très présent et de nombreuses révoltes face au pouvoir se sont construite sur un mode festif et bon enfant comme des formes de continuation de cette parenthèse magique. Le carnaval n’est pas mort, vive le carnaval !

AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 2

PARLEZ-EN À LA HIÉRARCHIE.

carnaval_careme

La fête, un divertissement très important dans l’histoire de la culture populaire.

Résumé des épisodes précédents : Nous avons commencé la dernière fois un petit topo sur la culture populaire. On ne peut pas vraiment parler de définition, définir un tel concept mérite mieux qu’un post de blog, mais j’ai essayé de montrer que justement décrire ce qu’est la culture pop pose des tas des problèmes et se fait le plus souvent en lien avec d’autres type de cultures (qui ne sont pas aisées non plus à caractériser, c’est sans fin). Le mieux est donc de faire un peu d’histoire et en particulier de se focaliser sur en quoi les racines de cet étrange ensemble qu’on appelle culture populaire sont liées à des rapports de pouvoir et à des différences entre approches de diverses populations.

 

Quand on parle des origines de la culture populaire, ce qui vient généralement assez spontanément est toujours plus ou moins la même chose. On parle des contes et légendes, des mythes qui ont été partagés depuis les temps les plus anciens et qui étaient racontés par différents personnages au cours de l’histoire. On imagine un conteur près du feu de camp racontant durant des heures des aventures de grands héros et changeant un peu l’histoire à chaque fois. Cette image est dure à vérifier mais il est probable que des choses comme ça se soient passées. On peut penser aussi aux jeux et aux sports qui existent depuis des milliers d’années, aux premiers jeux égyptiens qu’on essaie aujourd’hui de reconstituer aussi fidèlement que possible, et au jeu de balle précolombien qui ressemble un peu au basket moderne. Bon en vrai on ne sait pas grand-chose de comment tout ça se passait vraiment, comment les gens racontaient les choses, comment les gens jouaient, comment ils s’appropriaient cette culture. On a quelques témoignages mais rien de première main (oui c’est le souci avec l’histoire, je sais). On peut toutefois dès les origines relever certains traits de la culture populaire qui permettent de la cerner en creux et de la définir au travers d’un regard. Si l’on reprend la citation de John Fiske mentionnée dans la première partie de ce billet « « La culture populaire est faite par le peuple, non pas produite par les industries culturelles, tout ce que l’industrie peut faire est produire un répertoire de textes ou de ressources culturelles », on retrouve bien cette idée de regard plutôt que de propriété des objets. Ce qui serait populaire dans cette culture ce ne serait donc pas le fait qu’elle s’adresse aux « classes populaires », même si cela peut-être le cas, ni un mode de production, mais un regard porté sur les objets qui en eux même ne seraient que des virtualités et des « avatars à déplier » pour reprendre une expression d’Éric Macé. La culture populaire n’est alors pas un répertoire d’objets classés d’un point de vue extérieur dans cette catégorie, ce qui implique des critères de classement et donc des cas limites et d’éternelles liminalité, mais un ensemble de potentialités performées en dehors des canons des cultures dominantes ou institutionnelles par une population qui exprime ainsi certaines de ses aspirations et rapports sociaux.

On peut alors résumer le propos qui sera développé ici en trois axes. Ces axes se structurent autour d’autant d’oppositions de regard sur les objets, entre cultures populaire et dominante : 1. élévation et travail sérieux versus plaisir ludique et divertissement, 2. subversion des hiérarchies sociales versus conservatisme, 3. liberté d’interprétation, de transformation et d’appropriation versus fermeture institutionnelle du sens. Ces axes sont bien évidemment des grilles de lectures instrumentales et doivent pas être essentialisés. En d’autres termes, il s’agit d’un découpage en partie artificiel qui ne doit pas masquer les porosités transversales entre eux et leurs logiques de renforcement mutuels, ni les regards et objets situés entre-deux du fait d’une acculturation constante. Ils permettront néanmoins, associés à de nombreux exemples puisés dans l’histoire culturelle, de voir en quoi les débats et enjeux les plus contemporains concernant les pratiques populaires et la culture médiatique étaient déjà en germes par le passé et ont construit socialement des rapports de force encore à l’œuvre. Ils permettent d’expliquer pourquoi, comme je l’ai dit, les contes et légendes de la culture orale sont souvent cités comme formes premières. C’est parce que se sont les premières historiquement au sein desquelles on retrouve ces trois axes dans la manière dont les individus se sont approprié ces contenus. Les légendes étaient des histoires simples d’accès faites pour divertir avant tout, elles mettaient en avant des héros au service du peuple luttant contre les injustices, et elles changeaient selon le conteur, selon l’interprète qui les faisait siens. Jack Goody, anthropologue bien connu, a ainsi montré dans son livre classique, La Raison graphique, à quel point l’écriture avait changé les rapports sociaux en figeant une culture orale faite pour s’adapter à ses contextes d’énonciation. Ces trois axes d’opposition sont donc présents aujourd’hui dans la culture médiatique et sont la trace de rapports de pouvoir et l’étaient déjà il y a 2000 ans. Cela mérite quelques exemples.

1.    élévation et travail sérieux versus plaisir ludique et divertissement

Le premier de ces couples de concepts opposés est probablement le plus évident. Cicéron fameux homme d’État romain du premier siècle de l’ère commune insistait déjà sur les différences culturelles et leurs hiérarchies symboliques. D’après Hannah Arendt, c’est d’ailleurs lui qui a invité l’expression « cultura anima », c’est-à-dire un esprit cultivé. Avant, le terme culture renvoyait uniquement à sa racine : l’agriculture. Mais, il est devenu courant à cette période de l’utiliser comme métaphore, grâce à la culture l’homme peut s’élever, grandir, se cultiver au sens où on l’entend aujourd’hui. Cela ne veut pas dire qu’avant il n’y avait pas des expressions pour signifier la même chose mais c’est de là que date l’association au terme culture. Ce n’est pas anodin chez cet auteur, il appartient à une élite romaine riche qui commençait notamment à se constituer de grandes bibliothèques personnelles. Les notables romains, les patriciens, étaient même un peu en compétition à ce sujet, faisant venir de loin des manuscrits grecs ou perses et commençant à accumuler des ouvrages érudits. Se cultiver, c’était donc s’élever au-dessus du peuple.

Pourtant le peuple aussi lisait, mais pas les mêmes livres, ou alors pas de la même façon. Cicéron va alors désigner deux types de lectures, celles qui relèvent de l’utilitas et celles qui relèvent de la voluptas. La première, la lecture utile, celle qui élève l’esprit, le cultive est celle des riches érudits, ceux qui ont le temps de lire et font de la lecture un acte moral qui leur apprend des choses pour mieux vivre, se connaître, et se poser des bonnes questions sur l’ordre du monde. L’autre lecture, celle de la volupté, du plaisir, est basée sur le pur divertissement, sur l’évasion, sur les sens, sur le repos des vicissitudes quotidiennes. Et c’est bien sûr celle de la plèbe, du peuple, que Cicéron dénonce. Les gens du peuple se délectent de livres en latin courant, aisés à lire tandis que chez les riches il est de bon aloi de lire le grec pour découvrir les philosophes et les tragédies déjà anciennes à l’époque. Mais pire encore, lorsque ce sont les mêmes livres qui sont lus, ils sont mal lus par le peuple. Ses membres en tirent du divertissement et pas des leçons morales. Ainsi, ils se délectent des rebondissements de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère et de l’ingéniosité d’Ulysse face aux Troyens, ce qui n’est, pour les riches, qu’un emballage pour des apprentissages plus profonds fournis par le texte.

Cette dichotomie entre voluptas et utilitas, cette vision à la fois tranchée et condescendante, classant non seulement les objets culturels mais aussi et surtout leurs usages et donc leurs usagers, restera au cœur des rapports entre les cultures durant les siècles suivants. On la retrouve autant chez les conservateurs qui veulent conserver et protéger la culture la vraie et la bonne lecture de la culture (position Zemmouro-Finkielkrautienne), que chez les « progressistes » qui veulent éduquer le peuple, lui donner des possibilités d’émancipation mais uniquement à la manière voulue par ces mêmes progressistes (position d’une partie de la gauche).

Prenez le début du XIXe siècle, où des politiques se mettent en place en France ou en Angleterre pour éduquer le peuple et créer des bibliothèques accessibles aux classes populaires. Résultat, les bibliothécaires et les écrivains sont relativement atterrés : les gens du peuple même si on leur offre un accès gratuit et large à des livres qui pourraient leur apprendre des choses sur la vie, les « élever » vers de plus grandes qualités morales, refusent de lire ces ouvrages. Ils préfèrent, et réclament aux établissements, des livres de genre, plein de rebondissement, et d’aventures très loin de leur vie quotidienne. Comme le dit Martyn Lyons, historien de la lecture : « les lecteurs étaient très récalcitrant devant les tentatives faites par les bibliothèques de leur faire lire une littérature morale et édifiante (…) ces nouveaux lecteurs réclamaient presque toujours une littérature d’évasion de préférence aux ouvrages pratiques et instructifs ». En réalité, selon l’auteur, cette population, ouvrière, ces femmes, ces jeunes, qui accédaient à la lecture pour la première fois, ne refusaient pas pour le plaisir de la contradiction mais parce qu’ils ressentaient une forme de violence face à la condescendance de ces classes supérieures qui voulaient les éduquer, et leur dire quoi faire pour leur bien. Le lecteur populaire était qualifié de « grand enfant » qu’il fallait éduquer, de la même manière qu’il fallait civiliser les peuples colonisés, ces peuples restés primitifs donc à un stade inférieur de l’évolution. C’est ainsi l’époque où, pour déconsidérer une culture déjà ancienne, les instances littéraires (critiques, bibliothèques…) inventent l’expression « contes de fées », pour parler de la culture orale populaire alors que depuis  le moyen-âge on parlait plutôt de « contes paysans ». Les contes de fées ce n’est pas pour les adultes et le paysan il faut le sortir de son indigence culturelle et morale, et après on s’étonne que cette population n’était pas enchantée à l’idée de lire ce qu’on voulait lui imposer.

Au moins dans les livres d’aventure, ils trouvaient une veine héroïque qui leur rappelait les contes qu’ils se transmettaient depuis des générations, ils trouvaient une évasion bienvenue après des journées de travail de 12h (c’est plus facile de lire Aristote quand on n’a pas à se lever le matin). Alors que les élites critiquaient l’aspect répétitif des schémas narratifs de la littérature populaire et sa pauvreté morale, les gens du peuple appréciaient les micro variations avec un plaisir qui rappelle celui des séries policières contemporaines. Le but était donc de trouver dans la culture du plaisir. Cela ne veut pas dire que la culture populaire est futile et légère, tandis que la haute culture serait la seule à apporter vraiment quelque chose de profond aux individus. Au contraire, la question du plaisir, plaisir des sens, plaisir de l’évasion est éminemment politique. Puisque le plaisir simple de la culture populaire est vu par les élites comme quelque chose de vulgaire et d’enfantin et puéril, alors l’assumer et s’en délecter en rejetant la condescendance de ceux qui veulent nous « éduquer » est déjà une forme de subversion. Cette opposition entre sérieux et plaisir est une construction liée à des rapports de pouvoir et non une donnée naturelle.

Encore aujourd’hui, tout est fait pour que le plaisir soit culpabilisant (on parle d’ailleurs de plaisir coupable), je regarde un Nanar rigolo plutôt qu’un film d’art et d’essais qui dénonce les inégalités sociales et je me dis que c’est un peu bête. Je joue à un jeu vidéo de guerre ou à un jeu de foot plutôt qu’à un jeu indépendant et je me dis que c’est juste un truc pour se vider la tête mais qui ne vole pas haut. Je lis un roman « de gare » à la plage et je vois bien que ce n’est pas le genre de littérature qui est bien vue à l’école ou dans les prix et je me dis que je suis un pas un vrai lecteur. Dites-vous que le plaisir est déjà en soi subversif et l’assumer et oser mélanger les genres c’est déjà ne pas accepter l’aspect « naturel » des hiérarchies culturelles. C’est ce que nous dit Lawrence Levine dans son livre Culture d’en haut, culture d’en bas, qui retrace l’histoire des hiérarchies culturelles dans aux États-Unis. Il observe par exemple la réception du théâtre de Shakespeare, aujourd’hui au cœur de la grande culture de langue anglaise mais qui était d’abord et avant tout vécue comme un spectacle populaire. A l’époque de l’auteur des pièces, mais aussi dans les premiers temps de sa traversée de l’atlantique, la représentation était une fête. Le public criait, tapait des pieds, et se jetait sur scène pour interrompre des personnages et changer l’intrigue, les acteurs dansaient et chantaient, du sang était jeté sur l’audience au moment des batailles (comme dans le Grand Guignol français), bref rien à voir avec le théâtre comme spectacle sérieux et silencieux. Comme l’explique Lévine :

 « un bon moyen de se faire une idée précise de ce qu’était le public des théâtres du XIXe siècle serait d’assister à un événement sportif d’aujourd’hui, dont le public non seulement est tout aussi hétérogène, mais -comme à l’époque élisabéthaine et au XIXe siècle- n’est pas un simple public ; les spectateurs sont des participants, qui peuvent prendre part au jeu sur le terrain, ont le sentiment de vivre l’événement en temps réel, et même parfois de pouvoir le contrôler »

Mais à la fin du 19e siècle, les choses vont changer quand les élites intellectuelles des États-Unis dénoncent l’appropriation de Shakespeare par les classes populaires. Le théâtre devient une chose sérieuse, silencieuse, non participative et qui ne remet plus en cause les conventions sociales. Dans les années 1850, une première classe bourgeoise américaine apparaît et elle cherche immédiatement à se distinguer à la fois des pratiques du peuple mais aussi de l’Angleterre. Alors que dans ce pays aussi les œuvres du dramaturge sont ancrées dans la pop culture, parodiées, jouées dans la rue, ils vont donc petit à petit mettre en place ce que Paul Di Maggio nomme un « framing » c’est-à-dire un nouveau cadre, un nouveau regard sur certains objets pour en faire un outil de singularité. Le théâtre de Shakespeare devient cher, devient plus ennuyeux, plus silencieux, plus respectueux, il s’agit de s’en servir pour élever son âme et plus pour s’amuser. Et le peuple s’en éloigne tandis que les élites y assistent dans de riches théâtres pleins de dorures. Les mises en scène deviennent plus sobres, le respect du texte doit être absolu et la pièce s’écoute religieusement. A l’époque, de Mark Twain n’importe quel enfant peu éduqué pouvait citer du Shakespeare pour s’amuser (c’est le cas de Huckleberry Finn) et aujourd’hui c’est devenu un truc ennuyeux qui fait soupirer les jeunes quand ils le voient arriver dans le programme scolaire. On ne peut pas mettre ça sur le compte de l’ancienneté du texte puisqu’il était déjà vieux au milieu du XIXe. Le processus de hiérarchisation de la culture a simplement fait son œuvre et s’il ne change pas les mots de l’auteur, il change le regard porté sur eux et donc change bien en profondeur l’objet culturel.

Cette hiérarchisation qui oppose superficiellement plaisir ludique et sensuel à sérieux et élévation morale est alors le socle des autres oppositions dont j’ai parlé en début d’article. En définissant comment doit être la culture (et comment elle ne doit pas être) et ce qui est bon et mauvais en son sein, on l’empêche de faire ce qu’elle faisait avant : permettre aux individus de jouer avec les limites de leur place dans l’espace social et de faire siens les objets culturels. C’est ce qu’on verra la prochaine fois.