David Peyron

Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication

INTERVIEW : LE FAN-DVD PAR MISTER FOX.

Quand on parle de culture participative (moi le premier) et des pratiques numériques des fans, un certain nombre de choses reviennent toujours, les fanfictions, les fanfilms, les fan-edits (remontages de films) ou les fan-arts. Mais en réalité le spectre participatif est beaucoup plus large que cela et pour le prouver je voudrai vous parler d’une pratique quasi inconnue et jamais étudiée par les chercheurs à ma connaissance : Le fan-DVD.

Et une fois n’est pas coutume, pour en parler j’ai voulu faire appel à un spécialiste : Mister Fox alias Hugo Amizet. Ce jeune YouTubeur de son état s’est fait connaître sur la toile par sa passion pour la VF (je vous recommande son émission Parlons VF qui traite des versions françaises de films et séries) et pour les DVD amateurs. J’avoue que je ne suis ni passionné de Fan-DVD ni de version française mais ses vidéos sont amusantes et son sens du détail dans la création le rend très agréable à suivre. Il a aussi fait par le passé des web séries, et fait parfois des critiques de films et nuits de live consacré à la Nintendo 64, bref il est très actif, donc n’hésitez pas à regarder sa chaîne.

J’ai déjà croisé Mister Fox lors de conventions et nous échangeons parfois sur les réseaux sociaux, je me suis alors dit qu’il serait intéressant d’avoir son témoignage sur le sujet des DVD créés par des fans en hommage à une œuvre qu’ils aiment. Son credo est de ne faire des DVD que pour des œuvres qui ne sont pas disponibles (Web séries, séries et films non disponibles en France) et il montre pour chacune de ses réalisations ce qui l’a inspiré et comment il s’y est pris, c’est la raison qui m’a poussé à lui poser quelques questions sur cette pratique méconnue. Alors à lui la parole !

 

-David : Question un peu banale pour commencer, c’est quoi un Fan-DVD et pourquoi créer des Fan-DVD (amour de l’objet ? Mais aussi envie créative ? Plaisir de faire un projet par soi-même ? Apprendre des trucs ?)

-Hugo : Ha ha, hé bien c’est un petit peu tout ça à la fois ^^. Un fan-DVD, c’est une édition physique (on dit « DVD », mais si tu fais une VHS ou un Blu-Ray, aucune force armée ne va forcer la porte de chez toi) d’une série, un film, un jeu, etc. Qui est introuvable dans le commerce. On crée généralement un fan-DVD parce que, comme le nom l’indique, on est « fan » de l’oeuvre qu’on autoédite. En tout cas je ne connais personne qui a créé sur son temps libre un DVD d’une oeuvre qu’il déteste ^^. Au dela de ça, bien sûr, il peut y avoir l’envie de créer un objet de ses propres mains, et pourquoi pas de s’améliorer avec le temps.

En quoi ça s’inscrit pour toi dans le fait d’être fan, est-ce que c’est une manière de « rendre » un peu à des produits qui t’ont apporté du plaisir ?

– Quand on aime une oeuvre, quelque part, on a envie de lui rendre hommage. Certains font des dessins, d’autres font du cosplay, des fanfictions, des détournements, des montages… Il y a plein de façons de crier son amour d’une oeuvre et de lui rendre hommage, et les Fan-DVD en font partie.

Quels types d’outils tu utilises pour faire ça ? Est-ce qu’il y a des choses plus accessibles que d’autres ? Est-ce que c’est accessible à tous (même avec qualité variable) ?

– J’ai utilisé plusieurs outils au fil du temps et à mesure que je m’améliorais. Il y en a des tout simples (comme le Créateur Windows), d’autres plus complexes (comme DVDArchitect, qui est le logiciel que j’utilise le plus), mais pas forcément payants (DVDStyler, par exemple, est gratuit). Il y a des étapes à la portée de tout le monde (comme imprimer une jaquette, la découper et la glisser dans un boitier, ce qui n’est pas trop compliqué) et d’autres étapes plus complexes, qui demandent plus d’application (les collages de cartons, par exemple :p).

Est-ce qu’il y a une communauté autour de cette pratique qui se refile des tips, des idées, est-ce que tu pense à des forums ou autres réseaux spécifiques ou les gens qui font ce type de chose se retrouvent et échangent ? Quelle est l’importance pour toi de l’appartenance communautaire ?

– Je n’ai pas connaissance d’une communauté. Elle existe sûrement, mais je ne suis jamais rentré en contact avec (si vous m’entendez, n’hésitez pas à me faire coucou). J’ai appartenu à beaucoup de communautés au fil de mon parcours « en ligne », et clairement, une communauté c’est vital pour pousser à se perfectionner et aller de l’avant. Moi, ce sont les créateurs eux-mêmes qui m’y ont poussé.

Tu connais beaucoup d’autres gens qui font ça ? Est-ce que tu t’es fait des connaissances via cette pratique (sur les forums, ou via ta chaîne YouTube) ?

– À mesure que le temps passe, je rencontre et discute avec de plus en plus de gens qui fabriquent aussi le leur. Parfois c’est épisodique, juste « pour le défi, pour le plaisir », parfois ça devient une vraie passion. C’est entre autres la passion du DVD homemade qui m’a fait rencontrer et discuter avec des créateurs comme Punky. Mais je pense que cette pratique va évoluer dans les temps à venir.

Et pourquoi tu montres sur YouTube ce que tu fais ? Pour partager ta passion ? Pour encourager d’autres à faire pareil ?

– Oui, c’est ça. D’abord, j’aime montrer comment j’ai fait, mais surtout ce qui m’a amené à privilégier ce choix plutôt qu’un autre. J’aime aussi pousser à se lancer des défis (comme le code Konami, par exemple).

 

Raconte un peu le processus de création, comment tu choisis de faire tel film, tel web série…et comment viennent les idées visuelles ?

– C’est une histoire à la fois d’affection et d’inspiration. Il faut que je sois un gros fan, mais aussi que j’ai une idée qui me donne envie de travailler là-dessus. Par exemple, j’aime énormément « Crossed », beaucoup plus que d’autres DVD que j’ai pu faire (comme Pony.MOV par exemple), mais comme j’ai toujours pas d’idée intéressante, bah je le fais pas :D. À l’inverse, il y a des séries que j’aime beaucoup sans être « fan hardcore » (comme le Dézapping du Before), mais pour laquelle j’ai trouvé une idée qui m’a motivé. Et ensuite… hé bien j’enchaine les nuits blanches jusqu’à obtenir ce que je veux :p !

Est-ce que tu abordes différemment des DVD de films qui pourraient être un jour exploités et des choses qui ne le seront probablement pas (vidéos YouTube, séries abrégées…) ?

– Pas vraiment. En revanche, je me suis fixé un principe quand j’ai commencé à travailler là-dessus : Si un DVD sur lequel j’ai travaillé sort finalement dans le commerce, je détruis le mien. Je me suis ainsi débarrassé d’un DVD de La Famille Addams, dont je n’étais pas particulièrement fan cela dit.

A ta connaissance est-ce qu’il y a un retour de l’industrie vis-à-vis de cette pratique (interdiction, tolérance, ça peut pousser à éditer des DVD non sortis…) ?

– Alors clairement, il y a aujourd’hui une mutation du marché de la vidéo. Les DVD unitaires des gros blockbusters se cassent la figure, mais en parallèle on multiplie les jolies éditions restaurées de films parfois oubliés de l’histoire du cinéma (Wild Side et Carlotta notamment font ça très bien). C’est un marché à deux vitesses, j’ai l’impression : La vente « mainstream » ne fonctionne plus, mais les petites éditions limitées dispendieuses se multiplient, et s’écoulent bien dans une petite niche de vente. Au delà de ça, on observe effectivement une multiplication de sorties vidéos de films et de séries qui sont disponibles gratuitement sur Internet ! Je pense à Omaké Books et ses coffrets Joueur du Grenier / Benzaie / Les Dissociés, mais même Studiocanal a édité des coffrets « Very Bad Blagues » et « Palmashow », alors que tout est disponible gratuitement et légalement sur la chaine officielle du groupe sur YouTube. Je ne pense pas que cette pratique ai « influencé » cette mutation, mais je pense que les deux sont liées : A l’heure ou le dématérialisé est de plus en plus présent dans les foyers, on a besoin de nos « éditions collectors », comme une marque d’appartenance, une preuve d’un soutien indéfectible à l’oeuvre et à ses auteurs (notamment dans les opérations de crowdfunding).

Une question un peu plus boutique pour moi, dans les médias, mais aussi dans les études sur les pratiques participatives et créatives des fans on parle beaucoup des fanfictions, parfois un peu des mods de jeu vidéo mais finalement assez peu d’autres choses comme les fans DVD, une idée de pourquoi ?

– Je pense qu’on parle beaucoup plus de fanfictions et de mods de jeux vidéo tout simplement parce qu’il y en a beaucoup, BEAUCOUP plus qu’il y a de créateurs de « fan-DVD ». C’est une pratique très très marginale, parce que le DVD est lui aussi de plus en plus marginal. Les gens qui achètent et regardent des DVD sont rares. Les autres n’en voient pas forcément l’intérêt lorsque le dématérialisé facilite l’accès (et le stockage haha :D) au contenu. J’ai même parfois offert à des créateurs des fan-DVD alors que, de leur propre aveu, ils « n’ont même pas d’appareil pour les lire » ^^. Donc du coup, on est pas très nombreux à faire des fan-DVD. Je pense que l’explication est là.

Question plus personnelle, est-ce que tu peux me dire ce que tu fais dans la vie et si la pratique du fan-DVD a apporté des choses ou si tu t’en sers complètement dans le monde pro ? (j’ai cru voir dans une vidéo que tu parlais de DVD pour des entreprises, c’est venu comment ?)

– La création de Fan-DVD m’a permis d’améliorer mes compétences en Photoshop et de développer ma créativité, sans l’ombre d’un doute. Et j’ai déjà eu l’occasion de mettre mes compétences aux services de créateurs, notamment dans le cadre d’opérations de crowdfunding. Certains ont vu que je réalisais des jolis DVD, et ça leur a donné envie de faire le leur pour leur propre projet. Pour le reste, comme je le disais, le marché du DVD est très restreint. Et à l’heure actuelle, en vivre me semble totalement invraisemblable ^^.

Merci beaucoup!

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DU PAS PAREIL AU MÊME

Quand les fans recréent des œuvres à l’identique

 

 

Connaissez-vous l’écrivain argentin Jorge Luis Borges ? (Ne répondez pas, c’est un post de blog je ne peux pas vous entendre, c’est une question rhétorique). Si oui bravo, sinon arrêtez de lire cet article, partagez le sur les réseaux sociaux et empressez vous d’aller acheter l’un de ses recueils de nouvelles. Borges est un écrivain incroyable et inclassable qui arrive à allier style impeccable et imagination sans borne dans des histoires aux concepts toujours très originaux. Citons par exemple ma nouvelle favorite : La Bibliothèque de Babel où l’auteur imagine une bibliothèque infinie dont les livres contiennent toutes les combinaisons de lettres possibles, ce qui implique que ce texte y est inscrit quelque part, mais aussi le récit de votre vie, le futur de l’humanité et tous les romans qui seront publiés un jour. Ca met le vertige et c’est normal, c’est le cas pour la plupart de ses histoires.

L’histoire qui m’intéresse ici est Pierre Ménard, auteur du Quichotte, publiée dans le recueil Fictions. Je ne suis pas le premier à en parler, c’est l’une des nouvelles les plus étudiées et commentées de l’histoire des études littéraires et vous allez vite comprendre pourquoi. Elle raconte l’histoire d’un écrivain français du début du XXe siècle, Pierre Ménard qui décide de réécrire Don Quichotte de Cervantès sorti en 1605 et 1615. Mais attention quand on dit réécrire, l’idée n’est pas d’en faire une version réactualisée, une sorte de remake, ou de le moderniser, il réécrit littéralement le livre de Cervantès fondateur du roman occidental. C’est-à-dire que Ménard écrit le même livre, à la virgule près, au mot près et en langue originale : l’espagnol de la Renaissance. Ménard ne fait que recopier Cervantès tel un roux arnaqué dans une histoire de Sherlock Holmes. Toute l’astuce de Borges est de nous décrire le même livre, exactement le même, mais cette fois dans un autre contexte. En effet, lorsque Cervantès écrit le livre au XVIIe siècle, c’est un livre écrit dans le langage de son temps, d’une grande modernité narrative et qui parodie les romans de chevalerie alors à la mode. Lorsque Ménard écrit ce livre dans les années 1930, c’est un livre au style volontairement daté, archaïque ce qui en fait un exercice de style très fort. Borges sous-entend alors que cette copie conforme en devient supérieure à l’original, puisque Cervantès écrivait banalement dans sa langue maternelle, tandis que pour Ménard cela implique de faire un énorme effort de recréation linguistique. Tout se joue donc sur le contexte de création de l’œuvre et sur le cadre social de sa réception. C’est pour cela que cette histoire est très commentée, elle montre par l’absurde et avec beaucoup d’humour l’importance de ce que l’analyste va projeter dans un objet fictionnel en fonction de ce qu’il sait de l’auteur, du paratexte (tous les textes produits à propos du texte) et de l’intertextualité (les références).

Cette nouvelle est souvent citée pour expliciter la question de la polysémie (non c’est pas une île du pacifique) et du rôle du contexte social de création et d’interprétation dans le sens donné à une œuvre. Et il me semble que ce qu’elle essaie de montrer, que même deux objets identiques peuvent changer de sens en fonction de la manière dont ils sont faits et de l’intention qui anime leur construction. Il s’agit vraiment de construction comme dans l’artisanat. Un bon menuisier saura reproduire exactement un meuble issu d’un catalogue Ikéa, mais vous n’accorderez pas du tout la même valeur aux deux objets, en particulier si vous êtes celui qui à fabriqué cette copie. Il existe même une chaîne YouTube qui montre comment reproduire à la maison le goût et la forme d’aliments produits industriellement, mais le fait de les faire soi-même, de mettre des produits que l’on sait sans additifs, et de s’amuser à refaire des choses que l’on aime change totalement le rapport au produit final. Le fait de faire les choses soi-même, même si c’est pour reproduire une chose existante à l’identique, lui apporte une valeur sociale différente, parfois même plus forte que l’original, que le vrai. Et c’est même souvent la reproduction qui va finir par donner plus de valeur à l’objet premier ce qui , comme l’ont montré Burno Latour et Antoine Hennion, contredit la théorie bien connue de l’aura de Walter Benjamin (il faudra que j’en reparle de celle-là).

C’est là qu’on peut alors penser aux fans. Les fans sont connus pour changer les œuvres quand ils s’en emparent, pour leur donner un autre sens, pour se les approprier afin qu’elles correspondent à leur identité, c’est tout l’enjeu de la pop culture. L’exemple typique, le plus étudié est alors celui des fanfictions qui changent le canon d’un univers pour qu’il corresponde mieux aux attentes des fans qui les écrivent. Mais alors on pourra rétorquer que les réinterprétations transformatives que sont les fanfictions sont finalement assez rares même si de plus en plus nombreuses. La plupart des fans, même ceux qui font des choses, cherchent à coller au maximum à l’œuvre originale. Pensons par exemple aux cosplay, les pratiquants de ce loisir qui consiste à se costumer comme un personnage de fiction modifient parfois quelques éléments, mais la plupart du temps ils cherchent à ressembler le plus possible à l’original, à rester fidèle au moins à l’esprit de celui-ci malgré les changements. On admire même sur les forums ou les pages Facebook de cosplayers le réalisme de tel élément d’armure, de telle arme, de tel maquillage. Le but est la reproduction, les fans ne seraient-ils alors majoritairement que des copieurs sans grand intérêt ?

Pas si l’on suit Borges, au contraire, refaire à l’identique un costume en dehors du contexte originel lui donne un sens différent, un sens lié justement à l’identité individuelle de la personne qui à fait cette reproduction. Et chez les fans, dans ce que John Fiske nomme l’économie culturelle du fandom, un objet acheté dans le commerce suscite beaucoup moins d’admiration qu’un objet fait minutieusement par un.e fan qui ainsi affirme et confirme sa passion et en fait un élément de sa singularité dans le groupe de pairs. Il y a bien sûr des exceptions à cela : les objets vraiment ultra collector, ou les objets vraiment issus de l’œuvre et non reproduits à des fins de merchandising (souvenez-vous de cet épisode de Big Bang Theory où les héros se disputent un anneau qui aurait servi sur le tournage de la trilogie du Seigneur des anneaux). Mais dans la majorité des cas entre un jouet acheté et un objet customisé par un fan, il n’y a pas photo, pourtant visuellement c’est le même.

Mon idée est donc que même lorsqu’il y a reproduction à l’identique, il y a activité transformative et les chercheurs qui veulent étudier les activités de fans qui changent les œuvres pourraient aussi s’intéresser à celles qui en apparence ne changent rien. Quand les fans refont une maquette à l’identique d’un lieu issu d’un monde imaginaire, ou même quand ils font un puzzle qui reproduit une affiche de film qu’ils auraient pu acheter tel quelle dans le commerce, ils fournissent un effort, font preuve de compétences, qui ont un sens spécifique qu’il s’agit à chaque fois d’identifier.

Le meilleur exemple de cela à mon sens est la reproduction plan par plan de films. Là on est typiquement dans un travail qui consiste comme pour le Don Quichotte de Ménard à faire la même chose, à ne rien changer, à garder les mêmes angles de caméra, le même montage, et s’ils le pouvaient les mêmes acteurs. Et pourtant c’est pas pareil, on le sait tous, mais c’est bien parfois de pointer des évidences. De nombreux fanfilms consacrés à la saga Star Wars inventent de nouvelles histoires, mais tout autant refont la même chose, mais c’est pas pareil. Par exemple récemment, un fan à reproduit exactement le trailer de l’épisode VIII mais avec un Apple II ordinateur des années 1980 qui ne peut afficher les images qu’en nuance de vert. Et c’est génial ! Et cela en dit long sur le fan lui-même. Ca dit déjà à quel point il a du temps à consacrer à son goût pour cet univers, mais aussi qu’il aime probablement l’informatique et les vieilles machines, qu’il a dû grandir à une époque ou les Apple II étaient répandues et que donc cette esthétique à une valeur nostalgique pour lui, etc. Les fans et les médias spécialisés en actualité pop regorgent d’articles à base de « un fan reproduit à l’identique … » un accessoire, un décor, une bande-annonce, une scène ou tout un film. C’est que cela plait et que cela donne un sens nouveau à l’œuvre.

Sur Netflix on peut trouver plusieurs documentaires qui traitent de ce sujet et tous montrent que ce qui est intéressant dans ces activités c’est tout le contexte social qui l’entoure et ce que les gens font avec la pop culture même reproduite le plus exactement possible. Ce n’est pas du bête mimétisme conditionné lié à un manque d’imagination ou du plagiat, mais bien un exercice de style qui exprime de manière bien choisie et spécifique des affects et une volonté de faire des choses, de mettre la main à la patte, facilitée et amplifiée par la culture numérique, une culture ou le copié collé est facile et peut conduire à des plagiat honteux mais aussi à des manières différentes d’aborder la copie comme source de lien et d’expression de soi. Par exemple, le documentaire Fous de fantômes consacré aux fans de SOS Fantômes, les montre en train de refaire avec une précision incroyable les costumes des chasseurs de fantômes du film culte. Mais ils s’en servent comme un moyen de faire du lien social en échangeant les meilleurs trucs et astuces et en se valorisant les uns les autres. De plus, la qualité de la reproduction fait qu’ils participent à de nombreuses manifestations auprès de jeunes enfants défavorisés ou dans le cadre d’opérations caritatives et que la minutie de la copie est pour eux un élément fondamental de la qualité de leur prestation et des valeurs de partage qu’ils portent. Mieux encore, on peut voir toujours sur Netflix le documentaire Raiders, the story of the greatest fanfilm ever made. Celui-ci raconte l’histoire d’une bande d’amis qui depuis le lycée jusqu’à plus de 30 ans ont refait plan par plan le premier film de la saga Indiana Jones. Ce documentaire est à la fois touchant et passionnant (le fanfilm en lui-même devient un élément secondaire), parce qu’il raconte comment cette passion les a unis, les a conduits à faire des choses incroyables, à mobiliser leurs proches et aussi comment cela a habité leur vie durant plus de quinze ans. On les voit grandir d’une scène à l’autre du film, on voit la qualité d’image changer au fur et à mesure qu’ils mettent la main sur du meilleur matériel de tournage, et on voit donc des gens et leur vie, marquée et rythmée par la reproduction la plus exacte possible d’un film qu’ils ont aimé. Ils finissent même par envoyer le film à Spielberg et Lucas mais je ne vous raconte pas comment ils réagissent pour vous laisser le plaisir de découvrir ça si vous ne l’avez pas vu.

Ces exemples montrent à quel point refaire, reproduire, réécrire, ce n’est pas toujours copier, ça peut aussi raconter des vies, des contextes, des sentiments, changer le contexte c’est toujours transformer. N’ayez donc pas peur de copier si c’est avec des intentions honorables, et n’écoutez pas toujours Orson Wells, préférez Pierre Ménard !

 

Les films de superhéros sont-ils de la science-fiction ?

 

Une question simple ?

Répondons immédiatement pour ceux qui ont la flemme de lire, oui le genre des super héros appartient à la science-fiction, cela paraît même souvent évident mais pour arriver à cette réponse le chemin n’est pas si simple qu’il paraît. D’ailleurs, cette question revient assez souvent dans les discussions entre fans et certains argumentent en expliquant que la science-fiction concerne le futur alors que la plupart des héros évoluent dans notre présent. On leur répond que non, la science-fiction ce n’est pas que le futur (Star Wars se déroule il y a bien longtemps…), mais qu’il s’y déroule des choses impossibles technologiquement. Mais alors et Batman ? Il est juste riche, certes beaucoup de ses actes sont très improbables mais pas plus qu’un James Bond, du coup est ce que ce dernier est à ranger dans la science-fiction ? On le voit si on veut tout englober sans ranger des choses qui ne vont pas dans la case du genre c’est un peu plus compliqué qu’il y parait.

En fait, ces débats reviennent d’abord à se demander ce qu’est un genre fictionnel, et quels sont les critères pour le définir.  De manière intuitive on sait tous ce que c’est mais si on s’échine autant à en chercher une définition simple depuis Aristote c’est qu’il doit y avoir un souci et c’est de cela que l’on va parler ici sous le prétexte de parler de superhéros.

C’est quoi un genre ?

Le mot genre renvoie à l’idée de classement, cela vient notamment de la biologie où un genre est une des catégories classiques depuis notamment les travaux pionniers de Linné au XVIIIe siècle (on parle d’ailleurs pour notre espèce de « genre » humain). Dans le domaine de la fiction, le genre est donc un moyen de classer les œuvres, parce que les humains ont besoin d’organiser le réel avec des catégories générales en permanence, celui-ci étant beaucoup trop complexe pour être abordé de manière globale. Un genre, ça sert à s’y retrouver. Mais il faut toujours être conscient qu’un genre c’est alors aussi toujours un peu artificiel, c’est un objet (certes intellectuel) construit avec nos petites mains, une grande caisse ou on dit ici je vais ranger toutes les choses qui ont tel critère. C’est comme lorsque l’on fait un déménagement et qu’on décide de mettre tous les sous-vêtements dans un carton. On aurait pu choisir un autre critère, y mettre tous les objets rouges par exemple, et dans ce cas ma lampe rouge se serait retrouvée avec mon slip rouge et ma figurine de Daredevil. Absurde, ce qui montre bien l’aspect très conventionnel et un peu arbitraire de ce type de catégorie (valable pour toutes les catégories de genre, comme le sexe). Établir un genre c’est tracer des lignes, des frontières entre des regroupements d’entités selon un ou des critères choisis. Et ces critères aussi naturels qu’ils peuvent avoir l’air sont fragiles et artificiels au fond. Ils sont parfois pratiques par convention sociale, pour communiquer (et donc aussi vendre) et naviguer dans ses choix, il ne faut juste pas oublier qu’ils ne sont qu’une histoire sociale mise dans une boite sur laquelle on pose une étiquette.

Ainsi même au sein de la fiction on peut changer les critères. Par exemple, classiquement (chez Aristote notamment) le genre ne renvoie pas aux thématiques d’une histoire mais à la forme prise pour la raconter. La poésie est un genre, le roman est un genre, et aujourd’hui le film est aussi un genre en soi selon le critère de support pour faire un récit. Le fait de traiter des thématiques, du sujet de l’histoire, et d’en faire ce qui permet de classer est une chose assez récente. Elle est lié à la fois à la victoire du roman sur la plupart des autres formes écrites (du coup plus besoin d’insister sur la catégorie « roman », elle ne suffirait pas aux libraires pour organiser leur espace de vente), et à l’importance prise par l’univers de fiction et ses codes dans la culture populaire qui a fourni plein de sous catégories génériques, comme policier, fantastique, science-fiction, fantasy

On peut aussi remarquer que ces noms de genre renvoient tous à des œuvres qui n’appartiennent pas à la haute culture qui, elle, a tendance à refuser la notion de genre liée aux thématiques puisque pour elle c’est le style, donc la forme, qui compte surtout et l’innovation pure et non pas le respect de codes et de critères. Du coup, les fictions « de genre » sont souvent décriées comme peu originales et juste des produits et les fictions généralistes sont présentées comme hors catégories ce qui est flatteur. Cela est faux dans les deux cas, un classement est toujours redéfini par les nouvelles entités donc un genre n’est pas enfermé et à l’inverse des œuvres de littérature générale font en vérité constamment appel à des codes génériques mais simplement ne les soulignent pas pour ne pas effrayer leur public.

Ca sert à quoi un genre ?

Et c’est là qu’on arrive au cœur du sujet. Si au fond un genre c’est très subjectif et c’est pas très fiable et qu’on peut toujours changer de critères, alors à quoi ça sert ? Uniquement à orienter un public en fonction de ses attentes. Et celles-ci sont liées à une double histoire. D’abord mon histoire personnelle : j’ai aimé Tolkien, j’aimerai sûrement George R.R. Martin. C’est sur ce type de données génériques liées au goût, compilées pour des milliers d’individus que fonctionnent aujourd’hui les algorithmes de recommandation comme ceux de Netflix ou d’Amazon qui trouvent toujours ce qui vous convient. Ensuite cela renvoie à une généalogie du genre, à l’histoire culturelle dans laquelle l’œuvre suivante va s’inscrire et quel public elle vise. Si elle vise le prix Goncourt, inutile d’apposer la mention SF, c’est un handicap même si votre livre est plein de vaisseaux spatiaux (pensons aux livres de Houellebecq qui ont souvent des éléments très futuristes mais qui pour plaire à l’intelligentsia littéraire ne prononce jamais le mot tabou de genre). Un genre étant une catégorie arbitraire il est pour moi un peu vain d’en chercher des frontières absolues et définitives qui engloberaient tout (même si c’est amusant pour un débat entre amis) mais de comprendre d’où il vient et pourquoi on a tendance à mettre un objet dans ce tas-là, plutôt que dans cet autre tas d’autres objets. Débattre si Star Wars est du space opera ou de la fantasy est fort intéressant mais au final il faut bien admettre que selon les critères retenus tout le monde peut avoir raison de la même manière qu’une chaise peut être classée comme objet en bois ou comme objet pour s’assoir. Ce qui permet de trancher c’est la généalogie sociale, l’histoire et les appropriations par un type de public. Et c’est particulièrement le cas pour le genre super héroïque. Celui-ci est le premier genre fictionnel entièrement né dans les comics ce qui le rend très attaché à ce support né au début du 20e siècle aux États-Unis et c’est donc dans cette histoire conjointe qu’on pourra trouver des réponses.

Superhéros, une histoire ancienne :

D’un point de vue thématique, il est évident que le genre des superhéros possède des éléments proches de la science-fiction. Des technologies présentement inaccessibles pour Iron Man, une vie extraterrestre pour Superman, des vaisseaux futuristes pour les X-men, des combats cosmiques pour les Avengers, etc. Ou y retrouve toutes les grandes thématiques présentes dès les pionniers que sont Jules Verne, H.G. Wells et Mary Shelley. Depuis ces derniers la science-fiction se définit de manière assez pragmatique comme le genre du futur, de la prospective technique et des voyages spatio-temporels, autant de traits, de codes thématiques récurrents, présents dans les comics. Pourtant on y trouve aussi des éléments et des formes qui pourraient venir d’ailleurs, le surgissement de l’incroyable dans le flux d’une vie banale est très courant dans ces récits de surhumains, c’est une des caractéristiques classiques du fantastique et de son basculement soudain dans une autre réalité. L’exemple typique est Spiderman dont le récit du basculement fondateur ne cesse d’être rejoué car l’on sait que c’est là que tout se noue. D’autres héros font appel à des pouvoirs si puissants et étranges qu’on peut les rapprocher du merveilleux et de la fantasy, c’est le cas pour Dr Strange et sa magie ancestrale ou Thor qui est issu de la mythologie nordique, elle-même grande inspiratrice de la fantasy moderne. On pourrait aussi tout simplement dire que le genre superhéroïque est une catégorie autonome qui a ses propres critères et thématiques et trancher ainsi le débat. Ce serait pourtant oublier que l’âge d’or des comics suit celui des pulps, et que c’est dans ces publications populaires vendues en kiosques sous la forme de récits à épisodes que s’est construite la science-fiction moderne et la figure du héros solitaire et aux capacités extraordinaires. Les comics sont venus combler un manque pour un public avide de récits de science-fiction dépaysants pleins de rebondissements et d’action. Ce genre n’aurait pas pu connaître un tel succès sans une communauté de fans (un fandom) déjà constituée et qui en attendait plus suite à l’écroulement éditorial de la culture pulp (DC et Marvel étaient d’abord éditeurs de ce type de magazines). C’est au cœur de ce fandom de la science-fiction américaine que les super héros se sont épanouis et si aujourd’hui ils ont dépassé cette niche du fait de leur popularité cinématographique, on peut toujours observer des points communs sociologiques entre les fans les plus acharnés de l’univers Marvel et les lecteurs typiques de science-fiction. De ce point de vue le lien est impossible à nier et une histoire commune s’est tissée depuis bientôt un siècle. La science-fiction et les superhéros sont au cœur de la culture populaire moderne depuis très longtemps et en sont l’un des moteurs principaux et originels notamment dans la culture anglo-saxonne.

Donc oui les superhéros appartiennent à la science-fiction. Ils ne répondent pas toujours à tous ses critères, mais ils en partagent tout de même un grand nombre, une généalogie inséparable et une appartenance commune aux domaines les plus mal considérés de la culture (les objets populaires et très codifiés). Malgré tout, on peut clairement voir une certaine autonomisation du genre des héros costumés et une particularité très spéciale : c’est l’un des seuls genres modernes définis par des critères thématiques qui n’est pas né dans le cadre littéraire du roman mais par l’image. En cela il est évidemment précurseur de nombreuses tendances d’aujourd’hui et de fait possède un statut bien particulier comme sous-genre de la science-fiction.