David Peyron

Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication

Les films de superhéros sont-ils de la science-fiction ?

 

Une question simple ?

Répondons immédiatement pour ceux qui ont la flemme de lire, oui le genre des super héros appartient à la science-fiction, cela paraît même souvent évident mais pour arriver à cette réponse le chemin n’est pas si simple qu’il paraît. D’ailleurs, cette question revient assez souvent dans les discussions entre fans et certains argumentent en expliquant que la science-fiction concerne le futur alors que la plupart des héros évoluent dans notre présent. On leur répond que non, la science-fiction ce n’est pas que le futur (Star Wars se déroule il y a bien longtemps…), mais qu’il s’y déroule des choses impossibles technologiquement. Mais alors et Batman ? Il est juste riche, certes beaucoup de ses actes sont très improbables mais pas plus qu’un James Bond, du coup est ce que ce dernier est à ranger dans la science-fiction ? On le voit si on veut tout englober sans ranger des choses qui ne vont pas dans la case du genre c’est un peu plus compliqué qu’il y parait.

En fait, ces débats reviennent d’abord à se demander ce qu’est un genre fictionnel, et quels sont les critères pour le définir.  De manière intuitive on sait tous ce que c’est mais si on s’échine autant à en chercher une définition simple depuis Aristote c’est qu’il doit y avoir un souci et c’est de cela que l’on va parler ici sous le prétexte de parler de superhéros.

C’est quoi un genre ?

Le mot genre renvoie à l’idée de classement, cela vient notamment de la biologie où un genre est une des catégories classiques depuis notamment les travaux pionniers de Linné au XVIIIe siècle (on parle d’ailleurs pour notre espèce de « genre » humain). Dans le domaine de la fiction, le genre est donc un moyen de classer les œuvres, parce que les humains ont besoin d’organiser le réel avec des catégories générales en permanence, celui-ci étant beaucoup trop complexe pour être abordé de manière globale. Un genre, ça sert à s’y retrouver. Mais il faut toujours être conscient qu’un genre c’est alors aussi toujours un peu artificiel, c’est un objet (certes intellectuel) construit avec nos petites mains, une grande caisse ou on dit ici je vais ranger toutes les choses qui ont tel critère. C’est comme lorsque l’on fait un déménagement et qu’on décide de mettre tous les sous-vêtements dans un carton. On aurait pu choisir un autre critère, y mettre tous les objets rouges par exemple, et dans ce cas ma lampe rouge se serait retrouvée avec mon slip rouge et ma figurine de Daredevil. Absurde, ce qui montre bien l’aspect très conventionnel et un peu arbitraire de ce type de catégorie (valable pour toutes les catégories de genre, comme le sexe). Établir un genre c’est tracer des lignes, des frontières entre des regroupements d’entités selon un ou des critères choisis. Et ces critères aussi naturels qu’ils peuvent avoir l’air sont fragiles et artificiels au fond. Ils sont parfois pratiques par convention sociale, pour communiquer (et donc aussi vendre) et naviguer dans ses choix, il ne faut juste pas oublier qu’ils ne sont qu’une histoire sociale mise dans une boite sur laquelle on pose une étiquette.

Ainsi même au sein de la fiction on peut changer les critères. Par exemple, classiquement (chez Aristote notamment) le genre ne renvoie pas aux thématiques d’une histoire mais à la forme prise pour la raconter. La poésie est un genre, le roman est un genre, et aujourd’hui le film est aussi un genre en soi selon le critère de support pour faire un récit. Le fait de traiter des thématiques, du sujet de l’histoire, et d’en faire ce qui permet de classer est une chose assez récente. Elle est lié à la fois à la victoire du roman sur la plupart des autres formes écrites (du coup plus besoin d’insister sur la catégorie « roman », elle ne suffirait pas aux libraires pour organiser leur espace de vente), et à l’importance prise par l’univers de fiction et ses codes dans la culture populaire qui a fourni plein de sous catégories génériques, comme policier, fantastique, science-fiction, fantasy

On peut aussi remarquer que ces noms de genre renvoient tous à des œuvres qui n’appartiennent pas à la haute culture qui, elle, a tendance à refuser la notion de genre liée aux thématiques puisque pour elle c’est le style, donc la forme, qui compte surtout et l’innovation pure et non pas le respect de codes et de critères. Du coup, les fictions « de genre » sont souvent décriées comme peu originales et juste des produits et les fictions généralistes sont présentées comme hors catégories ce qui est flatteur. Cela est faux dans les deux cas, un classement est toujours redéfini par les nouvelles entités donc un genre n’est pas enfermé et à l’inverse des œuvres de littérature générale font en vérité constamment appel à des codes génériques mais simplement ne les soulignent pas pour ne pas effrayer leur public.

Ca sert à quoi un genre ?

Et c’est là qu’on arrive au cœur du sujet. Si au fond un genre c’est très subjectif et c’est pas très fiable et qu’on peut toujours changer de critères, alors à quoi ça sert ? Uniquement à orienter un public en fonction de ses attentes. Et celles-ci sont liées à une double histoire. D’abord mon histoire personnelle : j’ai aimé Tolkien, j’aimerai sûrement George R.R. Martin. C’est sur ce type de données génériques liées au goût, compilées pour des milliers d’individus que fonctionnent aujourd’hui les algorithmes de recommandation comme ceux de Netflix ou d’Amazon qui trouvent toujours ce qui vous convient. Ensuite cela renvoie à une généalogie du genre, à l’histoire culturelle dans laquelle l’œuvre suivante va s’inscrire et quel public elle vise. Si elle vise le prix Goncourt, inutile d’apposer la mention SF, c’est un handicap même si votre livre est plein de vaisseaux spatiaux (pensons aux livres de Houellebecq qui ont souvent des éléments très futuristes mais qui pour plaire à l’intelligentsia littéraire ne prononce jamais le mot tabou de genre). Un genre étant une catégorie arbitraire il est pour moi un peu vain d’en chercher des frontières absolues et définitives qui engloberaient tout (même si c’est amusant pour un débat entre amis) mais de comprendre d’où il vient et pourquoi on a tendance à mettre un objet dans ce tas-là, plutôt que dans cet autre tas d’autres objets. Débattre si Star Wars est du space opera ou de la fantasy est fort intéressant mais au final il faut bien admettre que selon les critères retenus tout le monde peut avoir raison de la même manière qu’une chaise peut être classée comme objet en bois ou comme objet pour s’assoir. Ce qui permet de trancher c’est la généalogie sociale, l’histoire et les appropriations par un type de public. Et c’est particulièrement le cas pour le genre super héroïque. Celui-ci est le premier genre fictionnel entièrement né dans les comics ce qui le rend très attaché à ce support né au début du 20e siècle aux États-Unis et c’est donc dans cette histoire conjointe qu’on pourra trouver des réponses.

Superhéros, une histoire ancienne :

D’un point de vue thématique, il est évident que le genre des superhéros possède des éléments proches de la science-fiction. Des technologies présentement inaccessibles pour Iron Man, une vie extraterrestre pour Superman, des vaisseaux futuristes pour les X-men, des combats cosmiques pour les Avengers, etc. Ou y retrouve toutes les grandes thématiques présentes dès les pionniers que sont Jules Verne, H.G. Wells et Mary Shelley. Depuis ces derniers la science-fiction se définit de manière assez pragmatique comme le genre du futur, de la prospective technique et des voyages spatio-temporels, autant de traits, de codes thématiques récurrents, présents dans les comics. Pourtant on y trouve aussi des éléments et des formes qui pourraient venir d’ailleurs, le surgissement de l’incroyable dans le flux d’une vie banale est très courant dans ces récits de surhumains, c’est une des caractéristiques classiques du fantastique et de son basculement soudain dans une autre réalité. L’exemple typique est Spiderman dont le récit du basculement fondateur ne cesse d’être rejoué car l’on sait que c’est là que tout se noue. D’autres héros font appel à des pouvoirs si puissants et étranges qu’on peut les rapprocher du merveilleux et de la fantasy, c’est le cas pour Dr Strange et sa magie ancestrale ou Thor qui est issu de la mythologie nordique, elle-même grande inspiratrice de la fantasy moderne. On pourrait aussi tout simplement dire que le genre superhéroïque est une catégorie autonome qui a ses propres critères et thématiques et trancher ainsi le débat. Ce serait pourtant oublier que l’âge d’or des comics suit celui des pulps, et que c’est dans ces publications populaires vendues en kiosques sous la forme de récits à épisodes que s’est construite la science-fiction moderne et la figure du héros solitaire et aux capacités extraordinaires. Les comics sont venus combler un manque pour un public avide de récits de science-fiction dépaysants pleins de rebondissements et d’action. Ce genre n’aurait pas pu connaître un tel succès sans une communauté de fans (un fandom) déjà constituée et qui en attendait plus suite à l’écroulement éditorial de la culture pulp (DC et Marvel étaient d’abord éditeurs de ce type de magazines). C’est au cœur de ce fandom de la science-fiction américaine que les super héros se sont épanouis et si aujourd’hui ils ont dépassé cette niche du fait de leur popularité cinématographique, on peut toujours observer des points communs sociologiques entre les fans les plus acharnés de l’univers Marvel et les lecteurs typiques de science-fiction. De ce point de vue le lien est impossible à nier et une histoire commune s’est tissée depuis bientôt un siècle. La science-fiction et les superhéros sont au cœur de la culture populaire moderne depuis très longtemps et en sont l’un des moteurs principaux et originels notamment dans la culture anglo-saxonne.

Donc oui les superhéros appartiennent à la science-fiction. Ils ne répondent pas toujours à tous ses critères, mais ils en partagent tout de même un grand nombre, une généalogie inséparable et une appartenance commune aux domaines les plus mal considérés de la culture (les objets populaires et très codifiés). Malgré tout, on peut clairement voir une certaine autonomisation du genre des héros costumés et une particularité très spéciale : c’est l’un des seuls genres modernes définis par des critères thématiques qui n’est pas né dans le cadre littéraire du roman mais par l’image. En cela il est évidemment précurseur de nombreuses tendances d’aujourd’hui et de fait possède un statut bien particulier comme sous-genre de la science-fiction.

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AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 4

La culture dont vous êtes le héros.

Les livres dont vous êtes le héros, un symbole de cette tension permanente entre être guidé par le contenu et se l’approprier pour faire son chemin.

Quatrième et (ouf !) dernière partie de la série sur l’histoire de la culture populaire et son impact sur les enjeux d’aujourd’hui. Après avoir abordé la question de la hiérarchie entre plaisir et sérieux, puis la tension entre statu quo social et culture populaire comme expression des aspirations des classes dominées, il est temps de traiter du troisième point la fermeture du sens. Ce billet sera un peu plus avare en exemples car la plupart de ceux c cités précédemment pourraient aussi être appliqués à ce point, je vous renvoie donc aux articles précédents pour plus de détails, j’ai déjà fait pas mal long.

3.    liberté d’interprétation, de transformation, d’appropriation versus fermeture institutionnelle du sens

La question du sens est l’une des grandes thématiques de la recherche en sociologie des médias et de la culture, et en théorie du texte depuis une bonne cinquantaine d’années. Est-ce que le sens qu’on peut donner à un contenu culturel est inscrit dans l’objet ? Et dans ce cas il suffit de suffisamment d’effort pour le décoder le déchiffrer comme un trésor caché, unique et précieux. Ou alors est-ce que le contenu n’est qu’une virtualité qui ne prend sens que dans l’interprétation d’individus ou de communautés dans leur contexte socio-historique spécifique ? Vous vous en douter l’analyse sociologique tend vers la seconde solution. Avec les travaux de Michel de Certeau sur l’appropriation, nous avons tendance à faire notre la doctrine du philosophe et écrivain Paul Valery : « il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun se peut servir à sa guise et selon ses moyens : il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. ». La radicalité de cette allégation peut encore choquer aujourd’hui tant une grande partie de la manière dont l’art est enseigné notamment à l’école, se fait sur le mode de la découverte (ou plutôt de la redécouverte) d’un vrai sens ultime. Les cours de français deviennent alors par exemple un grand jeu théâtral où l’enseignant joue le rôle d’accoucheur de l’avis des élèves sur les textes mais en fait les oriente pour leur faire dire le sens tel qu’il est donné dans les manuels (on peut donc avoir faux sur un ressenti !). C’est ça la fermeture institutionnelle du sens.

Or, au contraire, toute la culture populaire, définie comme un regard, repose sur des interprétations diverses parfois très hétérodoxes et incongrues, des lectures déformées et des transformations contextuelles. Le chercheur en littérature Stanley Fish, qui partage l’approche de Valéry ou de Certeau, a ainsi mené une expérience amusante pour appuyer cette idée. Il décide d’écrire sur le tableau de sa salle de classe une liste de noms pris au hasard parmi ses collègues de travail et divers chercheurs en linguistique :

Jacobs-Rosenbaum
Levin
Thorne
Hayes
Ohman (?)

Le dernier nom est suivi d’un point d’interrogation parce qu’il n’est pas sûr de l’orthographe. Il montre ensuite cette liste aux élèves qui arrivent dans la salle pour leur cours de poésie religieuse anglaise du 17e siècle. Il leur dit simplement que ce qu’ils voient est un poème qui correspond à la thématique du cours et leur demande de l’analyser. Et tenez-vous bien (tenez-vous mieux !), ils y trouvent un sens très cohérent :

« Le premier étudiant qui prit la parole fit remarquer que le poème certainement un hiéroglyphe, bien qu’il ne pût établir avec certitude si sa forme était celle d’une croix ou d’un autel. Cette question fut laissée de côté lorsque les autres étudiants, suivant l’exemple du premier, commencèrent à se concentrer sur les mots pris individuellement, s’interrompant mutuellement par des suggestions qui venaient si rapidement qu’elles semblaient spontanées. Le premier vers du poème (l’ordre même des événements supposait un objet au statut déjà constitué) reçut la plus grande attention. Jacobs fut expliqué comme une référence à l’échelle de Jacob, représentation allégorique traditionnelle de l’ascension chrétienne vers le Ciel. Dans ce poème cependant, en tout cas c’est ce que m’ont dit mes étudiants, le moyen d’ascension n’était pas une échelle mais un arbuste, un rosier ou Rosenbaum. Il fut considéré comme une référence évidente à la Vierge Marie, souvent caractérisée comme une « rose sans épines », celle-ci étant par ailleurs un emblème de l’Immaculée Conception. Arrivé là, le poème leur a semblé fonctionner à la façon, bien connue, d’une énigme iconographique. »

Et ça continue comme ça durant plusieurs pages. Cela permet à l’auteur de mettre en avant l’idée que l’interprétation n’est ni tout à fait liée au texte ni tout à fait liée à l’individu mais au contexte social, au cadre comme dirait Goffman dans lequel il la situation de décodage s’inscrit. Les groupes qui vont s’inter-influencer pour construire du sens situé et situable dans le temps et dans l’espace social sont alors nommés des communautés interprétatives. Il est intéressant de noter la comparaison finale avec une énigme, car c’est bien sur ce mode là que fonctionne la culture pop, une énigme permanente, un jeu, mais où il n’y a pas de bonne réponse, ou plutôt elles sont toutes bonnes. C’est ce que l’historien italien Carlo Ginzburg nomme le paradigme indiciaire. Pour lui, les sciences se sont construites à partir de gestes simples, comme le fait de déduire le trajet d’un animal qu’on chasse en observant ses traces et les signes de son passage dans l’environnement. C’est le principe de la déduction que l’on retrouve dans toutes les énigmes policières et dans le goût contemporain pour les mystères ludiques en tous genres. Ce mode d’appréhension interprétative de la réalité aurait été abandonné par les sciences depuis Galilée, c’est-à-dire au moment où l’observation quotidienne ne permettait plus de comprendre les choses, il fallait des instruments, des expériences, des outils mathématiques et de la gravité à la physique quantique, les sens peuvent même nous tromper sur la réalité des phénomènes. Ce modèle ce serait donc déplacé vers la fiction (et les para sciences plus ou moins ésotériques) au moment du passage à la modernité. Tout ça pour dire que la liberté d’interprétation est au cœur de ce que les gens font avec la culture depuis pas mal de temps et que chaque fois qu’une institution (c’est-à-dire une autorité reconnue) ferme les possibilités elle fournit aux gens un jeu de dés où l’on ne peut faire que des 1.

Interpréter librement les objets culturels, c’est ensuite –pour reprendre l’image de Paul Valery- pouvoir les utiliser à notre guise, les tordre les démonter, les triturer, les coller, les parodier, les mélanger et les décontextualiser à notre guise. Déjà en 1605, Cervantès dans son chef-d’œuvre Don Quichotte montre un héros qui surinterprète les romans de chevalerie pour en faire un modèle d’existence héroïque inaccessible pour les gens du peuple, et ainsi il se moque des structures sociales de la société espagnole. On peut aussi revenir à l’exemple de Shakespeare cité dans la seconde partie à propos des hiérarchies culturelles. Si l’auteur était si populaire dans les États-Unis du 19e siècle, c’est parce que chacun s’amusait avec. Les gens sortaient des citations de pièces comme des proverbes et les adaptaient à toutes leurs situations quotidiennes pour les illustrer, ils transformaient des passages en chanson, souvent en changeant le texte pour le rendre plus paillard ou grivois. Et lorsque les spectateurs râlaient contre la fin tragique d’une pièce, les acteurs la changeaient en direct pour les satisfaire. Même si la culture écrite a eu tendance à figer le contenu des œuvres, le public à continuer à les aborder avec un regard populaire c’est-à-dire en les utilisant comme matériau de base à une expression de leurs goûts, de leurs envies et de leur identité individuelle ou de groupe.

Changer la fin d’une pièce de Shakespeare ?, sacrilège crieront certains. Pourtant ce type de réécriture est courante. Au 19e siècle en France, il était par exemple mal vu pour les femmes de lire des romans. Pourtant celles-ci ne se laissaient pas abattre. Elles découpaient en cachette les chapitres de romans-feuilletons publiés dans les journaux achetés par leurs maris pour les relier et en faire de véritables livres faits main qui s’échangeaient dans les cercles féminins. Et elles n’hésitaient alors pas à ne pas mettre tous les chapitres dans leur livre maison ou à changer l’ordre pour que le résultat convienne mieux à leurs attentes (une histoire racontée par Martin Lyons déjà cité dans le second billet de la série). C’est aussi ce que font les fans aujourd’hui quand ils remontent Star Wars épisode I pour en faire un meilleur film (ça s’appelle du fan-editing), quand ils écrivent des fanfictions ou partagent des Gif issus de films pour illustrer leur vie quotidienne et quand ils font des mods de jeux vidéo. La culture populaire est de la pâte à modeler, elle est transformative et dès qu’on commence à empêcher ça on en tue l’esprit. Pourtant il y aura toujours des gens qui crieront à l’hérésie et ça ne date pas d’hier.

Carlo Ginzburg, historien mentionné plus haut, en donne un exemple frappant. Dans son livre Le Fromage et les vers, il raconte l’histoire d’un meunier nommé Menocchio de la région du Frioul en Italie au 16e siècle. Celui-ci est plutôt érudit pour son époque puisqu’il sait lire et aime même bien ça. Mais comme personne ne lui a dit comment il fallait lire les textes et quels sont les bons et les mauvais textes il amasse un grand nombre d’ouvrages divers et variés. Ces livres sont avant tout des livres religieux, la Bible bien sûr, mais aussi tout un tas d’interprétations de la parole sacrée catholiques et même des textes issus de religions hindoues. De tout ça il fait un mélange, un mash-up, et se construit sa propre religion personnelle avec sa propre cosmogonie, au début :

 « Tout était un chaos c’est-à-dire que terre, air, eau et feu étaient confondus ; et ce le volume, en évoluant, constitua une masse, à peu près comme se forme le fromage dans le lait, et tout cela devint des vers, dont quelques-uns formèrent des anges et […] parmi ce nombre d’anges il y avait encore Dieu, créé lui aussi en même temps à partir de la masse et il fut fait seigneur avec quatre capitaines : Lucifer, Michel, Gabriel et Raphael. Ce Lucifer voulut se faire seigneur comparable au roi, ce qui était réservé à la majesté de Dieu, et Dieu pour punir son orgueil commanda qu’il fût chassé du ciel avec tous ses partisans […] Dieu fit ensuite Adam et Ève, et des gens en grand nombre pour tenir la place des anges qui avaient été chassés. Comme la multitude ne respectait pas ses commandements, Dieu envoya son Fils, dont les Juifs s’emparèrent, et il fut crucifié. »

Du fromage et des vers, vous avez compris le titre du livre. Le meunier à construit sa propre interprétation du divin et à transformé un ensemble de textes religieux en un dogme unique et auquel il croyait fermement. On connaît son histoire grâce aux minutes de son procès intenté par l’inquisition locale. Au terme d’un premier procès, il abjure son étrange foi et est renvoyé dans ses pénates, mais des gens vont rapporter qu’il continue de l’expliquer à qui veut l’entendre et finissent par le condamner à mort. Une fin triste mais qui nous a laissé au moins un témoignage très documenté de la culture populaire de l’époque. Lorsqu’on respecte la culture la vraie, celle des dominants, des riches, des nobles, on n’y touche pas, ni à son sens, ni à son contenu. Il faut respect le canon, un mot issu du vocabulaire religieux et bien connu des fans d’aujourd’hui. Durant les premiers siècles de l’Église catholique, différents conciles se sont réunis (notamment à Nicée en 325), pour décider des textes que l’on pouvait garder ou non dans le canon officiel. Ces choix se sont faits pour des raisons politiques, idéologiques et avec en tête une vision de ce que devait être la seule et unique doctrine acceptable. Cela n’a pas empêché énormément d’hérésies de tenter de résister au dogme. On peut citer ainsi les Cathares très populaires dans l’imaginaire ésotérique et qui avaient une conception tout autre de la divinité tout en se revendiquant du christianisme. Leur goût pour le dénuement et l’origine plutôt populaire de ses fondateurs en a fait un mouvement important dans le sud de l’Europe. Ils ont bien sûr fini massacrés. Le canon c’est sacré.

Dans l’introduction du livre cité, Ginzburg élabore toute une définition de la culture populaire qui « s’opposa, surtout au moyen-âge au caractère dogmatique et sérieux de la culture des classes dominantes » et remet en cause les nombreux travaux qui se sont surtout intéressés à la culture dominante et à la manière dont elle écrasait le reste sans souligner les espaces de créativité qui ont toujours existé. Un beau programme, et les exemples de cette transformation permanente de ce jeu avec les traces et l’acculturation permanente entre haute culture et pop culture, s’ils sont durs à documenter parce que l’histoire est écrite par les vainqueurs, ne manquent pourtant pas et ce bien avant les fanfictions et autres activités participatives contemporaines. Les jeux de mots, les chansons paillardes, les détournements, les contes adaptés à l’auditoire, les blagues anciennes qui changent au fil du temps, tout ça est une preuve que le peuple ne se prive pas de trouver des espaces de liberté qui sont en permanence repris et récupérés par la culture dominante, mais heureusement la créativité continue.

La pop culture appropriée et transformée est alors un outil pour ces communautés interprétatives qui lui ont donné des sens divers. Un outil pour de la reconnaissance. Le chercheur allemand Axel Honeth explique ainsi que ce qui motive les êtres humains fondamentalement c’est la reconnaissance, celle de leur existence, de la validé de leur manière d’être, de penser, de leur mode de vie. Selon lui « un individu n’est en mesure de s’identifier pleinement à lui-même que dans la mesure où ses particularités trouvent une approbation et un soutien dans les rapports d’interactions sociales ». Et la lutte pour l’acceptation des transformations culturelles, des interprétations diverses, de la dimension subversive et subjective de la participation à des activités culturelles, est donc une lutte politique. C’est cette reconnaissance qui est déniée au peuple par les dominants et les formes instituées de la culture, et c’est celle-ci que cherche chaque communauté interprétative minoritaire qui imprime sa manière de vivre sur les objets, que ce soit une pièce de Shakespeare, une croyance religieuse ou un blockbuster hollywoodien.

AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 3

Du pays de Cocagne au Carnaval: Le monde à l’envers.

 

 

Cette célèbre illustration anonyme qui a connu de nombreuses variations est un bon exemple du thème récurrent du renversement des normes.

Cette célèbre illustration anonyme qui a connu de nombreuses variations est un bon exemple du thème récurrent du renversement des normes.

 

 

Dans la seconde partie de cette série de billets, j’ai résumé la question de la culture populaire en la qualifiant de regard sur des objets ou des moments. Pour définir ce regard je me suis appuyé sur trois couples d’oppositions entre concepts : 1. élévation et travail sérieux versus plaisir ludique et divertissement, 2. subversion des hiérarchies sociales versus conservatisme, 3. liberté d’interprétation, de transformation d’appropriation versus fermeture institutionnelle du sens. Après avoir traité du premier de ces trois axes profondément liés dans l’article précédent, voici ici quelques exemples du second.

2.    subversion des hiérarchies sociales vs conservatisme

La culture populaire repose donc avant tout sur une approche ludique et festive de la culture, une approche chaotique parodique, ironique et basée sur un plaisir phénoménologique, c’est-à-dire lié à l’immédiateté des perceptions. Et je l’ai dit, cela n’en fait en aucun cas quelque chose de moins fort et de moins subversif que la haute culture. Aujourd’hui, on a tendance à opposer divertissement décérébré et vraie culture qui permettrait une forme d’émancipation et de résistance. Encore récemment, une étude sur la manière dont les Français se représentent ce qu’est la culture a montré de fortes oppositions. Pour la majorité de la population, les musées, le théâtre, la lecture ou même la cuisine c’est de la culture par contre, la téléréalité, les jeux vidéo, ou les parcs d’attractions ça n’en est pas. Cette opposition est fallacieuse car si la pop culture est un regard, alors ce regard peut être porté sur tout (il y a bien des fanfictions de Victor Hugo) et il doit bien apporter quelques choses aux individus qui le portent. Là encore l’histoire peur nous aider à mieux comprendre celui-ci.

Au moyen-âge l’une des légendes les plus populaires était celle du pays de Cocagne. Ce territoire imaginaire et utopique apparaît dans quelques poèmes occidentaux du 10e siècle, mais aussi un peu plus tard dans certains contes orientaux, notamment persans. Sa première apparition qui nous est parvenue est dans l’histoire du paysan Unibos, qui est persécuté par des bandits et leur fait croire qu’il existe au fond de la mer un pays merveilleux où tous les rêves peuvent devenir réalité. Pendant que ces derniers se penchent vers la mer pour tenter d’apercevoir cet endroit magique, Unibos les pousse dans les flots et s’en débarrasse pour de bon. Le pays de Cocagne fait donc partie de cette myriade de lieux légendaires plus ou moins utopiques et disparus qui nourrissent les folklores depuis des millénaires, parmi lesquelles on trouve l’Atlantide, Mû ou autre continent hyperboréen. La particularité de Cocagne est que son origine est véritablement populaire, c’est-à-dire non pas issue d’une culture érudite (comme par exemple l’Atlantide qui est citée par Platon) mais d’un engouement des paysans et autres artisans du moyen-âge. Cela donne à cette légende une forme particulière qui caractérise la culture populaire dans son ensemble, celle d’un lieu où les valeurs sont renversées.

Dans ce pays paradisiaque, les riches deviennent les pauvres, les pauvres deviennent les chefs, les animaux prennent le pouvoir, les femmes font la guerre, les enfants donnent à manger aux parents, la bonne devient la maitresse de maison, on est payé pour dormir, bref c’est le monde à l’envers. Ce renversement n’est évidemment pas anodin et annonce un thème récurrent de toute la culture populaire. Voici par exemple un extrait d’un conte des, bien connus, frères Grimm qui en 1812 mettent par écrit ce que la tradition orale transmet depuis déjà quelques siècles :

« Au temps du pays de cocagne, j’ai vu, en me promenant, Rome et le Latran suspendus à un petit fil de soie, et un homme sans pieds qui battait à la course un cheval rapide, et une épée fort acérée qui tranchait un pont. J’ai vu alors un jeune âne au nez d’argent qui pourchassait deux lièvres rapides, et un tilleul très large sur lequel poussaient des galettes brûlantes. J’ai vu ensuite une vieille bique décharnée portant sur son dos au moins cent foudres de saindoux et soixante foudres de sel. N’est-ce pas assez menti? J’ai vu ensuite une charrue labourer sans chevaux ni bœufs, et un enfant d’un an lancer quatre meules depuis Ratisbonne jusqu’à Trêves, puis de Trêves jusqu’à Strasbourg; un autour traversait le Rhin à la nage: et tout le monde trouvait ça normal. J’ai alors entendu les poissons faire tant de bruit en se chamaillant que cela résonnait jusque dans le Ciel, et du miel sucré coulait comme de l’eau depuis une profonde vallée jusque sur une haute montagne; c’étaient d’étranges histoires ».

Avec la popularité de ce territoire imaginaire (l’espace inaccessible autrement que par la pensée est une grande constante de la pop culture qui perdure de nos jours avec les mondes de Star Wars ou La Terre du Milieu) la thématique du renversement va connaître un succès durable. Comme le dit Umberto Eco dans son excellent ouvrage Histoire des lieux de légende : « Le thème du monde à l’envers est étroitement lié à celui du pays de Cocagne : des hommes y tirent une charrue guidée par un bœuf ; le meunier d’un moulin renversé porte un bât, en lieu et place de son âne ; un poisson pêche un pêcheur ; des animaux admirent deux êtres humains en cage. » (p. 291).  Toutes les hiérarchies sont alors remises en causes, celles entre les classes sociales, entre les hommes et les femmes, entre humains et animaux (il ne serait pas étonnant que cela ait inspiré Pierre Boule pour La Planète des singes). Bien sûr à l’époque ces renversements sont faits pour amuser, pour divertir pour faire rire, conformément à la thématique exposée dans la seconde partie de ce billet. Mais ce pays reste une utopie, un lieu qui fait envie, qui fait rêver, qu’on rêve d’accéder et que des tas de gens vont chercher à localiser en fonction des indices topologiques laissés par la tradition. Le pays de Cocagne est alors aussi un terrain d’expérimentation sociale, une sorte d’expérience de pensée transmise d’individu à individu, et si ce monde est si attirant c’est que cela semble fonctionner quand même. Cela invite chacun à se dire de manière plus ou moins consciente, mais en fait toutes ces hiérarchies, tout ce fonctionnement, cette structure sociale dans laquelle nous vivons ce n’est qu’une parmi tout un espace des possibles qu’il suffit d’imaginer pour se dire que cela pourrait exister. Pour parodier Descartes, c’est l’argument ontologique de la critique sociale mise en forme dans une légende amusante et pas si innocente que cela.

D’ailleurs ce thème servira ensuite à de nombreuses représentations de moment ou de lieux où les choses ne sont plus organisées selon l’ordre habituel. De nombreuses gravures, peintures, images d’Épinal et autres estampes comme celle mise en illustration de ce texte vont jouer au cours de l’Histoire avec cette subversion parodique de ce qu’il est possible ou non de faire. L’église et les différentes autorités séculières vont d’ailleurs souvent tenter d’interdire ou de censurer ce type de représentation sentant bien que cela pourrait donner des idées au peuple ou au mieux que cela leur donner des espaces de questionnement de l’ordre qui n’étaient pas les bienvenus.

Mais il est toujours très difficile, aussi puissant que soit le pouvoir en place, d’empêcher la majorité de détourner les codes du pouvoir central, de s’en moquer et de les ridiculiser. Aux 17e et 18e, alors que le théâtre et la production écrite sont très corsetés par la censure d’état, va par exemple se développer une grande mode en France pour les marionnettes qui reprennent les codes de la comedia del arte populaires durant la Renaissance italienne. On n’a pas le droit de se moquer du pouvoir avec des acteurs ? Très bien on va faire jouer les personnages par des objets ! On trouve toujours des moyens. Cela donnera au 19e siècle le théâtre de Guignol où le héros, petit voleur fêtard issu de la classe populaire retourne la violence envers le représentant de l’ordre, le gendarme, et avec sa ruse ne se fait jamais attraper (il préfigure ainsi l’humour cartoonesque de Bip bip et le Coyote ou Tom et Jerry).

Mais le meilleur exemple de la culture populaire comme divertissement qui permet un des renversements hiérarchies et qui s’oppose à un ordre tentant par tous les moyens de perdurer est celui de la fête et du Carnaval. Comme l’explique très bien le sociologue Jean Duvignaud dans son ouvrage Fête et civilisation, la fête « détruit ou abolit, pour tout le temps qu’elle dure, les représentations, les codes, les règles par lesquels les sociétés se défendent contre l’agression naturelle. Elle contemple avec stupeur et joie l’accouplement du dieu et de l’homme, du « ça » et du « surmoi » dans une exaltation où tous les signes admis sont falsifiés, bouleversés, détruits. Elle est au sens propre le carnaval ». La fête en ce sens se rapproche du jeu tel que définit par les grands théoriciens de ce concept (Roger Caillois, Johan Huizinga ou Jacques Henriot), un espace d’expérimentation, de liberté, et une parenthèse dans le quotidien mais qui ne reste pas moins quelque chose de sérieux et qui incarne des enjeux sociaux forts. Cela permet de mieux comprendre l’importance du jeu (il en sera aussi question à propos du troisième point) dans la pop culture contemporaine. La fête c’est aussi la mise en avant des corps et de leurs libertés. Or, comme l’a dit entre autres Michel Foucault, les pouvoirs s’incarnent d’abord dans les corps et les gestes. Le corps populaire est musculeux et bronzé du fait du travail en extérieur, le corps des élites est rond, signe d’abondance, et pâle. Pour l’église le corps est le lieu du péché il est donc enfermé, nié, proscrit dans sa sensualité, tout le contraire de l’exaltation des sens liés à la fête. En tant que moment gratuit, qui n’a pas d’autres utilités que d’être ensemble et de faire parler l’agencement des corps, des rythmes et le sentiment de partage, la fête est selon l’auteur un acte profondément subversif qui est à lier plus spécifiquement à la notion de carnavalesque.

L’adjectif carnavalesque est une invention du linguiste russe Mikhaïl Bakhtine qui dans un livre classique étudie les traces de la culture du carnaval dans les écrits de l’auteur François Rabelais. Pour Bakhtine, on ne peut pas comprendre les excès, sexuels, orgiaques, festifs, scatologiques, de l’auteur de Pantagruel si l’on ne comprend pas l’importance du carnaval dans la vie de la population moyenâgeuse. Le carnaval tout le monde connaît aujourd’hui et même beaucoup savent que c’est une tradition assez ancienne, mais il ne s’agissait pas juste de se déguiser pendant une journée pour amuser les amis. Au moyen-âge le carnaval est un rite social fondamental une parenthèse qui dure plusieurs jours voire semaine ce qui est encore le cas dans plusieurs pays et villes d’Europe (notamment dans le nord). J’ai d’ailleurs déjà parlé ici de l’importance de cette tradition comme bain formateur d’un grand nombre de traits de la pop culture quand j’ai parlé de l’origine du mot geek que l’on peut faire remonter à ces festivités. Comme c’est résumé dans ce très bon article sur le sujet : « [Le carnaval] était l’occasion de laisser exploser les fantasmes contenus toute l’année. Grâce aux déguisements, aux masques, chacun pouvait oublier pour un temps la misère, la maladie, la souffrance. Chacun pouvait changer de condition. Comme toute fête au sens plein du terme, le carnaval était la négation du quotidien. Symbole même de la fête populaire, il instaurait un temps pendant lequel il était possible de s’affranchir des règles et des contraintes du quotidien. Il permettait ainsi d’outrepasser les règles morales et sociales. ». On retrouve donc ici dans la tradition festive du carnaval issue notamment des saturnales romaines, l’idée de renversement des positions ou du moins du soulignement de l’artificialité de celles-ci. Pendant quelques jours les pauvres pouvaient danser, chanter, et sous leurs masques cracher sur leurs maîtres, les insulter, les commander, leur donner des ordres, et les dominants n’avaient pas le droit d’y réagir. Les fous deviennent les rois (c’est l’un des thèmes de Notre dame de Paris de Victor Hugo) et comme dans L’Île des Esclaves de Marivaux, les esclaves deviennent les maîtres.   Tous les rapports sociaux étaient questionnés, renversés, échangés, sans limites et sans regard sur les règles, c’était le pays de Cocagne actualisé.

Ce défoulement, bien sûr, n’empêchait pas, par la suite un retour à l’ordre, il ne s’agit pas de dire que le carnaval était un acte révolutionnaire, mais un espace de résistance subversif sans aucun doute. On pourrait se dire que tout cela n’est qu’une petite soupape pour mieux enfermer ensuite de nouveau les individus dans un carcan d’autant plus fermé. Il y a du vrai mais ce n’est pas si simple, de la culture carnavalesque est ressortie tout une tradition de la critique des puissants et de leur caricature qui est et restera un modèle pour des générations et qui perdure aujourd’hui.  D’ailleurs, si c’était aussi anodin les autorités n’auraient pas tout tenté pour empêcher ces manifestations (jusqu’à provoquer en retour émeutes et protestations) puis pour les récupérer. L’église était particulièrement récalcitrante à cette débauche ludique (et parfois extrême il faut bien le dire) et a entrepris lentement de récupérer le phénomène durant lequel on urinait sur les bâtiments religieux et récitait les prières à l’envers (une grande tradition hérétique). C’est ainsi qu’a été institué en retour le carême, période de jeûne et de repentance comme une forme de compensation face aux excès qui vient adoucir l’excès de la période du carnaval. En gros vous avez le droit de vous amuser un peu mais après on en revient à la soumission faut pas déconner ! Bien joué, mais l’esprit du carnaval et de ses avatars reste très présent et de nombreuses révoltes face au pouvoir se sont construite sur un mode festif et bon enfant comme des formes de continuation de cette parenthèse magique. Le carnaval n’est pas mort, vive le carnaval !