David Peyron

Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication

QUAND LES FANS PERDENT LEUR OBJET DE PASSION

Une forme de deuil ?

Les mèmes illustrant la fin d’une série et la tristesse qui l’accompagne sont légion

Imaginez, votre série préférée se termine. Vous êtes devant le dernier épisode, et vous savez, au fond de vous, que cette série a sauté le requin comme disent les Américains, c’est-à-dire qu’il est largement temps qu’elle s’arrête tant la qualité a baissé. Vous n’êtes donc pas mécontent que ça s’arrête…et en même temps… (on a tous un côté Macron). En même temps, vous êtes attaché à l’univers, au personnages, aux running gags, et si ça avait continué vous auriez regardé, vous seriez resté loyal à ce programme qui vous a apporté tant de joie même s’il n’est plus au plus haut de sa forme. Et là en regardant cette fin vous êtes tristes, vous avez l’impression d’une part de vous se termine avec cette œuvre à présent terminée. Bien sûr il y aura les re visionnage, la transmission à d’autres, mais ça ne sera pas pareil, et vous vous dites que oui allez quelques saisons de plus même un peu pourries, vous seriez resté. Ça rappelle une vieille théorie de la consommation toujours utile, celle de Albert O. Hirschman économiste américain du XXe siècle. Celui-ci disait que quand on est mécontent d’un produit ou d’un service (un dentifrice, votre médecin, ou une série télé, peu importe), on a que trois solutions. 1. Partir, changer de marque, de médecin, arrêter de regarder la série, ce qu’il nomme exit, 2. Se faire entendre, écrire au service consommateur, parler au médecin, critiquer la série sur les réseaux, ce qu’il nomme voice, ou enfin 3. Rester, on se dit que les autres marques ne seront pas mieux, y’a pas d’autres médecins dans la région, ou on veut quand même savoir la fin de la série.

Chez les fans la loyauté prime bien souvent, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont contents, qu’ils sont d’accord et qu’ils ne sont pas critiques, mais que l’œuvre les a accompagnés une grande partie de leur vie et qu’elle s’est ancrée dans des habitudes. C’est d’autant plus valable à l’heure de la sérialisation massive de la culture, et donc peut s’appliquer aux mangas, saga de films, de livres jeux vidéo, etc. La question qui se pose alors, si cet attachement est si fort, s’il est si ancré, s’il fait partie de ce qui nous définit, et de notre sociabilité parce qu’on s’est fait des amis parmi les fans, comment on fait quand ça s’arrête ? Et on pleure devant le dernier épisode et ensuite ? Ensuite, c’est pas facile. J’avais déjà parlé de cette thématique dans mon texte qui se nommait « être fan et vieillir », mais là il est temps de s’y pencher plus précisément. Et qui sait on pourra peut-être même y trouver des réponses pour apprendre à gérer ça la prochaine fois que ça nous arrive.

J’ai moi-même étudié cette question au tout début de carrière de chercheur quand je travaillais sur les fans de la série X-files, puisque la série venait de se terminer quand j’y ai consacré une étude, c’était le moment idéal pour parler de ce passage pas facile à négocier pour un fandom. Et j’étais moi-même dans le cas vu au début, pour moi la série aurait dû se terminer au moins trois ans avant, mais voilà elle m’avait accompagné de mon entrée au collège à mon entrée à la fac, elle m’avait donné le goût du fandom et du partage sur internet, je ne pouvais pas ne pas regarder la fin. Et pour les autres fans c’est la même chose, et plus encore il fallait trouver des moyens de garder le lien, entre les fans et avec l’œuvre au-delà de sa mort.

C’est aussi ce qu’a étudié la chercheuse Américaine Rebecca Williams dans son très bon livre Post-object fandom en se concentrant sur diverses œuvres de ces vingt dernières années (principalement des séries qui se prêtent bien à ce sujet) et en essayant de comprendre à la fois comment les fans se remettent de cette fin et aussi ce qui est attendu d’une bonne fin. Explorons donc tout cela à l’aide de ses travaux et de ce que j’ai pu rencontrer dans mes propres recherche.

Tout d’abord l’autrice explique, comme je l’ai mentionné plus haut, qu’une œuvre longue, qui s’étale dans la durée et avec laquelle on a un rendez-vous régulier durant un temps de plusieurs années est chez les fans un facteur de sentiment de sécurité ontologique. En d’autres termes cela donne une forme de stabilité de point de repère à une vie et une identité changeante et évolutive. Ma vie change, il y a des bons et des mauvais moments, mais je sais que le prochain tome d’Harry Potter sera là à la rentrée prochaine ou que dans deux semaines commence la saison suivante de ma série préférée et c’est un repère rassurant. La perte de ce repère n’est donc pas anodine. De plus, le fait de ne pas être seul à apprécier cette œuvre nous plonge dans une communauté imaginée, qui peut devenir ensuite participation au fandom, et ce sentiment de passion partagé est aussi une chose agréable puisque support de sociabilités, de liens forts avec d’autres individus. Avec la fin, ces liens peuvent plus facilement se déliter et on perd le fait de partager une forme d’impatience à l’attente de la suite. C’est d’ailleurs souvent cela que les gens mentionnent quand on leur demande quand ou comment ils se sont sentis vraiment fans d’un univers ou d’une œuvre, le fait de devoir attendre, entre deux épisodes, deux saisons, deux tomes, etc. En effet, cette frustration liée à l’attente de la suite pousse à essayer de combler ce moment par la discussion avec d’autres fans, à chercher des informations en plus, sur les coulisses de la création par exemple, ou encore à créer soi-même du contenu et consommer celui des autres fans. On s’engage alors pleinement vis-à-vis de l’objet dans une démarche active et collective qui perdure, mais est à l’origine lié à l’entre-deux. Plus qu’un deuil, la comparaison faite le plus souvent, il faudrait alors rapprocher la fin de nouveau contenu comme une forme de rupture amoureuse : on y perd souvent des amis, on se sent vide, on n’a pas envie de tout recommencer avec quelqu’un d’autre, etc.

Concernant la manière dont cette fin est vécue, il y a des variantes, deux en particulier. Il y a en premier lieu le cas où la fin est choisie par les auteurs, et qu’elle est satisfaisante. Dans ce cas pour les fans, même s’ils avaient voulu que cela continu, il y a aussi une forme de sentiment d’accomplissement et de reconnaissance pour les bons moments. Bien sûr, cela reste ambigu, on est partagé entre le fait que l’on aurait souhaité que cela dure pour toujours et le fait qu’une histoire est faite pour se conclure. À cela s’ajoute que souvent les fins, en particulier dans le cas des longues séries télévisées, est l’occasion de cadeaux aux fans, le retours d’acteurs ayant quitté le show depuis longtemps comme dans Urgences où Georges Clooney revient faire coucou dans le dernier épisode, ou encore un montage hommage aux meilleurs moments. Cela peut être taxé de fan-service, un terme souvent péjoratif, mais est souvent pardonné et apprécié lors de la fin qui a forcément de toute façon des accents nostalgiques.

Et puis il y a l’autre cas, celui de la fin non voulue, faute d’audience, de la mort de l’auteur, d’une dégradation de la qualité, ou la fin voulue, mais bâclée, non satisfaisante (je te regarde Game of Thrones). Et là ce n’est pas pareil, si la tristesse est là quand même elle se mêle souvent de colère et d’un sentiment d’avoir un peu gâché son temps ou d’une frustration que l’histoire ne soit pas allée à son terme.

Dans les deux cas il faut apprendre à vivre avec ça et cela transforme l’expérience des fans vis-à-vis de l’objet et de la communauté. Rebecca Williams note, et je l’ai constaté aussi dans mes recherches, que bien souvent chez les fans les plus engagés, les plus passionnés, la fin est un moment où on peut devenir encore plus fan, où se renforce l’attachement. Pourquoi ? Parce que cela donne une valeur identitaire forte. En effet, dans les communautés de fans, l’authenticité, le fait d’être un ou une vraie, est un enjeu très important et parmi les nombreux critères acceptés collectivement comme norme d’authenticité, il y a justement la loyauté, le fait de rester dans la hype est passée. C’est quelque chose que l’on peut constater d’ailleurs avant la fin, je l’avais vu avec mes fans d’X-files, qui étaient très fiers de continuer de regarder la série après la saison 5 alors que la série était passée de mode et n’était plus le phénomène médiatique du moment. Ils étaient restés, tout en notant eux-mêmes une baisse de qualité, et cela renforçait la communauté même si elle avait perdu des membres.

Alors quelles sont les tactiques pour faire durer le plaisir au-delà de la fin ? Elles sont nombreuses. On peut commencer par celles mises en place non pas par le public, mais par les producteurs bien conscients que ce vide peut être comblé en partie par d’autres contenus sous d’autres formes. Game of Thrones est terminée ? Pas de problème, on vous prépare des spin-of ! Big Bang Theory se termine ? Aucun souci voici Young Sheldon. Vous voulez encore du Harry Potter ? Voici Les Animaux fantastiques ! Cela ne fonctionne pas toujours (on se souvient du spin-of raté de Friends consacré à Joey) et ne remplacera jamais vraiment l’œuvre d’origine, mais cela permet de capitaliser sur le succès de celle-ci. C’est là aussi que des stratégies transmédiatiques peuvent se mettre en place. Kaamelott, Buffy, et bien d’autres ont eu des déclinaisons en BD, même chose pour de nombreux jeux vidéo. Les industries peuvent utiliser d’autres supports médiatiques pour continuer à créer du contenu souvent moins cher à produire et réservé à la niche des fans.

Du côté de ces derniers, tout dépend du type de fin. Si elle a été frustrante, ou trop abrupte, alors la première étape peut-être la classique mobilisation. Lettres, pétitions, protestations, et même achat d’espace publicitaire, tout a été tenté pour prolonger des œuvres annulées trop tôt. C’est un bon moyen pour souder la communauté autour d’une cause commune. Le problème est que quand cela ne marche pas le désespoir revient vite et il faut apprendre à vivre avec le fait que c’est vraiment fini. Là aussi la communauté joue un grand rôle pour cela, on se console, on discute des meilleurs moments, on revoit la série ensemble, etc. Et même en solitaire, on peut s’engager dans un cycle régulier de retour vers l’œuvre, on se refait l’intégralité tous les deux ans, on trouve de nouveaux détails dans l’œuvre, on y revient avec un œil neuf. L’objet peut continuer de nous suivre et peut même être transmis à d’autres qu’on encourage et accompagne dans leur découverte, ce qui permet de retrouver une forme de fraicheur vis-à-vis de l’œuvre dans leur regard.

On peut aussi, à la manière des producteurs et de leurs suites transmédiatiques officielles, continuer l’œuvre soi-même. Il s’agit alors d’écrire des fanfictions, de créer des fanarts, de faire du jeu de rôle dans l’univers de fiction, de faire ses propres petits films, les possibilités d’ajouts non officiels, non canons, sont sans fin. Et pour ceux qui n’ont pas l’envie de créer du contenu, il peut s’agir tout simplement de consommer celui des autres. Rien que sur les gros sites de fanfiction, peu de sagas populaires échappent à un contenu qu’une vie ne suffirait pas à dévorer.

Rebecca Williams ajoute aussi que bien souvent les fans vont prolonger leur goût de l’objet en suivant les personnes qui y ont contribué. Elle donne ainsi l’exemple de fans de la série Torchwood (spin-of de Dr Who) qui, suite à l’arrêt de la série, sont nombreux à avoir suivi la série Arrow dans laquelle joue John Barrowman, acteur présent dans la première. On peut alors suivre la carrière de tous les membres de l’équipe, non seulement acteurs et actrices, mais aussi bien sûr créateurs, scénaristes, réalisateurs, etc. Ainsi j’ai dernièrement vu un film (New Mutant) dont la musique était faite par Mark Snow et si ce compositeur est peu connu du grand public (même s’il a collaboré en France à tous les derniers films d’Alain Resnais), pour moi il est un petit bout d’X-files, la série qui l’a fait connaître, qui continue de vivre. Suivre l’équipe montre que le fan connaît bien les coulisses de son œuvre favorite et permet d’en retrouver des traces un peu partout qui vont à chaque fois déclencher une petite réaction émotionnelle.

Enfin, la dernière manière (il y en a certainement d’autres je me cantonne aux plus observées), de ne pas trop souffrir de la fin est d’être multi-fan. C’est d’ailleurs le cas fréquent, on est rarement fan d’une seule œuvre, souvent même d’un genre (science-fiction, fantasy, romantique…), ou d’un support (série, jeux…). Partager sa passion entre plusieurs objets permet de se protéger de la fin de l’un d’entre eux. Ce sera dur, mais on a tel autre qui continue. On voit d’ailleurs souvent sur les réseaux sociaux des fans exprimer avec anxiété des phrases du type « telle série et telle série ont été arrêtées, pitié épargnez telle autre ! », le sous-entendu est alors laissez-moi quelque chose à quoi m’accrocher. En étant fan multiple ou multi-fan comme on dit sur les internet, on s’assure la continuité de la stabilité ontologique évoquée plus haut, ça ne rend pas la fin plus facile, mais ça rend le fait de s’en remettre plus accessible. Alors si l’on suit la métaphore de la rupture, cela implique-t-il qu’il vaut mieux être polyamoureux ? Je vous laisse juge !

LES FIGURINES SONT UN MÉDIA

Des funko pop à Warhammer, pourquoi les figurines ne sont pas « juste » un produit dérivé.

Ah on les aime nos figurines peintes à la main! Ici un bel exemple avec Assassin’s Creed

Depuis deux ans, Netflix produit une géniale série documentaire qui se Nomme The Toys That Made Us, ou des créateurs et des fans parlent de l’histoire d’une franchise médiatique (Star Wars, Transformers, Tortues Ninja etc) au travers des jouets qui ont été produits autour de cet univers. Et le titre de cette série est, je trouve, fort bien trouvé, ce sont des jouets qui nous ont fait, il s’agit bien d’insister sur le fait que ces bouts de plastiques conçus dans une logique souvent très consumériste par des industries peu scrupuleuses sont aussi des supports de la construction identitaire de nombreux individus. Dans le même style, le créateur web Davy Mourier produit une émission nommée Culture Z où il va à la rencontre de collectionneurs de jouets issus d’univers pop culturels bien connus (Goldorak, Pokemon, et bien d’autres). Et quand on écoute ces collectionneurs nous parler des détails de tel jouet, du fait qu’ils préfèrent telle ou telle version, des articulations incroyables de ce G.I. Joe Original, on voit bien qu’ils parlent autant d’eux-mêmes que de l’objet. Ils disent qui ils sont en nous montrant des parties matérialisées de leur propre vie. Plus surprenant, les fans de tels objets le sont parfois avant tout du jouet et moins du dessin animé, film, jeu dont ils sont à l’origine, c’est avant tout l’incarnation de plastique qui est le centre de la passion. Ce n’est pas majoritaire, mais ça existe et c’est pas du tout une proportion négligeable.

Alors forcément ça pousse à considérer cette « ronde de jeux et de jouets » (pour reprendre une expression du spécialiste de ces questions Gilles Brougère) au sérieux, et à arrêter de juste résumer tout ça à des produits dérivés qui ne sont qu’un complément dont le but est d’enrichir des producteurs qui inventent des dessins animés juste pour vendre les figurines. C’est pour cela que le chercheur Jonathan Gray dans son livre classique Show Sold Separately explique bien que « film has never been just film, nor has television ever just télévision ». Pour lui, cela veut dire qu’il faut tenir compte du paratexte, c’est-à-dire tout ce qui est à côté d’un contenu principal, mais qui, au final, participe de l’expérience de celui-ci. Le paratexte c’est autant le contenu créé par les producteurs (quatrième de couverture, bande-annonce de film, produits dérivés), mais aussi ce qui est apporté par le public (critique du film, fanart, etc.) et tout cet ensemble est impossible à évacuer, on ne peut jamais y échapper totalement. Vous pouvez bien sûr toujours refuser de lire des critiques avant d’aller voir un film, ou ne pas regarder la bande-annonce. Mais il est rare que vous n’ayez pas vu l’affiche (qui va orienter votre horizon d’attente), le nom du réalisateur (une consonnance étrangère peut par exemple indiquer un pays d’origine et donc un type de cinéma), ou encore que vous n’ayez pas une petite idée du genre du film. Tout ça c’est le paratexte, et selon Gray (et d’autres) c’est tout autant au centre de notre rapport à l’univers de fiction que peut l’être le contenu pensé par les créateurs comme le cœur de leur contenu.

C’est d’autant plus le cas pour les figurines et autres jouets puisque traditionnellement, dans le cas des contenus pour enfants, ils ont été conçus d’abord et le contenu narratif est venu après. Dans certains cas, le contenu s’est même ajusté pour lier entre elles des lignes de jouets qui n’avaient à l’origine pas de connexion. Pensez à Transformers, gros succès du dessin animé des années 80. Les Decepticons et les Autotobot, alias les méchants et les gentils de l’histoire sont en fait à la base deux lignes de jouets japonais totalement différents, mais dont les droits ont été rachetés par la même entreprise américaine qui a décidé de trouver un moyen de les fondre en un seul univers. Dans cette cosmogonie, au commencement était le plastique moulé.

Mais sans aller jusqu’à ces exemples extrêmes (mais pas rares), le lien entre notre rapport aux univers de fictions et les jouets sont très importants et souvent trop négligés. Beaucoup de passionnés de pop culture (moi le premier) ont commencé par acheter une figurine qu’ils trouvaient jolie avant de savoir que ah oui tiens elle est en fait issue d’une franchise, une franchise qu’on est pas obligé de connaître même une fois au courant. On peut juste projeter son imaginaire sur cet objet dont l’esthétique nous a interpellée. C’est pour cela que le chercheur Philip Dominik Keidl parle des figurines comme d’un véritable média, un support de contenu à part entière. Il prend le cas de Star Wars et explique tout ce qui se joue dans les jouets tirés de la saga avec des exemples montrant comment les objets « dérivés » peut avoir un impact parfois très fort sur les fans et même sur l’univers officiel. Par exemple, il démontre que le personnage de Boba Fett très populaire auprès des fans alors qu’il apparaît finalement peu dans la trilogie originale, a obtenu ce statut culte en grande partie grâce au succès de sa figurine articulée (action figure) qui était une des plus recherchée même par des enfants n’ayant pas vu la saga, mais attirés par le design cool et le fait qu’il pouvait tirer de « véritables » missiles de plastiques. C’est donc bien le la figurine raconte quelque chose, et qu’elle participe largement à la construction de l’univers de fiction qu’elle évoque.

Elles permettent de lui donner aussi une matérialité, de le rendre concret et donc de lui fournir la possibilité de construire le minimum de sentiment d’autonomie qui procure le plaisir de se frotter à un univers de fiction. Et dès qu’on parle de matérialité comme support de l’imaginaire en tant que sociologue, on est obligé par contrat de faire appel…aux Marxistes ! (Beware !) Et oui la doctrine de Marx ne se nomme pas matérialisme historique pour rien, et on doit beaucoup à la fois aux anthropologues (qui ont par exemple étudié le régime d’existence des totems et autres statues divines) et aux penseurs d’inspiration marxistes quand il s’agit de penser ce genre de choses. On peut penser par exemple à deux chercheurs français, Cornelius (meilleur prénom) Castoriadis et Henri Lefèbvre, qui ont tous les deux insisté sur l’interrelation profonde entre matérialité, objet et concret, et imaginaire beaucoup plus large qui en découle. La pensée très riche de Lefèbvre qu’il me serait impossible de résumer ici traitait beaucoup de ces questions dans son travail sur l’imaginaire de la ville et de la spatialité qu’il a notamment théorisé dans son livre La Production de l’espace.  Et selon la chercheuse Christine Chivallon qui le résume beaucoup mieux que je ne pourrai le faire, « il rejoint Castoriadis pour concevoir combien la matérialité, par le travail d’effectuation symbolique qu’elle permet devient indispensable à la symbolisation de l’imaginaire et à son statut de réel, tangible et perceptible ». Alors elle veut dire quoi cette phrase un peu compliquée ? Que le matériel à une vertu performative, il agit sur le monde, un peu comme si la gravité d’un objet fait de matière n’était pas que physique, mais aussi symbolique. Les objets font des choses et en particulier quand un objet symbolise une chose imaginaire, il la rend plus réelle, pas au point qu’on confonde réalité et fiction, mais au point de retrouver ce petit frisson du frottement (calmez-vous !) avec un autre monde.

Les figurines, comme leur nom l’indiquent, figurent donc le monde imaginaire, elles le font advenir ici et maintenant (hic et nunc comme disaient nos amis latins) et permettent à peu de frais de s’y replonger d’un regard voire de l’évoquer. Et cela même si on ne le connaît pas, quitte à ce que notre version mentale soit très différente du canon original. Cela rejoint alors la notion de signe en linguistique et en sémiotique, où le mot chien renvoie à une image générique de chien, mais aussi à votre image de chien, celle qui se forme dans votre tête quand vous lisez ce mot, et si pour certains c’est un berger allemand pour vous cela peut être un labrador (je fais ici référence à la sémiotique de Peirce, mais ça sera pour un autre jour). Et certains signes, certains symboles tiennent lieu pour tout un vaste univers, tout un contexte dans lequel ils s’inscrivent, c’est ce qu’on appelle en linguistique l’indexicalité. Si j’utilise l’expression « ici et maintenant » ce n’est pas le même pour vous que pour moi et pourtant vous comprenez ce que je veux dire même si votre ici et votre maintenant ne sont pas les mêmes, ici et maintenant est une expression indexicale, une expression qui renvoie à un contexte. Une figurine articulée de Boba Fett ou un Funko Pop de Harry Potter c’est pareil, ce sont des micro-renvois à un contexte sans lequel ce n’est que des bouts de plastique, celui de l’univers, mais aussi celui que vous avez investi de vos significations, la manière dont l’objet prend sens pour vous en relation à son univers. Pour être plus clair, vous pouvez avoir posé la figurine sur votre bureau pour avoir un bout de votre passion en travaillant afin qu’il vous accompagne et ça vous fait du bien, vous avez donc sorti l’objet de son contexte, pour le mettre dans le vôtre et de cette rencontre vient une forme de satisfaction. Dans le langage des études de fans on appelle ça la « shelf life », la vie de l’étagère, la manière dont vous vous appropriez votre intérieur physique pour le faire ressembler à votre intérieur mental à l’aide d’objet issu de votre passion. Comme un lien hypertexte l’objet est un renvoi et une forme de communication, il montre vers quoi on peut aller et qu’il suffit de cliquer, ou de regarder, pour partir vers un autre endroit.

Et l’avantage de l’objet est qu’il est manipulable, si vous ne verrez jamais un film ou Dark Vador combat Saroumane, et bien vous pouvez quand même les faire se battre avec vos jouets. Et vous pouvez même inventer des histoires à partir de ça. D’ailleurs il existe de nombreuses fanfictions et fanfilms ou des figurines de divers univers prennent vie pour interagir (on sent que Toy Story est passé par là). Vous pouvez aussi personnaliser ou fabriquer vos figurines, leur ajouter des éléments non prévus, vous faites alors du design fictionnel, c’est en tout cas ainsi que c’est nommé par des chercheurs et chercheuses. On peut penser aussi aux figurines de wargames comme Warhammer, qu’il s’agit de peindre, et donc souvent de personnaliser pour se les approprier, on fait venir l’univers à nous (et dans le cas de Warhammer c’est un univers très détaillé), mais on le change aussi un peu en faisant ça.

C’est pour ça que l’effet nostalgique des figurines et jouet est si fort, il renvoie à la fois aux émotions investies dans l’univers de fiction, mais aussi à celles que l’on a investies en jouant avec, en les faisant combattre, en leur imaginant des aventures et même parfois en les peignant. Et en les gardant près de nous, en les affichant sur un bureau, sur une étagère on affirme une identité, on affirme un goût, voire une rareté lorsqu’il s’agit d’un objet collector (personne ne touche à ma figurine de Jeff Winger de Community achetée aux États-Unis). J’en ai déjà parlé ici, mais la matérialité possède une force énorme en ce qui concerne la fiction, d’où le succès des escape games, du cosplay et aussi des figurines personnalisées ou non. Alors, n’ayez pas honte de votre collection et affichez-la fièrement (attention à la poussière quand même)

C’est quoi être cinéphile?

Petit manuel pour devenir un.e esthète méprisant.e

Un sketch classique des inconnus qui se moque du « savoir être » cinéphile

Aah la cinéphilie, ça fait longtemps que ça existe et ça n’a jamais été aussi vivant à l’heure des vlogs de critiques de films sur YouTube, des échanges passionnés lors de sorties sur les réseaux sociaux et des avis sur des sites comme Allociné ou Sens Critique. Beaucoup de gens se disent cinéphiles et revendiquent leur cinéphilie même si elle n’a pas toujours le même sens pour chacun. Et c’est là que les ennuis commencent, on voit vite poindre dans les débats des phrases du type « non, mais tu peux pas dire que tu es cinéphile si tu as pas vu… ». En d’autres termes, chacun investit dans le terme une manière d’être, une cinéphilie correcte qui implique une façon de parler des films et aussi un répertoire de films et de réalisateurs qu’il faut connaître. Un.e vrai.e cinéphile c’est pas juste une personne qui regarde beaucoup de films, ouh non, et ça n’est visiblement pas non plus quelque chose qu’on s’attribue à soi-même, c’est une validation sociale riche d’une histoire et de normes. Tu aimes que les films de genre ? Aie. Tu préfères les comédies aux drames et pourtant tu te dis cinéphile ? Tu n’as pas vu toute la filmographie de Orson Wells, Kurozawa et Jean-Luc Godard ? Chaud pour toi. Mais qui décide, comment on arbitre et qu’est-ce que cela révèle de notre rapport au cinéma et même à l’art en général ?

Tout ça remonte à loin comme je l’ai dit et fait appel à des processus communs à toute l’histoire de l’art et à la notion de goût comme non pas quelque chose qui viendrait naturellement, mais qui est construit et situé socialement et historiquement (vous le voyez arriver Bourdieu ou pas du tout ?). La notion d’artistes est récente à l’échelle de l’histoire humaine. Cela a été largement documenté, ceux que l’on considère aujourd’hui comme des génies universels de l’histoire de l’art, Bach, Rembrandt, Léonard de Vinci, se voyaient le plus souvent non pas comme des grands artistes exprimant leur profondeur intime via des œuvres pleines de sens, mais comme des artisans doués, au même titre qu’un bon fabriquant de chaise ou un bon boulanger. Bach, comme le rappellent par exemple les travaux du sociologue Antoine Hennion ne se voyait pas comme un créateur, mais comme un artisan qui devait écrire la messe du dimanche et c’est tout, juste bien faire son travail. Le but n’était pas de créer une œuvre unique qui reste à la postérité, c’est une vanité qui lui était totalement étrangère puisque son credo était soli deo gloria, il n’y a pas d’autre créateur que Dieu, donc tout le reste est au mieux de la bonne copie.

Cette idée d’artiste et donc d’œuvre qui exprime sa patte, son unicité, et ses obsessions, ça arrive vraiment au XIXe siècle avec le romantisme et tous les mouvements picturaux et littéraires qui vont arriver par la suite. Pour Pierre Bourdieu (je l’avais dit !), il s’agit pour la classe bourgeoise en pleine expansion sur les ruines de la révolution de s’autonomiser et donc d’avoir son art à elle qui n’est pas l’art noble (des portraits ou des musiques cour) ni l’art de l’église (des scènes bibliques et la musique de messe). L’art devient alors un domaine à part qui se veut totalement en autarcie des autres, c’est l’art pour l’art et avec lui viennent de nouvelles institutions qui régissent le goût. Puisqu’il n’y a plus un roi ou un Pape pour dire ça c’est de l’art et ça non, alors on voit arriver les critiques, les galeristes, la validation capitaliste (si ça marche, c’est que ça doit être de l’art) et des milieux d’amateurs éclairés et érudits qui se passionnent pour un domaine artistique en décident collectivement ce qui est bien ou pas.

C’est résumé grossièrement, mais c’est sur ce type de modèle que se construit la cinéphilie. Et au début, ce n’est pas gagné, le cinéma c’est d’abord un art forain, un truc à sensation forte qu’on voit dans les foires et les événements filmés racontent des histoires très courtes avec peu de montage. Il n’est pas du tout considéré qu’on puisse en faire un véritable art, une expression de la vision du monde d’un artiste, mais un truc rigolo qui impressionne les enfants. C’est autour des années 1920/30 que la cinéphilie commence à se construire avec la naissance d’Hollywood et des premiers « grands artistes » du muet, Keaton, Chaplin, et bien d’autres. C’est là qu’arrivent des critiques, des magazines de cinéma, un milieu de passionnés, qu’on commence à faire une histoire de l’art qu’on redécouvre des anciens oubliés (grand classique de toute histoire de l’art rétroactive) comme Méliès qui était mort anonyme, etc. Un art est né.

Le pas suivant sera fait dans les années 1960 en France avec la fameuse Politique des auteurs. L’histoire est connue donc je fais vite, mais l’idée autour de ce mouvement né de critiques et réalisateurs autour de la revue Les Cahiers du cinéma est que pour qu’il y ait art il faut qu’il y ait auteur unique et au service de l’expression de son intériorité (une leçon tirée bien sûr de l’histoire de l’art vue plus haut). Le problème est qu’au cinéma il y a un décorateur, un scénariste, un réalisateur, un monteur, bref plein de gens qui peuvent revendiquer une part de la création artistique. Ils vont donc décider que l’artiste, le vrai, le seul, c’est le réalisateur et que tout comme vous pouvez lire un poème de Baudelaire et reconnaître son style même si vous ne le saviez pas, vous pouvez voir un film d’auteur et reconnaître ce qui fait cet auteur. Jean-Luc Godard, toujours très modeste, se comparera alors à un peintre, l’écran étant sa toile, et les autres sont des exécutants au service de sa mission. C’est une vision du cinéma en particulier et de l’art en général qui a été largement remise en cause notamment par Howard Becker dans ses travaux sur l’aspect très collectif du cinéma (sinon, comme il le dit, il n’y aurait pas besoin de générique). Malgré tout, ce coup marketing va légitimer fortement l’art cinématographique et participer à le faire entrer dans la cour des grands. Bravo, ils ont bien réussi. Et, de cela, découle la cinéphilie moderne, une manière de voir les films comme faisant partie d’une « œuvre » au sens de l’ensemble de la production de leur auteur, une approche très érudite, très dépassionnée de l’art filmique, basée sur l’histoire des grands chefs-d’œuvre et le style fort et marqué du son créateur. Ensuite, à l’intérieur de ce cadre accepté on peut débattre de qui est le plus grand, de si Tarantino est un génie ou juste un copieur, etc. Mais il y a des choses dont on ne débat pas, le fond de la « vraie cinéphilie », l’authenticité basée sur une certaine érudition et une histoire de l’art bien établie, l’importance du style unique de l’auteur, etc.

Heureusement, ces canons sont parfois cassés, et remis en cause pour laisser respirer un peu ce monde qui sentirait le renfermé, certains revendiquent leur cinéphilie tout en privilégiant les nanars, les œuvres de genre ratées ou kitsch, en affirmant leur goût pour les blockbusters à grand spectacle avec des cascades et des explosions, en aimant les comédies françaises de Christian Clavier, etc. Il y a plein de manières d’aimer le cinéma et si on réfléchit 5 min, on se doute bien qu’aucune ne possède une « vraie » légitimité plus forte qu’une autre, pourtant dans le monde social, une manière d’être vis-à-vis des films et une manière d’aborder le répertoire culturel qu’ils constituent continue de dominer symboliquement. C’est pour ça que Laurent Jullier et Jean-Marc Leveratto dans leur livre Cinéphiles et Cinéphilie notent que la cinéphilie justement est une culture, dans un sens double. C’est une culture parce qu’elle englobe tout un répertoire de choses qu’il faut connaître pour être un ou une vrai.e et c’est une culture parce qu’il y a une manière d’être qui fait le ou la cinéphile. Il faut avoir du goût, et il n’y a rien de plus construit par des influences extérieures que nos goûts et il n’y a rien de plus vulgaire que d’admettre ces influences. C’est juste « objectif » ce film est un chef-d’œuvre et c’est tout, et moi je le sais parce que j’ai du goût, ça me vient naturellement, parce que depuis tout petit j’adore le cinéma. En sociologie on appelle ça une naturalisation, on fait comme si des processus sociaux étaient en fait quasi naturels et venaient à nous comme la muse magique inspire l’artiste.

Bien sûr tout ça c’est du bullshit total et révèle en fait des mécanismes de distinction, de mise en scène de l’authentique et tout simplement de mépris pour ceux qui n’ont pas les bons goûts. Il y a des tonnes de travaux qui ont démontré ça : à quel point le goût qui paraît naturel est en fait issu de notre milieu, de notre contexte et comment il est surtout un instrument d’affirmation identitaire et pas juste un pur jugement esthétique bien informé (encore une fois Bourdieu, mais plein d’autres). Un bon exemple est dans un article récent de Jules Sandeau qui analyse les critiques Allociné des spectateurs du film Drive de Nicolas Winding-Refn. Allociné est un très bon support d’analyse de réception des films puisque sur les forums du site des milliers de spectateurs postent leurs critiques et avis des dernières sorties et notent les films ce qui produit une note visible sur la page de l’œuvre en question. D’ailleurs s’ils ne le nomment pas, c’est aussi ce site qui a servi de support à l’enquête de Dominique Pasquier, Valérie Beaudouin et Thomas Legon sur les critiques de film sur internet. Ils y remarquent que plus un internaute se veut cinéphile et poste de longues critiques sur le site, plus son style, sa manière de parler des films imite, mimique, celle des critiques classiques que l’on peut trouver dans les journaux spécialisés. Cela confirme l’idée d’une culture cinéphilique à laquelle il faut adhérer pour être pris au sérieux et validé par les pairs, les autres cinéphiles. Dans son article sur Drive, Sandeau remarque que ce film est un bon moyen d’étudier ces questions parce que la critique autour de ce film a été assez contrastée. Les critiques classiques l’ont adoré et y ont vu la marque d’un « vrai » auteur avec son style unique, mais chez les spectateurs certains ont été déçus. La faute en revient en partie à une bande-annonce qui laissait présager un film d’action et de courses poursuites dans la veine de Fast & Furious, alors qu’il s’agit d’un film plutôt lent et très esthétisant (parfait pour plaire aux cinéphiles).

On voit alors la confrontation entre plusieurs visions du cinéma au sein d’un même film et en analysant la manière dont ceux qui se revendiquent comme vrais cinéphiles rejettent avec soi-disant « objectivité » les autres discours on voit apparaître sur quoi repose leur mépris. L’auteur liste trois figures ou plutôt anti-figures, des stéréotypes de repoussoirs (comme le bobo islamo-gauchiste est le repoussoir d’une certaine droite conservatrice). Une anti-figure est souvent utilisée par un groupe social aux frontières fragiles et autodéterminées, c’est bien pratique pour dire qui sont les vrais. Dans mes travaux sur les geeks ou le jeu vidéo l’anti-figure du casual gamer était par exemple très importante pour se définir comme geek et dans mes travaux en cours sur la culture steampunk, l’anti-figure est la personne qui met des rouages sur un chapeau sans comprendre que le steampunk c’est un mode de vie et pas qu’une esthétique. Dans le cas de cinéphiles fans de Drive, il y en a donc trois avec à chaque fois un groupe social sous-entendu. La première est le beauf. Le fan de film d’action, qui voulait de la bagarre, des explosions et a vu un film lent et psychologique avec des accès très courts de violence. Il est vu comme un homme d’âge moyen voire jeune et bas de plafond. C’est un cliché sur les classes populaires qui manquent de goût, et donc le dénigrer revient à un mépris de classe de la part de gens qui ne se rendent pas compte qu’on leur a donné le temps et l’éducation pour avoir cette érudition cinéphile. La seconde anti-figure est le fanboy, lui il a presque le bon goût, il adore Winding-Refn, mais alors il en fait trop, il est hystérique, il a des posters dans sa chambre, il ne peut donc pas analyser froidement et objectivement l’œuvre, car il est trop dedans. Il s’agit donc d’âgisme, de mépris pour une supposée fouge adolescente qui empêche le bon goût. La troisième catégorie est la midinette, elle, elle aime les films romantiques et les beaux acteurs, elle est venue pour Ryan Gosling qui venait d’enchaîner quelques comédies romantiques à succès comme The Notebook ou Crazy Stupid Love. Elles sont déçues parce qu’elles n’ont pas eu ce qu’elles attendaient et elles sont méprisées parce qu’elles ne s’intéressent pas à l’auteur, mais à l’acteur, elles sont donc superficielles, et nous sommes là en plein cliché sexiste.

Donc, comment être un vrai cinéphile ? Ne soyez pas trop à fond comme les jeunes, ne soyez pas trop superficiels comme les femmes, et ne soyez pas là pour juste du divertissement comme les gros beaufs. Et puis aussi restez entre vous, entre vrais, surtout ne me parlez pas merci.