Culture geek et logiciel libre : Une approche idéologique et communautaire de l’informatique

Ce texte est issu de la communication: « Culture geek et logiciels libres, une approche idéologique et communautaire de l’informatique », Colloque logiciels libres, innovations en réseau, université du Québec à Montréal (UQAM), Montréal, 17 et 18 septembre 2007

Etymologie et définition :

Le terme central de mes recherches et de la présente réflexion est donc le vocable « geek » désignant le plus souvent le stéréotype, du technophile, passionné d’innovations numériques, d’informatique, de programmation, etc. Avant de vous présenter la manière dont j’aborde ce stéréotype, le questionnement que son existence induit et quelques résultats de mes recherches à son sujet, il me semble logique, en guise d’introduction de vous présenter une première approche de ce terme qui s’il connaît un succès grandissant n’est pas encore bien connu de tous. Je reviendrai plus loin sur la première définition que j’ai faite du terme en l’étoffant considérablement, mais je voudrais débuter par une courte étymologie. A l’origine, le terme geek désigne une variation, un sous-genre du freak, monstre de foire anglo-saxon. Les geeks étaient les monstres de foire les plus vils, les moins valorisés. Lors de leurs démonstrations publiques, généralement présentés comme des enfants sauvages de Bornéo ou de Tasmanie, ils mangeaient tout ce que les visiteurs leur présentaient (objets, animaux vivants…). On retrouve cette idée de monstruosité, de marginalité de l’individu dans la sphère scolaire américaine ou s’est développée en premier lieu l’utilisation de ce mot au sens figuré. En effet, aux Etats-Unis au collège ou au lycée, le geek désigne couramment ce que l’on appelle en français « l’intello », celui qui possède tous les signes de l’intellectualité et de l’asociabilité telles les lunettes, timidité maladive, l’acné, le fait d’être un très (voire trop) bon élève ce qui attire l’inimitié des camarades, etc. Dans le cas du geek, l’intellectualité, cette réussite scolaire est d’abord l’apanage du domaine des sciences et techniques ce qui explique la définition que j’ai énoncée pour commencer, celle du connaisseur en informatique. L’asociabilité supposée de ce stéréotype explique aussi certaines extensions des définitions de ce terme protéiforme : on l’utilise de plus en plus pour désigner les amateurs d’univers fantastiques, qui compenseraient leur manque de réseau social par une évasion, voire une fuite de la réalité, que ce soit par les jeux vidéos, jeux de rôles, ouvrages, bandes dessinées, etc. Le geek est donc aujourd’hui souvent associé à des œuvres présentant des univers fantastiques immersifs telle que Le Seigneur Des Anneaux ou Star Wars, mais je me limiterai ici à la première définition à propos de laquelle il y a déjà beaucoup à dire. Pour revenir donc à notre geek technophile, typiquement, il est le « petit génie » de l’informatique, timide, mal dans sa peau mais qui devient lui-même, qui exprime son véritable potentiel devant un ordinateur. Pour retrouver ce stéréotype, on peut simplement aller sur internet et taper le mot geek sur n’importe quel moteur de recherche, mais il suffit aussi, par exemple, de regarder un grand nombre de séries américaines telles que Buffy, contre les vampires, X-files, ou encore plus récemment NCIS pour retrouver ce type de personnage de second plan, toujours utile lorsqu’il s’agit pour les héros de pénétrer un système informatique complexe. Je reviendrai plus loin sur une définition plus complète du terme geek, cette fois en lien avec mon terrain d’enquête mais nous avons là une première approche qui permet d’avancer un questionnement.

Questionnements et orientations théoriques :

Le questionnement qui anime ma recherche à propos des geeks est justement celui de cette communauté qu’ils sont supposés former. En effet, on entend de plus en plus parler de cette « culture geek », de cette « communauté geek », et d’autres expressions de ce type qui induisent l’existence d’une groupe social à part entière : une nouvelle génération d’adeptes de technologie qui maîtriseraient parfaitement l’outil, son contenu et son contenant, le hardware et le software (et dans celui-ci particulièrement les logiciels libres). Mais cette communauté est-elle réelle, si importante en taille, ou une construction tout comme le stéréotype qui reflète une part déformée et déformante de la réalité ? Mon propos ici est donc d’interroger la représentation de cette communauté, comment elle construit sa propre image et non pas forcément de tenter de circonscrire sa taille ou sa composition réelle ce qui serait bien difficile, je me contenterais ainsi d’analyser la manière dont elle se pense. Et l’on sait justement depuis les nombreux travaux des psycho- sociologues que le stéréotype (roi des représentations sociales) joue un rôle moteur dans la constitution de groupes sociaux. Il est une construction mentale et médiatique, « construit des modèles pour organiser intellectuellement [nos] expériences » [1], il crée un cadre de pensée, un cadre de perception, un « cadre de l’expérience » pour reprendre GoffmanEn ce sens il est donc artificiel mais dans le même temps il ne faut pas le rejeter car il se base forcément sur « des morceaux épars de vérité » [2],vérités érigées en détails significatifs comme la figure de rhétorique que l’on nomme synecdoque prend la partie pour le tout. Que ce soit pour l’observateur extérieur, comme pour le groupe lui-même il joue donc un rôle fondamental de construction sociale de la réalité. Et c’est justement cette construction d’une culture autour d’un stéréotype, d’une image, et de ses errements (qui peuvent par exemple être le fait pour un individu de se reconnaître dans le stéréotype tout en prenant ses distances avec lui) qui m’intéresse ici. Encore une fois je ne vais donc pas traiter de la réalité intrinsèque de ce groupe mais de la manière dont il s’érige en communauté soudée et les outils qu’il utilise pour cela, (l’un des principaux étant à mon sens les logiciels libres) . Le psycho-sociologue Donald Campbell et ceux qui l’ont suivi ont ainsi accolé au concept de stéréotype celui d’entitativité. Ce terme désigne la capacité pour un certain nombre d’individus à être considéré comme un groupe social grâce à la représentation qu’ils ont d’eux-mêmes et qu’ont les autres de leur destin commun. Ce concept permet donc de penser le rapport entre stéréotype, communauté et pratique commune, ce qui se révélera utile par la suite. Le second objectif de cette réflexion est de tenter de comprendre et d’analyser le rôle spécifique des logiciels libres dans la constitution de cette communauté. L’hypothèse que je pourrais formuler à ce propos est que ces logiciels et toute l’idéologie que les internautes construisent autour, participent d’un mouvement global de création de liens, de construction d’une identité communautaire qui s’inscrit dans mouvement global. Les logiciels libres sont alors selon cette approche la pratique commune qui permet de faire lien, de construire un réseau humain. En effet, nous avons ici à faire à une communauté totalement virtuelle. Et par virtualité je n’entends pas seulement absence de co-présence physique comme c’est le cas sur internet mais aussi absence totale de communication. Evidemment, certains se réclamant de ce mouvement sont en contact mais la majorité ne fait partie de cette communauté qu’à titre de sentiment d’appartenance et c’est cela la véritable virtualité comme l’affirment des chercheurs comme Jean-François Marcotte [3]. Pour lui, cette virtualité est en quelque sorte symbolique (dans le sens premier du terme symbole c’est-à-dire ce qui fait le lien) et se trouve dans le sentiment d’appartenance non dans la communication qui reste limitée. Il s’agit donc aussi de tenter de comprendre comment un stéréotype peut servir à construire autour de lui un groupe social et quel est le rôle d’internet et de la pratique spécifique de création de logiciels libres dans ce processus de mise en place de communauté en soi et pour soi. Finalement mon but est d’aller voir ce qui se cache derrière ce stéréotype, ce qui sous-tend sa construction. Il y aurait de nombreuses manières d’aborder ces questions, cette communauté virtuelle et réelle en pleine construction, j’ai donc dû choisi un angle d’approche mais cela ne veut pas dire que j’exclus d’office les autres. Ma manière d’aborder cette thématique est celle d’une sociologie des publics de la culture. Je traite finalement les geeks comme n’importe quelle communauté de fans, de séries télévisées ou encore de chanteurs mais en tenant évidemment compte de la spécificité de l’objet de leur pratique. Le geek donc selon cette approche un fan de technologie et en tant que tel il doit répondre aux définitions classiques du fan. Il faut donc préciser brièvement ce que l’on entend par fan en sciences humaines. Etre fan c’est tout d’abord un rapport identitaire, à l’objet d’une passion, en faire une part de soi de sa personnalité. Etre fan c’est tout d’abord un rapport identitaire, à l’objet d’une passion, en faire une part de soi de sa personnalité. Tout dans la pratique du fan relève donc d’un engagement ou d’une « implication » extrêmement solide, pour utiliser le mot de John Fiske [4]. Plus encore que la passion envers un objet c’est donc une attitude générale qui caractérise le fan. Mais le fan n’est pas seul, et il cherche constamment à rencontrer d’autres fans pour créer une communauté, deuxième terme essentiel pour comprendre ce phénomène après identité. Le troisième est distinction. En effet, un fan pour montrer son attachement particulier à l’objet de sa passion est dans un double processus de distinction. La première est face au grand public, considéré comme profane (même s’il connaît superficiellement l’objet) d’où l’importance du groupe pour créer une force d’opposition et de différenciation (et du stéréotype pour créer le groupe). La seconde est endogène, à l’intérieur de la communauté, car au milieu d’un groupe de pairs le besoin d’affirmer sa spécificité se fait rapidement sentir. Ainsi un fan comme l’explique Dominique Pasquier, est constamment tiraillé dans un paradoxe pratiquant un numéro d’équilibriste« entre le sentiment d’être protégé par le nombre et menacé par les autres fans » [5]. L’affirmation de soi passe par ce que Henry Jenkins nomme la « participation », qui inclut expertise toujours plus grande, savoir encyclopédique sur l’objet mais aussi création (écriture de fictions de déroulant dans l’univers de sa série favorite ou programmation de logiciels dans le cas qui m’intéresse ici). Le fan est donc pour résumer récepteur mais refuse la passivité et se veut actif dans sa passion. Voilà donc pour une définition succincte qui je l’espère éclairera la suite de mon analyse. Le but de la présente réflexion est donc de faire un portrait de cette culture geek, de cette culture de l’informatique et du stéréotype qui la représente en analysant son rapport à la machine, aux logiciels libres et la manière dont se construit une communauté à la manière de n’importe quelle communauté de fans. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, il me reste à préciser ma méthodologie et mon terrain d’enquête.

Une ethnographie d’internet :

Ce terrain s’impose me semble-il de lui-même, il s’agit d’internet. Tout d’abord parce que la toile est le « lieu » privilégié de la création de communautés internationales, mais aussi parce que ce moyen de communication est justement l’un des objets de la passion des geeks pour les nouvelles technologies. Ce terrain remplit donc le double avantage d’être à la fois le moyen de constitution de la communauté (et de la définition du stéréotype) et d’être l’une des raisons d’être de celle-ci. Il me semble donc pertinent à ce double titre d’explorer ce continent de la virtualité, de manière quasi ethnographique, naviguant entre blogs, forums, salons de discussions, en tentant d’y démêler un certain nombre des discours à propos de la culture geek, de définitions du stéréotype, de revendications d’appartenance et du rapport entre cette communauté supposée avec l’informatique et plus particulièrement les logiciels libres. C’est donc un terrain périlleux, car quasi, infini et surtout mouvant. En effet, on peut à la fois voir disparaître du jour au lendemain certaines plateformes discursives qui semblaient pertinentes et en trouver d’autres qui au premier abord paraissent intéressantes mais sont en réalité d’une totale obsolescence car la page internet n’a pas été mise à jour depuis plusieurs années. Cela fait d’internet un lieu ardu à aborder de par son évanescence, son aspect protéiforme et insaisissable qui en fait un supplice de tantale épistémologique et méthodologique permanent. C’est aussi et pour finir un lieu où le sujet, l’acteur peut facilement se voiler derrière un masque, divulguant les informations qu’il désire (c’est le cas évidemment dans la réalité mais cela se renforce sur la toile), mais comme je m’intéresse à la fois à une communauté et à l’image qu’elle se construit cela n’est pas vraiment un problème tant que l’on garde à l’esprit cette idée de construction d’un discours et d’une représentation. Voici donc une exploration ethnographique de la nébuleuse protéiforme entourant le stéréotype du geek sur internet. Evidemment chaque internaute cité ne l’est que parce qu’il me semblait représentatif de nombreux autres. J’ai volontairement limité les sources de discours citées ici pour ne pas surcharger cette communication mais elles sont dans la réalité très nombreuses et celles présentées ici de sont pas des exceptions.

Le « computer geek », un rapport au corps :

Une chose est sûre, le terme geek est pour le moins très présent sur la toile. Si l’on tape ce simple mot sur le moteur de recherche Google, plus de soixante millions de réponses apparaissent. De même, sur la version française de l’encyclopédie libre en ligne Wikipedia l’article consacré à ce stéréotype, même succin et sujet à controverses, est à la quatre cent cinquante cinquième place des articles les plus lus, entre François Bayrou et le mot culture ce qui n’est pas négligeable. La définition la plus consensuelle, la plus visible (celle de sites généralistes à forte audience) est donc celle de « technophiles pour qui l’ordinateur, les gadgets électroniques et Internet prennent une place centrale dans leur vie ». D’autres sites simplifient encore plus les choses en décrivant le geek comme « un fou taré d’informatique ». Mais la véritable question audelà de cela est celle de la nature de cette « place centrale ». En effet, les nouvelles technologies tiennent une grande place dans la vie de nombreux individus aujourd’hui, que ce soit au travail ou dans les loisirs, cela en fait-il pour autant des geeks ? Selon les définitions rencontrées dans notre exploration cette place va bien au-delà de la simple prépondérance de nouveaux outils de communication et de divertissement. Pour le geek le rapport à l’ordinateur est très particulier, intégré dans le mode de vie. Il connaît tous les rouages, tous les secrets de l’informatique et la machine devient, comme l’explique un informaticien se disant geek, sur son blog : « un organe, un organe numérique, qui ne demande qu’à être programmé pour vivre ». On trouve donc là une métaphore du rapport à la machine, qui représente celle-ci comme une véritable extension du corps humain, une nouvelle corporéité qui palie les insuffisances de notre physiologie. Il y a ainsi dans ce qui lie les geeks à l’ordinateur quelque chose de darwinien, il est perçu comme une évolution une adaptation logique de l’humain aux contraintes nécessaires. L’informatique s’inscrit de ce point de vue dans une continuité sans accroc dans l’évolution humaine, ce qui conduit à certains raccourcis pour le moins rapides : « nous avons calculé avec nos mains, puis avec nos machines ». Cette citation extraite du blog d’un autre informaticien se présentant comme geek est remarquable en deux points. Elle fait tout d’abord le lien entre les mains et la machine informatique en oblitérant toutes les innovations qui se placent entre les deux sur le plan chronologique. De là, elle met sur le même plan un organe humain et un objet de fabrication industrielle. L’ordinateur est alors considéré comme « un deuxième cerveau », un troisième lobe cérébral et l’informatique est définie non pas comme science « du traitement rationnel, notamment par machines automatiques, de l’information » [6] mais comme « délégation de notre activité de calcul à une machine ». La nuance entre les deux définitions peut sembler ténue mais elle apparaît comme caractéristique de ce rapport étroit entre le geek et sa machine. La première extraite d’un dictionnaire fait uniquement référence au matériel, la seconde extraite d’un blog tient compte du « nous » qui représente l’humanité. La machine ne fait pas un calcul qu’on lui demande de faire, elle fait notre calcul, elle prend notre relais. De ce point de vue le rapport entre l’ordinateur et le geek n’est pas univoque mais les deux ne font presque qu’un, « les Geeks sont capables de se projeter dans l’artefact numérique ». On est donc ici assez loin du simple outil, pour l’imaginaire du geek cela va bien au-delà, la passion du geek est de l’ordre de l’engagement total, et de l’expertise complète.

Une communauté informatisée :

Le geek cultive ainsi un héliocentrisme fort. Il gravite uniquement autour de son ordinateur, son unique réalité, et tout le reste demeure virtuel et est appréhendé d’un point de vue informatique : « pour moi le nom d’une fille ça se termine toujours par .Jpeg ».Ce passage de toute réalité par le prisme informatique donne même lieu à un certain nombre de blagues qui circulent sur internet, tel « tu crois que quand un geek meurt, il va dans la corbeille ? » ou encore « un vrai geek c’est celui qui croit qu’il y a 1024 [7] mètres dans un kilomètre ». De ce point de vue, le geek semble entretenir un rapport conflictuel avec la réalité (qui renvoie à l’aspect plus péjoratif de la définition, celle de l’asociabilité) et possède le besoin de la transformer, de la coder pour utiliser une métaphore informatique de circonstance, de l’observer par le prisme de son rapport à l’informatique. Et justement les métaphores telle celle présentée plus haut, comparant la mort à la suppression d’un fichier, si elles sont évidemment utilisées de manière humoristique sont très courantes, trop pour être innocentes. Elles dénotent une « informatisation » du réel qui montre bien la force de cette relation avec la machine. Même lorsque l’individu entre en contact avec d’autres êtres humains, c’est avant tout par le biais de son écran, qui est une interface entre lui et les autres. Nous en revenons là au concept de communauté dont j’ai ai noté l’importance pour les geeks. Grâce aux nouvelles technologies de communication, la timidité et l’exclusion, sont compensées par un sentiment communautaire et une forme de vie sociale indirecte « en effet pas besoin de sortir pour voir du monde, il suffit d’être connecté sur internet ! ». Ce n’est donc pas seulement son approche, sa vision du monde qui est formatée par l’informatique chez ce stéréotype mais aussi sa relation à autrui. Cette vie sociale virtuelle est celle de l’entre soi, celle du groupe de pairs duquel on cherche la reconnaissance par ses créations « ce qui motive un geek par dessus tout c’est aussi d’être reconnu par cette communauté. Le reste du monde c’est pas important, de toute façon le reste du monde n’est pas capable de saisir toute la beauté contenue dans une ligne de code ! ». On retrouve bien dans ce discours la double distinction typique des communautés de fans mais cette fois passant par le code informatique. Ce qui ressort ensuite de tout ceci, c’est un double enfermement. Tout d’abord, un enfermement physique, c’est-à-dire du temps passé devant son écran. Le temps passé est implicitement entendu comme proportionnel à l’investissement personnel dans le domaine et donc est un moyen de se distinguer, de se mettre en avant. Ce rapport à la temporalité est assez courant dans les portraits du geek dressés sur internet, il est « passionné d’informatique et passe 25h sur 24h devant son ordinateur ». Et lorsqu’un internaute confesse employer une large part de ses journées à être devant son ordinateur, il se réfère à ce stéréotype, « en dehors des études, je suis… devant mon PC. Et là on tombe dans les clichés du geek qui fait que ça mais bon soyons réaliste qui ne passe pas au moins 2 heures devant un écran par jour ? ». L’individu après s’être identifié à un cliché, à une image idéale, tente de la rendre plus crédible en faisant appel au « réalisme » de ses lecteurs. Un cliché est habituellement entendu comme une généralisation abusive, et lui- même généralise sa pratique pour l’euphémiser. Dépenser du temps devant un écran est ainsi présenté comme à la fois normal, courant et faisant partie du stéréotype. Ce paradoxe fait ressortir une forme de culpabilité, la conscience qu’une telle pratique peut être considérée comme anormale. Le refuge dans un collectif rend alors moins étrange, moins déviante la pratique. Nous retrouvons là l’une des fonctions premières du stéréotype, créer un groupe correspondant à sa propre pratique pour en atténuer l’étrangeté par le nombre. De là découle le second enfermement, c’est l’enfermement, ou plutôt l’isolement social (forcément corrélé au premier) où l’on cultive une identité communautaire propre. Selon le portrait du geek qui de dessine au travers des différentes définitions et discussions que j’ai rencontrées, le geek cultive très largement l’entre soi, ses propres codes et évidemment ses propres connaissances. Et la raison de cet isolement communautaire est évidente : seuls ceux qui partagent ses aptitudes peuvent évaluer son engagement et donc le valoriser, il reste donc enfermé dans la communauté en ligne et recherche la distinction externe qui permet ensuite la distinction interne. Cela va même jusqu’à un langage propre nommé « leet speak ». Selon Wikipedia « Le Leet speak ou 1337 5p34k, de l’anglais elite speak (litt. langage de l’élite), est une écriture utilisant les caractères alphanumériques d’une manière peu compréhensible pour le néophyte (appelé noob). Le 1337 5p34k peut s’écrire de plusieurs manières, toutes utilisent des caractères graphiquement voisins des caractères usuels, par exemple 5 au lieu de S, 7 au lieu de T ». C’est l’existence même de cette langue et non son emploi qui crée un sentiment communautaire, car en réalité elle est très peu utilisée. Je ne l’ai jamais rencontrée de manière pratique, ni sur un forum, ni sur un blog, ni même sur les quelques tchattes que j’ai visité.Pourtant elle est présente dans toutes le définitions et discussions traitant des geeks même si certains avouent « le leet c’est pour faire genre on a une langue à nous mais en fait qui le parle [8] vraiment à par deux ou trois hackers paumés ? ». De même sur un blog consacré aux nouvelles technologies et tentant de décrire ce qu’est un geek, le rédacteur explique que « la plupart des geeks se défendent de l’employer ». Il semble donc que ce langage participe simplement du processus de distinction, et de fabrication par le stéréotype d’une appartenance communautaire (une communauté élitiste) sans être véritablement utilisé. Ils ne s’en servent pas, mais ils savent qu’ils pourraient et c’est suffisant. Ainsi, à la suite de la déclaration que j’ai citée, affirmant que seuls quelques hackers utilisent ce langage, sur le même forum un autre répond « ouais je suis d’accord, au mieux on va l’utiliser vaguement si y’a un newb [9] qui vient sur un chan [10] pour le faire partir ». Le langage leet est donc constitutif du processus de distinction qui transparaît dans l’image du geek, un processus qui s’il est ici lié à une pratique très technique, et qui n’est pas sans rappeler ce que j’ai noté à propos des fans dans le domaine culturel. Mais il constitue donc en plus une forme de rite de passage plutôt qu’un véritable langage. Un rite qui permet aussi de rebuter ceux qui refusent un engagement total dans cette culture il faut le maîtriser mais pas forcément l’utiliser, il est une arme de distinction massive finalement peu usitée tout en étant nécessaire dans certains rares cas. Mais le rapport absolu, total à l’informatique, l’enfermement et les codes communautaires ne sont pas les seuls caractéristiques du geek tel qu’il est décrit sur internet. Il y a véritablement un esprit geek, une manière d’aborder son rapport à la technologie qui est partie prenante de ce stéréotype.

L’esprit des geeks, créativité et liberté :

L’esprit geek c’est la créativité et la liberté, et ces deux éléments passent par la capacité d’action sur la technique et donc l’affranchissement des contraintes techniques. Il « doit tout savoir, pour ensuite aller plus loin que les connaissances ». On retrouve ici, une forme de raisonnement que l’on ne s’attendait pas forcément à trouver dans la part très technique de la définition du geek. En effet, ceci peut faire penser à une approche artistique de la technologie et de la création. Ainsi, comme Picasso faisant des milliers de copies pour maîtriser la peinture et ensuite la déconstruire de manière innovante, l’imaginaire autour du geek le présente quasiment comme un artiste cherchant à s’affranchir des contingences triviales de la technique. Un programmateur tentant de présenter son travail confirme cela en déclarantsur un forum « les geeks, ce ne sont pas que des experts, ils ont toujours une composante artistique ». Il fait ensuite une comparaison entre les geeks et un joueur de piano qui accorde son instrument selon ses goûts et ne fait plus qu’un avec lui, la métaphore de l’artiste est filée.

Et c’est justement cette dernière que l’on retrouve dans le lien qui unit le stéréotype du geek informatique et les logiciels libres. En effet, j’ai très souvent constaté dans cette exploration que le terme geek dans le domaine informatique était souvent accolé aux applications dites « libres », dont l’exemple le plus célèbre et le plus mis en saillance est le système d’exploitation Linux. Pour le site « copine de geek », « les geeks « libristes » sont de plus en plus nombreux ». Pour d’autre en revanche « les geeks libristes sont au mouvement geek ce que la Lcr est au monde politique ». Dans les deux cas ils apparaissent comme un « courant » de la culture geek, mais dans le second ils sont stigmatisés comme des extrémistes poussant au maximum la résistance. Ce « courant » est finalement assez ambivalent et complexe à analyser. En effet, il est cité dans la plupart des définitions du terme geek comme représentatif du « geek ultime », mais il est aussi présenté comme marginal. Il semble donc que ces « geeks libristes » participent de l’imaginaire du geek et ceux qui ne sont pas forcément adeptes de cette tendance se réfèrent à cette branche pour illustrer « l’esprit geek poussé à son paroxysme ». Voilà pourquoi on ne peut parler d’esprit geek et de cette approche spécifique de l’informatique sans traiter des logiciels libres et des discours à leur propos.

Logiciels libres, une approche idéologique de l’informatique :

Alors pourquoi tout ce qui est lié aux logiciels libres est-il si important dans cet imaginaire geek ? Ils permettent tout d’abord de s’affranchir des grands groupes de production informatique, tout comme le bricolage est un moyen de résister aux fabricants de matériels qui cultivent l’obsolescenceLa cible principale des attaques, est la firme de Redmond : Microsoft. [11] La position quasi hégémonique de cette entreprise et ses stratégies de conservation en font le sujet privilégié des quolibets et une forme de symbole de tout ce que les geeks détestent. Les surnoms qui lui sont attribués ne sont pas flatteurs, « Micronaze » ou « Micronull » et les logiciels libres sont pour les individus qui les promeuvent une échappatoire salutaire et quasi obligatoire, « un vrai geek utilise Linux et pas Windows ». On retrouve là l’idée du vrai geek qui fait des choix idéologiques dans sa manière de consommer et d’aborder la technique. Les logiciels libres et leur gratuité sont pour les geeks un moyen supplémentaire de ne pas tomber dans l’attitude consommatrice qu’ils reprochent à la masse de la population. Le second avantage des logiciels libres est que chacun peut participer à leur élaboration. Cela crée un sentiment communautaire par le biais de la création collective, « grâce à Internet les geeks forment un grande communauté qui développe des outils informatiques « pour le plaisir » ». Ce qui sous-tend tout ces propos, c’est une idéologie de la liberté et de la fraternité, face aux contraintes libérales qui nous divisent, qui n’est finalement qu’une version actualisée des nombreux mouvements libertaires qui ont émaillé l’histoire. La définition des geeks les fait ainsi apparaître comme un mouvement global, mondial et fraternel. On peut évidemment douter de l’angélisme qui transparaît dans cette approche, et même son aspect paradoxal car le geek se conçoit de ce point de vue à la fois comme membre d’une élite et d’un mouvement vaste de résistance. nous avons là, bel et bien la mise en place d’une représentation. Celle d’une communauté qui travaillerait de consort pour un projet global. De ce point de vue l’approche de la technique par les geeks apparaît comme éminemment idéologique. Si, je l’ai noté, les geeks libristes (surtout créateurs de logciels) sont marginaux et considérés comme tels, leur impact sur la manière dont les geeks sont pensés et dont l’image de la communauté se construit apparaît beaucoup plus importante. On peut retrouver cet esprit par exemple dans l’encyclopédie libre Wikipedia, qui permet à chacun de participer au contenu. La preuve du lien entre l’esprit du logiciel libre, les geeks et Wikipedia est ce type de propos relativement courant chez ses détracteurs : « c’est un gros truc de geek plutôt qu’une vraie encyclopédie, y’a qu’a voir les articles sur les logiciels, la programmation ou le vocabulaire informatique qui sont mille fois plus nombreux que ceux sur l’histoire ou la littérature ». Si ce discours très critique doit être relativisé, il apparaît en effet que les possibilités vastes offertes par le système peu contraignant de Wikipedia permettent à l’informatique et à internet d’avoir une place qu’une encyclopédie plus classique ne leur laisse clairement pasIl suffit ainsi d’observer la liste des mille articles les plus consultés de l’encyclopédie (il n’existe malheureusement pas de liste des articles les plus modifiés, ce qui aurait été plus pertinent) pour constater la part importante des nouvelles technologies. De plus, on peut retrouver des indices de ce qui fait la définition du geek dans le domaine informatique, dans certains articles. Pour ne citer qu’un exemple en rapport avec certains de nos propos précédents, l’article sur Microsoft n’est pas aussi libre de modifications que certains autres. Il faut en effet être inscrit depuis plus de quatre jours pour pouvoir y participer et ceci en raison « de vandalisme répété »14. Et l’on retrouve dans les discussions autour de cet article la détestation que j’ai mentionnée : « Difficile de faire un article objectif sur Microsoft, surtout dans une encyclopédie en GPL… Je me demande comment développer ce dernier sans être obligé de parler de la stratégie commerciale de Microsoft ! ». C’est donc tout un esprit communautaire, et une idéologie politique qui se dessinent derrière ce rapport à la création très particulier, l’esprit du libre et l’esprit du geek se trouvent ainsi entremêlés. Le geek veut donc créer, « l’invention est sa satisfaction, l’objet de son désir » car cela lui permet de faire partie du groupe et de résister à ceux « qui auraient l’exclusivité de la programmation » et les logiciels libres sont une réponse idéale à toutes ces envies. Alors, même ceux qui ne participent pas à leur création soutiennent cette approche idéologique et communautaire de l’informatique avec des discours tels que « vive le libre, a bas les industries qui nous bouffent, si j’avais le temps d’aider je le ferais, le libre pour le geek c’est comme la Mecque pour le musulman, on finit toujours par y venir ». Le logiciel libre apparaît donc ici comme un passage obligé de cette culture geek, une sorte de but idéal à atteindre. Ainsi de ce point de vue les internautes admettent que seule une minorité sont véritablement acteurs de ce mouvement mais ils reconnaissent l’influence de celle-ci sur la majorité qui voudrait les imiterNous somme donc pleinement dans une projection de soi idéologique (puisque si l’on veut atteindre ce but c’est pour échapper aux industries) dans laquelle on admire et on s’identifie à ceux qui ont fait ce dont chacun rêve, c’est-à-dire participer [12] à un affranchissement collectif des contraintes marchandes. C’est finalement une approche assez dualiste, pour ne pas dire manichéenne du rapport entre consommateurs et industries (mais encore une fois nous sommes dans la construction d’une représentation) qui traduit toutefois un certain idéal de création et de rapport à l’outil informatisé que les représentations médiatiques à propos du geek « fou d’informatique » ignorent bien souvent. Même si je n’irai pas jusque là, je peux ici comprendre pourquoi Lars Konzac affirme que la culture geek est la troisième contre-culture, digne remplaçante des hippies : « La génération geek à aujourd’hui l’âge idéal pour être l’héritière de la génération hippie quand elle va se retirer ». Le sociologue se laisse à mon sens entraîner par l’idéal transporté par le stéréotype sans véritablement tenter de vérifier la réalité de cette image. Je préfère éviter ce type de conclusion qui me semble quelque peu rapide et m’en tenir à l’idée que nous sommes face d’une représentation qui se construit sou nos yeux, mais on peut constater en effet dans la définition du geek et les commentaires qui l’accompagnent, des traces d’un esprit de contre culture technologique et communautaire très liée au mouvement libre, partagé par tous et finalement mis en pratique par très peu. La question qui subsiste est : est-ce les geeks qui grâce à leur approche de l’informatique sont à l’origine du mouvement libre ou à l’inverse est-ce ce mouvement qui a inspiré cet esprit geek ? Il semble quasiment impossible d’y répondre mais il est clair que ce stéréotype, cette communauté et ces logiciels sont aujourd’hui très liés, et qu’il sera intéressant à l’avenir d’observer l’évolution de ces lien et un éventuel débordement de la participation et de l’esprit geek, cet esprit de fan aux accents idéologiques et technologiques, hors des frontières communautaires (si de telles frontières existent), en un mot si l’utopie de l’esprit geek se réalisera ou restera entre les mains de quelques experts enviés.

Bibliographie :

 Robert Franck, « qu’est ce qu’un stéréotype », dans Jean-Noël Jeanneney (sous dir.), Une idée fausse est un fait vrai, Les stéréotypes nationaux en Europe, Odile Jacob, Paris, 2000

 John Fiske, Television Culture. Popular Pleasures and Politics, Routledge, Londres, 1987

 Marcel Grandière, Le stéréotype outil de régulation sociale, sous la dir. de Marcel Grandière et Michel Molin, PUR, Rennes 2003

 Erwin Goffman, Les cadres de l’expérience, Minuit, Paris, 1991

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 Lars Konzack, « geek culture the third counter culture », communication lors du colloque Fun and Game 2006, Université de Preston, 2006, http://www.vrmedialab.dk/ konzack/GeekCulture.pdf

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 Jean-François Marcotte, « Communautés virtuelles et sociabilité en réseaux : pour une redéfinition du lien social dans les environnements virtuels », Esprit critique, Vol. 05, n° 04, Automne

 Jean-François Marcotte (sous la dir. de), Esprit Critique, numéro thématique : Les rapports sociaux sur Internet : analyse sociologique des relations sociales dans le virtuel, Vol. 3, N°10, Automne 2001

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 Nicolas Oliveri, « Génération virtuelle : Le phénomène japonais « otaku » » , OMNSH, Nice, 2005, http://www.omnsh.org/article.php3 ?id_article=61

[1] Marcel Grandière, introduction à , Le stéréotype outil de régulation sociale, sous la dir. de Marcel Grandière et Michel Molin, PUR, Rennes 2003, P. 9

[2] Robert Franck, « qu’est ce qu’un stéréotype », dans Jean-Noël Jeanneney (sous dir.), Une idée fausse est un fait vrai, Les stéréotypes nationaux en Europe, Odile Jacob, Paris, 2000, P. 18

[3] Jean-François Marcotte, « Communautés virtuelles et sociabilité en réseaux : pour une redéfinition du lien social dans les environnements virtuels », Esprit critique, Vol. 05, n° 04, Automne 2003

[4] dans Television Culture. Popular Pleasures and Politics, Routedge, Londres, 1987

[5] Dominique Pasquier, « la culture comme activité sociale », dans Eric Macé et Eric Maigret (sous la dir. de), Penser les médiacultures, Eric Macé et Eric Maigret (sous la dir. de), Armand Colin, Ina, Paris, 2005, P.111

[6] Définition du dictionnaire en ligne du Cnrs : TLFI (trésor de la langue française informatisé) ; édité par l’université de Nancy 2, http://atilf.atilf.fr/

[7] Cela fait référence au système binaire base du langage informatique qui est basé sur le chiffre huit, ainsi un octet, la plus petite donnée d’information stockée est composée de huit bits (un bit est un un ou un zéro) et un kilo octet est donc égal à mille vingt quatre bits. Toute unité de stockage informatique est un multiple de huit.

[8] Remarquons que l’internaute utilise le verbe parler pour une langue qui justement n’existe qu’a l’écrit car elle est basée sur des ressemblances typographiques qui ne peuvent pas être traduites. C’est uniquement par l’écran et donc par l’écrit que cela peut passer.

[9] Newb est un diminutif du terme newbie, qui est lui une contraction de la phrase « new to be here », et qui a donné aussi le noob utilisé dans la définition de Wikipedia, cela signifie donc simplement nouveau ou débutant.

[10] Chan est le diminutif de channel, cela désigne un salon de discussion instantanée

[11] Alors que paradoxalement Bill Gates son fondateur est considéré comme le premier geek, il y a une forte identification à ce personnage souvent mythifié comme « le premier d’entre nous », image du « self made man » qui à fondé son entreprise « dans son garage ». On peut constater là une contradiction ou plutôt une attitude d’attraction/répulsion face à la réussite de l’homme le plus riche du monde.

[12] Et le terme participer est ici fondamental car il exprime bien cette envie souvent inassouvie mais toujours présente de refuser la passivité, d’être dans l’action

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