AUX ORIGINES DE LA CULTURE POPULAIRE-PARTIE 3

par kitsunegari13

Du pays de Cocagne au Carnaval: Le monde à l’envers.

 

 

Cette célèbre illustration anonyme qui a connu de nombreuses variations est un bon exemple du thème récurrent du renversement des normes.

Cette célèbre illustration anonyme qui a connu de nombreuses variations est un bon exemple du thème récurrent du renversement des normes.

 

 

Dans la seconde partie de cette série de billets, j’ai résumé la question de la culture populaire en la qualifiant de regard sur des objets ou des moments. Pour définir ce regard je me suis appuyé sur trois couples d’oppositions entre concepts : 1. élévation et travail sérieux versus plaisir ludique et divertissement, 2. subversion des hiérarchies sociales versus conservatisme, 3. liberté d’interprétation, de transformation d’appropriation versus fermeture institutionnelle du sens. Après avoir traité du premier de ces trois axes profondément liés dans l’article précédent, voici ici quelques exemples du second.

2.    subversion des hiérarchies sociales vs conservatisme

La culture populaire repose donc avant tout sur une approche ludique et festive de la culture, une approche chaotique parodique, ironique et basée sur un plaisir phénoménologique, c’est-à-dire lié à l’immédiateté des perceptions. Et je l’ai dit, cela n’en fait en aucun cas quelque chose de moins fort et de moins subversif que la haute culture. Aujourd’hui, on a tendance à opposer divertissement décérébré et vraie culture qui permettrait une forme d’émancipation et de résistance. Encore récemment, une étude sur la manière dont les Français se représentent ce qu’est la culture a montré de fortes oppositions. Pour la majorité de la population, les musées, le théâtre, la lecture ou même la cuisine c’est de la culture par contre, la téléréalité, les jeux vidéo, ou les parcs d’attractions ça n’en est pas. Cette opposition est fallacieuse car si la pop culture est un regard, alors ce regard peut être porté sur tout (il y a bien des fanfictions de Victor Hugo) et il doit bien apporter quelques choses aux individus qui le portent. Là encore l’histoire peur nous aider à mieux comprendre celui-ci.

Au moyen-âge l’une des légendes les plus populaires était celle du pays de Cocagne. Ce territoire imaginaire et utopique apparaît dans quelques poèmes occidentaux du 10e siècle, mais aussi un peu plus tard dans certains contes orientaux, notamment persans. Sa première apparition qui nous est parvenue est dans l’histoire du paysan Unibos, qui est persécuté par des bandits et leur fait croire qu’il existe au fond de la mer un pays merveilleux où tous les rêves peuvent devenir réalité. Pendant que ces derniers se penchent vers la mer pour tenter d’apercevoir cet endroit magique, Unibos les pousse dans les flots et s’en débarrasse pour de bon. Le pays de Cocagne fait donc partie de cette myriade de lieux légendaires plus ou moins utopiques et disparus qui nourrissent les folklores depuis des millénaires, parmi lesquelles on trouve l’Atlantide, Mû ou autre continent hyperboréen. La particularité de Cocagne est que son origine est véritablement populaire, c’est-à-dire non pas issue d’une culture érudite (comme par exemple l’Atlantide qui est citée par Platon) mais d’un engouement des paysans et autres artisans du moyen-âge. Cela donne à cette légende une forme particulière qui caractérise la culture populaire dans son ensemble, celle d’un lieu où les valeurs sont renversées.

Dans ce pays paradisiaque, les riches deviennent les pauvres, les pauvres deviennent les chefs, les animaux prennent le pouvoir, les femmes font la guerre, les enfants donnent à manger aux parents, la bonne devient la maitresse de maison, on est payé pour dormir, bref c’est le monde à l’envers. Ce renversement n’est évidemment pas anodin et annonce un thème récurrent de toute la culture populaire. Voici par exemple un extrait d’un conte des, bien connus, frères Grimm qui en 1812 mettent par écrit ce que la tradition orale transmet depuis déjà quelques siècles :

« Au temps du pays de cocagne, j’ai vu, en me promenant, Rome et le Latran suspendus à un petit fil de soie, et un homme sans pieds qui battait à la course un cheval rapide, et une épée fort acérée qui tranchait un pont. J’ai vu alors un jeune âne au nez d’argent qui pourchassait deux lièvres rapides, et un tilleul très large sur lequel poussaient des galettes brûlantes. J’ai vu ensuite une vieille bique décharnée portant sur son dos au moins cent foudres de saindoux et soixante foudres de sel. N’est-ce pas assez menti? J’ai vu ensuite une charrue labourer sans chevaux ni bœufs, et un enfant d’un an lancer quatre meules depuis Ratisbonne jusqu’à Trêves, puis de Trêves jusqu’à Strasbourg; un autour traversait le Rhin à la nage: et tout le monde trouvait ça normal. J’ai alors entendu les poissons faire tant de bruit en se chamaillant que cela résonnait jusque dans le Ciel, et du miel sucré coulait comme de l’eau depuis une profonde vallée jusque sur une haute montagne; c’étaient d’étranges histoires ».

Avec la popularité de ce territoire imaginaire (l’espace inaccessible autrement que par la pensée est une grande constante de la pop culture qui perdure de nos jours avec les mondes de Star Wars ou La Terre du Milieu) la thématique du renversement va connaître un succès durable. Comme le dit Umberto Eco dans son excellent ouvrage Histoire des lieux de légende : « Le thème du monde à l’envers est étroitement lié à celui du pays de Cocagne : des hommes y tirent une charrue guidée par un bœuf ; le meunier d’un moulin renversé porte un bât, en lieu et place de son âne ; un poisson pêche un pêcheur ; des animaux admirent deux êtres humains en cage. » (p. 291).  Toutes les hiérarchies sont alors remises en causes, celles entre les classes sociales, entre les hommes et les femmes, entre humains et animaux (il ne serait pas étonnant que cela ait inspiré Pierre Boule pour La Planète des singes). Bien sûr à l’époque ces renversements sont faits pour amuser, pour divertir pour faire rire, conformément à la thématique exposée dans la seconde partie de ce billet. Mais ce pays reste une utopie, un lieu qui fait envie, qui fait rêver, qu’on rêve d’accéder et que des tas de gens vont chercher à localiser en fonction des indices topologiques laissés par la tradition. Le pays de Cocagne est alors aussi un terrain d’expérimentation sociale, une sorte d’expérience de pensée transmise d’individu à individu, et si ce monde est si attirant c’est que cela semble fonctionner quand même. Cela invite chacun à se dire de manière plus ou moins consciente, mais en fait toutes ces hiérarchies, tout ce fonctionnement, cette structure sociale dans laquelle nous vivons ce n’est qu’une parmi tout un espace des possibles qu’il suffit d’imaginer pour se dire que cela pourrait exister. Pour parodier Descartes, c’est l’argument ontologique de la critique sociale mise en forme dans une légende amusante et pas si innocente que cela.

D’ailleurs ce thème servira ensuite à de nombreuses représentations de moment ou de lieux où les choses ne sont plus organisées selon l’ordre habituel. De nombreuses gravures, peintures, images d’Épinal et autres estampes comme celle mise en illustration de ce texte vont jouer au cours de l’Histoire avec cette subversion parodique de ce qu’il est possible ou non de faire. L’église et les différentes autorités séculières vont d’ailleurs souvent tenter d’interdire ou de censurer ce type de représentation sentant bien que cela pourrait donner des idées au peuple ou au mieux que cela leur donner des espaces de questionnement de l’ordre qui n’étaient pas les bienvenus.

Mais il est toujours très difficile, aussi puissant que soit le pouvoir en place, d’empêcher la majorité de détourner les codes du pouvoir central, de s’en moquer et de les ridiculiser. Aux 17e et 18e, alors que le théâtre et la production écrite sont très corsetés par la censure d’état, va par exemple se développer une grande mode en France pour les marionnettes qui reprennent les codes de la comedia del arte populaires durant la Renaissance italienne. On n’a pas le droit de se moquer du pouvoir avec des acteurs ? Très bien on va faire jouer les personnages par des objets ! On trouve toujours des moyens. Cela donnera au 19e siècle le théâtre de Guignol où le héros, petit voleur fêtard issu de la classe populaire retourne la violence envers le représentant de l’ordre, le gendarme, et avec sa ruse ne se fait jamais attraper (il préfigure ainsi l’humour cartoonesque de Bip bip et le Coyote ou Tom et Jerry).

Mais le meilleur exemple de la culture populaire comme divertissement qui permet un des renversements hiérarchies et qui s’oppose à un ordre tentant par tous les moyens de perdurer est celui de la fête et du Carnaval. Comme l’explique très bien le sociologue Jean Duvignaud dans son ouvrage Fête et civilisation, la fête « détruit ou abolit, pour tout le temps qu’elle dure, les représentations, les codes, les règles par lesquels les sociétés se défendent contre l’agression naturelle. Elle contemple avec stupeur et joie l’accouplement du dieu et de l’homme, du « ça » et du « surmoi » dans une exaltation où tous les signes admis sont falsifiés, bouleversés, détruits. Elle est au sens propre le carnaval ». La fête en ce sens se rapproche du jeu tel que définit par les grands théoriciens de ce concept (Roger Caillois, Johan Huizinga ou Jacques Henriot), un espace d’expérimentation, de liberté, et une parenthèse dans le quotidien mais qui ne reste pas moins quelque chose de sérieux et qui incarne des enjeux sociaux forts. Cela permet de mieux comprendre l’importance du jeu (il en sera aussi question à propos du troisième point) dans la pop culture contemporaine. La fête c’est aussi la mise en avant des corps et de leurs libertés. Or, comme l’a dit entre autres Michel Foucault, les pouvoirs s’incarnent d’abord dans les corps et les gestes. Le corps populaire est musculeux et bronzé du fait du travail en extérieur, le corps des élites est rond, signe d’abondance, et pâle. Pour l’église le corps est le lieu du péché il est donc enfermé, nié, proscrit dans sa sensualité, tout le contraire de l’exaltation des sens liés à la fête. En tant que moment gratuit, qui n’a pas d’autres utilités que d’être ensemble et de faire parler l’agencement des corps, des rythmes et le sentiment de partage, la fête est selon l’auteur un acte profondément subversif qui est à lier plus spécifiquement à la notion de carnavalesque.

L’adjectif carnavalesque est une invention du linguiste russe Mikhaïl Bakhtine qui dans un livre classique étudie les traces de la culture du carnaval dans les écrits de l’auteur François Rabelais. Pour Bakhtine, on ne peut pas comprendre les excès, sexuels, orgiaques, festifs, scatologiques, de l’auteur de Pantagruel si l’on ne comprend pas l’importance du carnaval dans la vie de la population moyenâgeuse. Le carnaval tout le monde connaît aujourd’hui et même beaucoup savent que c’est une tradition assez ancienne, mais il ne s’agissait pas juste de se déguiser pendant une journée pour amuser les amis. Au moyen-âge le carnaval est un rite social fondamental une parenthèse qui dure plusieurs jours voire semaine ce qui est encore le cas dans plusieurs pays et villes d’Europe (notamment dans le nord). J’ai d’ailleurs déjà parlé ici de l’importance de cette tradition comme bain formateur d’un grand nombre de traits de la pop culture quand j’ai parlé de l’origine du mot geek que l’on peut faire remonter à ces festivités. Comme c’est résumé dans ce très bon article sur le sujet : « [Le carnaval] était l’occasion de laisser exploser les fantasmes contenus toute l’année. Grâce aux déguisements, aux masques, chacun pouvait oublier pour un temps la misère, la maladie, la souffrance. Chacun pouvait changer de condition. Comme toute fête au sens plein du terme, le carnaval était la négation du quotidien. Symbole même de la fête populaire, il instaurait un temps pendant lequel il était possible de s’affranchir des règles et des contraintes du quotidien. Il permettait ainsi d’outrepasser les règles morales et sociales. ». On retrouve donc ici dans la tradition festive du carnaval issue notamment des saturnales romaines, l’idée de renversement des positions ou du moins du soulignement de l’artificialité de celles-ci. Pendant quelques jours les pauvres pouvaient danser, chanter, et sous leurs masques cracher sur leurs maîtres, les insulter, les commander, leur donner des ordres, et les dominants n’avaient pas le droit d’y réagir. Les fous deviennent les rois (c’est l’un des thèmes de Notre dame de Paris de Victor Hugo) et comme dans L’Île des Esclaves de Marivaux, les esclaves deviennent les maîtres.   Tous les rapports sociaux étaient questionnés, renversés, échangés, sans limites et sans regard sur les règles, c’était le pays de Cocagne actualisé.

Ce défoulement, bien sûr, n’empêchait pas, par la suite un retour à l’ordre, il ne s’agit pas de dire que le carnaval était un acte révolutionnaire, mais un espace de résistance subversif sans aucun doute. On pourrait se dire que tout cela n’est qu’une petite soupape pour mieux enfermer ensuite de nouveau les individus dans un carcan d’autant plus fermé. Il y a du vrai mais ce n’est pas si simple, de la culture carnavalesque est ressortie tout une tradition de la critique des puissants et de leur caricature qui est et restera un modèle pour des générations et qui perdure aujourd’hui.  D’ailleurs, si c’était aussi anodin les autorités n’auraient pas tout tenté pour empêcher ces manifestations (jusqu’à provoquer en retour émeutes et protestations) puis pour les récupérer. L’église était particulièrement récalcitrante à cette débauche ludique (et parfois extrême il faut bien le dire) et a entrepris lentement de récupérer le phénomène durant lequel on urinait sur les bâtiments religieux et récitait les prières à l’envers (une grande tradition hérétique). C’est ainsi qu’a été institué en retour le carême, période de jeûne et de repentance comme une forme de compensation face aux excès qui vient adoucir l’excès de la période du carnaval. En gros vous avez le droit de vous amuser un peu mais après on en revient à la soumission faut pas déconner ! Bien joué, mais l’esprit du carnaval et de ses avatars reste très présent et de nombreuses révoltes face au pouvoir se sont construite sur un mode festif et bon enfant comme des formes de continuation de cette parenthèse magique. Le carnaval n’est pas mort, vive le carnaval !

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