L’ESPACE DU FANDOM PARTIE 1.

par kitsunegari13

Tourisme de l’imaginaire.

Allez, on continue de parler d’espace et de territorialité. Mais après avoir traité de mondes et d’univers fictionnels (on y reviendra pas d’inquiétude) et virtuels, parlons d’espace concret (c’est un abus de langage, le virtuel est concret aussi mais vous avez compris). Quand on est fan on n’est pas juste des passionnés qui attendent le nouvel épisode de notre série favorite, cela change notre rapport au monde et conditionne la manière dont on aborde la matérialité des espaces et des paysages que l’on rencontre au quotidien.

Une bonne illustration du fait qu'être fan nous accompagne au quotidien.

Une bonne illustration du fait qu’être fan nous accompagne au quotidien.

 

Et si l’imaginaire, fictionnel ou autre changeait notre rapport à l’espace ? C’est vrai, on parle beaucoup ici des mondes fictionnels imaginés comme territoires par les fans, mais qu’en est-il de l’espace concret et matériel dans lequel nous vivons ? Plusieurs études existent sur la manière dont les passionnés d’univers fantastiques se plongent dans ces mondes faits de cartes, de langues, et de vastes territoires, dans le domaine du jeu vidéo c’est un courant de recherche à part entière et Jérémie Valentin à même écrit une thèse sur la géographie des espaces virtuels. Cependant, il n’y a pas beaucoup de travaux sur ce qu’être fan fait à notre espace de vie concret. Pourtant, aujourd’hui dans le domaine du numérique les chercheurs ont tendance à envisager le phénomène de la vie en ligne comme inséparablement imbriquée de notre vie quotidienne et non pas comme bien séparés comme on pensait la virtualité avant. On peut dire la même chose pour notre vie fictionnelle, en particulier quand c’est élément important de notre définition de soi. Essayons donc de lancer des pistes à ce sujet.

Plusieurs de mes amis sont allés en Nouvelle-Zélande, et il est amusant de voir à quel point le regard sur ce pays est différent selon les personnes. Parmi eux, un jeune couple de gros voyageurs a déjà fait plusieurs fois le tour du monde et passe son temps dès que c’est possible à barouder avec un sac à dos aux quatre coins de la planète. Pour eux la Nouvelle-Zélande était un lieu de plus à leur palmarès, ils m’ont parlé de la différence avec l’Australie pourtant si proche, de la cuisine locale, et de la qualité de vie de ce pays qui possède un des IDH (indice de développement humain, qui comme tout indice est très critiquable mais ce n’est pas le propos ici) le plus haut du monde. D’autres amis sont allés dans ce pays, moins voyageurs, moins habitués à comparer les pays visités, ils sont partis sur des périodes plus courtes, et ce qu’ils m’ont rapporté en premier est « c’est vraiment la Terre du Milieu c’est dingue ». Cette phrase m’avait d’ailleurs déjà été dite par quelques-uns de mes enquêtés qui avaient fait le voyage. Bien sûr, ils me parlaient à moi en sachant que cette remarque allait me plaire, mais aussi parce qu’eux-mêmes étaient des fans, des passionnés et que la rencontre entre cette terre bien réelle et leur imaginaire lié aux films de Peter Jackson était l’une des raisons du voyage. Ils ont regardé ce pays comme une incarnation, une trace d’un monde fictionnel jamais véritablement accessible.

Ce regard touristique variable conditionné (ou non) par la fiction relève de ce que le chercheur anglais John Urry nomme le « tourist gaze » ou regard touristique. C’est un regard qui n’est pas juste un acte de perception mais aussi un acte performatif qui construit le réel que l’on observe par une interprétation subjective qui fait advenir nos représentations. En cela, on peut rapprocher ce concept de celui de « male gaze » très utilisé dans les théories féministes pour parler de la manière dont les fictions sont construites pour convenir à un regard masculin. Les « tourist studies » (oui ça existe), ont par exemple largement montré que le tourisme, les vacances à l’étranger ont peu tendance à nous faire changer les représentations que l’on a d’un lieu. Au contraire, nous plaquons ce que nous savons déjà sur le territoire et ainsi nous le construisons et nous l’exotisons (oui là on est sur du verbe qui n’existe pas) pour qu’il corresponde par exemple à nos attentes de dépaysement. C’est la raison pour laquelle Claude Levi-Strauss, le fondateur de l’anthropologie structurale commence son livre Tristes Tropiques par « je hais les voyages et les voyageurs ». Il dénonce cet attrait du lointain où l’on ne va chercher que de l’étrange pour changer d’air sans voir ce qui est commun et ce qui ne rentre pas dans le cadre. Et au retour, le fait d’avoir été sur place donne une certaine autorité (« mais si j’y suis allé ça se passe vraiment comme ça »), qui ne fait que de renforcer les stéréotypes (ah les repas de familles à base de « mais si l’arabe adore négocier, je suis allé en Club et ben dans le souk si tu payes tes babouches sans rien dire ils font la tête ! »). Qui nous sommes, d’où l’on part et d’où l’on parle, sont autant d’éléments qui vont conditionner ce que l’on va voir, comment on va interpréter les choses. C’est d’ailleurs la pareil avec la fiction qui peut prendre des tas de sens, et qui comme le voyage touristique est une forme de parenthèse, de loisir ou l’on cherche souvent de l’ailleurs pour respirer un peu. Alors être fan ne peut que changer notre vision des territoires que l’on visite.

J’ai moi-même vécu cela assez souvent. Tout jeune en voyage en Tunisie avec mes parents j’ai insisté pour que l’on aille visiter la ville de Tataouine, pour une seule et unique raison : son nom à inspiré la planète Tatooine dans Star Wars, et c’est pas loin que certaines scènes ont été tournées (le lieu est d’ailleurs devenu l’année dernière une base dijhadiste). Plus tard quand je suis allé à New York, ma première impression était clairement d’être dans une série télévisée. Mon contact privilégié avec celle ville était en effet des fictions comme Sex and the City, Seinfeld, Friends ou encore How I Met your Mother (la plupart n’étant pas du tout tournées sur place). Certaines autres personnes m’ont dit qu’elles se sentaient comme dans un film de Woody Allen ou encore dans les décors d’un film catastrophe, mais en tout cas il est dur de ne pas y voir des liens avec des expériences fictionnelles. Et cela fait clairement partie du plaisir, celui d’avoir l’impression d’y être, de croiser des fantômes fictionnels et des lieux empreints de nos émotions et de nos attachements de fan.

Pour un fan, avoir parcouru, foulé, les lieux évoqués dans la série, le film, le jeu est un plaisir ineffable. Bien sûr, il s’agit là encore d’un « gaze », d’un regard biaisé sur la réalité mais celui-ci est inévitable et si l’on sait que l’on parle de fiction, on sait qu’on joue, qu’on s’amuse avec la réalité, pas qu’il s’agit d’une image pleine d’acuité d’un territoire. C’est la même chose que je disais à propos du lien entre les creepypastas et les théories du complot qui se disent comme vraies, savoir que tout cela peut se construire relativement aisément par jeu fictionnel permet de remettre en cause ceux qui y voient des vérités. Si l’on joue à fictionnaliser un territoire réel, on est conscient des limites de l’exercice et on ne cherche pas à trouver une authenticité artificielle (alors que dans le tourisme on passe son temps à rechercher les lieux « authentiques » qui souvent n’existent que pour les voyageurs). De plus, pour un fan, c’est non seulement éprouver le sentiment agréable de brouiller les frontières, mais aussi c’est un gage de gagner du galon dans la hiérarchie de la communauté. C’est ce que dit Matt Hills dans son ouvrage Fan Cultures dans un chapitre consacré à cette question et qui se nomme « cult geography ». Il raconte comment les fans de X-Files ont changé la ville de Vancouver (lieu de tournage de la série) en visitant régulièrement des espaces auparavant considérés comme peu intéressant dans cette cité déjà assez moyennement touristique. De ce fait non seulement la ville s’adapte à ce qu’il nomme un « pèlerinage symbolique », mais en plus, pour les fans, c’est un moyen de raconter à leurs amis, « j’ai été sur place » et de regarder les autres ouvrir de grands yeux émerveillés qui rappellent la force de la matérialité que j’avais déjà évoquée à propos de la narration transmédia. Le fan devient lui-même le sujet et l’objet de sa propre distinction, il est l’objet collector, la rareté qui vient de là bas et permet aux autres d’avoir quelques degrés de moins de séparation avec l’objet de passion. Et avec l’arrivée des réseaux sociaux, il est alors possible de conserver une trace partageable immédiatement de notre présence en ces lieux. C’est tout l’intérêt du selfie. Comme l’explique fort bien Laurence Allard, le selfie est loin d’être uniquement une forme narcissique, c’est au contraire un outil social qui atteste du lien entre soi, le cadre et les autres dans un continuum. Cette photographie de soi dans un décor prend tout son sens pour un fan qui à déjà vu le décor en images, il s’en fiche d’en avoir une de plus, mais une de lui dans le décor renforce son lien à l’objet de passion et montre combien l’espace est lié à notre construction identitaire et à l’imaginaire que l’on plaque dessus et souligne les nouveaux rapports à la mobilité induits par la plasticité des outils numériques.

Et après on dit que la fiction n’a pas d’impact sur le réel ? On peut évidemment critiquer cet impact car il n’est pas toujours très bon, surtout en matière de voyage et de tourisme, mais il est bien là. Il suffit de se promener à Baker Street à Londres pour en être assuré. Cette rue était totalement anodine avant qu’Arthur Conan Doyle en fasse le lieu de résidence de son héros Sherlock Holmes. Et maintenant ? On y trouve le musée consacré au personnage éponyme, décoré façon fin du XIXe siècle et avec une file d’attente interminable. Prononcez le mot Cardiff à n’importe quel geek et il ou elle aura probablement du mal à vous faire un historique de la ville mais il ou elle saura que c’est là que se tourne Dr Who et vous fera part de son envie d’aller y faire un tour. Ce rapport spatial et territorial comme outil de singularisation des fans et comme part importante du plaisir que l’on peut éprouver au contact d’un lieu est très bien exploité par les territoires en question. En effet, à Marseille on peut visiter la ville selon un parcours dédié à la série Plus belle la vie, en Nouvelle-Zélande, les décors du Seigneur des anneaux ont été conservés et sont visitables, et à Londres le panneau indiquant le quai 93/4 a été conservé dans la gare King’s Cross. Les traces fictionnelles sont partout et si certains comme Baudrillard ou Umberto Eco ont pu critiquer ce mélange vu comme perte de repère on peut y voir aussi un moyen de remettre de la poésie dans le monde et de nous questionner sur le thème très complexe de l’authenticité. Cela permet aussi de sortir des trajets classiques et des circuits les plus habituels pour renouveler la notion de voyage. Je rêve par exemple de visiter l’Amérique comme le héros du livre American Gods de Neil Gaiman ou de suivre ce circuit de visite de la Californie en lien avec Retour vers le futur. La fiction est toujours un regard sur le monde, et il y bien pire comme moyen de l’aborder.

Mais le rapport des fans à l’espace va plus loin que ça. Quand on est passionné de fiction (et même public occasionnel), que l’on adore se plonger dans l’imaginaire, tous les territoires du quotidien peuvent se transformer par notre regard. N’avez-vous jamais vécu cette panne d’ascenseur ou de métro où vous commencez à vous dire que cela ressemble beaucoup à un film d’horreur ? Moi oui. Lorsque l’on fait ça, on ne fait pas forcément référence à un film en particulier, mais à une forme générique, le film d’horreur, la comédie, le film romantique, etc. Chaque genre possède ses codes et en particulier ses codes esthétiques. Il s’agit alors d’une fictionnalisation générique du monde qui permet de le sublimer et de changer la manière dont on l’habite. Il a souvent été dit que les terroristes lors du 11 septembre 2001 ont choisi la forme de leurs attentats en s’inspirant des films catastrophes américains et leurs grandes scènes de destructions urbaines, je ne sais pas si c’est vrai mais il est clair que ces images ressemblaient à celle du cinéma Hollywoodien. Mais nous sommes en réalité nombreux à faire ça au quotidien, et là nous ne sommes plus dans le tourisme de véritables lieux de tournages, sommes dans la culture participative. C’est uniquement notre vision qui transforme l’espace de quelques secondes le réel pour le refaçonner de manière ludique. On aime jouer avec l’espace matériel parce que cela donne une force de présence à l’imaginaire fictionnel et ça donne l’impression qu’il est habitable et partageable, commun. C’est aussi dans ce cadre que l’on peut inscrire les escape games très à la mode en ce moment (et dont certains journalistes ont décrété que j’étais le spécialiste), il s’agit d’un retour à la matérialité et aux espaces partagés tout en continuant à jouer et à se plonger dans des univers fictionnels. Le trajet de métro est plus amusant et moins une contrainte si on le vit comme le début d’un film, et pourquoi ne pas s’intéresser à des musées, ou à des monuments au travers des fictions qui les ont mis en scène (une chose que le Louvre à bien compris), on pourrait même y gagner en terme de médiation culturelle et de connaissances globales, peu importe le point de départ. Mais la fiction ne fait pas que changer notre rapport aux territoires vus comme partie prenante d’un univers diégétique, la réception elle-même, la manière dont on consomme des objets culturels, est à la fois influencée par nos espaces de vie mais aussi change la manière dont ils sont vécus. Mais ça, c’est pour le prochain épisode.

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